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— Takima aime s’écouter parler, parfois. Elle doit parler tout haut pour se comprendre.

— Faiselle aussi, dit sombrement Myrelle, foudroyant Delana comme si c’était sa faute.

La sœur au teint olivâtre était connue chez les Vertes pour son mauvais caractère.

— Je ne m’attendais pas à l’entendre dire ce genre de bêtises. Elle n’a jamais été stupide.

— Je n’arrive pas à croire que Magla pense vraiment de telles choses, insista Nisao, les regardant chacune à son tour. C’est impossible. Pour commencer, et bien que ça me fasse mal de le dire, Romanda contrôle si étroitement Magla qu’elle couine chaque fois que Romanda éternue. Le seul doute qu’entretienne Romanda, c’est de décider s’il faudra fouetter Elaida avant de l’exiler.

Delana avait l’air si neutre qu’elle devait réprimer un sourire suffisant. À l’évidence, c’était la réaction qu’elle espérait.

— Romanda contrôle Saroiya et Varilin tout aussi étroitement. Quant à Faiselle et Takima, c’est tout juste si elles mettent un pied devant l’autre sans la permission de Lelaine, mais elles ont quand même parlé. Pourtant, je crois que vos conseillères sont plus proches du sentiment général, Mère.

Lissant ses gants, elle coula un regard en coin à Egwene.

— Vous pouvez écraser ça dans l’œuf, si vous agissez fermement. Il semble que vous aurez le soutien qu’il vous faut de la part des Ajahs. Et le mien, bien sûr, à l’Assemblée. Le mien et bien d’autres, pour qu’on n’en parle plus.

Comme si Egwene avait besoin de soutien pour ça. Delana cherchait peut-être à se faire bien voir, ou juste à donner l’impression que son soutien à Egwene était son souci prioritaire.

Beonin chevauchait en silence, resserrant sa cape autour d’elle et fixant un point entre les oreilles de son cheval. Soudain, elle secoua la tête. Généralement, ses grands yeux bleu-gris lui donnaient l’air étonné, mais maintenant, un regard furieux sortait de sous son capuchon, foudroyant toutes les sœurs, y compris Egwene.

— Pourquoi des négociations devraient-elles être hors de question ?

Sheriam cligna les yeux de surprise, Morvrin ouvrit la bouche d’un air renfrogné, mais Beonin s’obstina, dirigeant sa colère contre Delana, son accent tarabonais plus prononcé que d’habitude.

— Nous sommes des Grises, vous et moi. Nous sommes des négociatrices, des médiatrices. Elaida a spécifié ses conditions les plus dures, comme c’est souvent le cas au début d’une négociation. Si nous parlons, nous pourrons peut-être opérer la réunification de la Tour et assurer la sécurité de toutes.

— Juger est aussi de notre ressort, dit sèchement Delana, et Elaida a été jugée.

Ce n’était pas tout à fait exact, mais elle semblait plus stupéfaite que les autres par la sortie de Beonin. Sa voix ruisselait de fiel.

— Vous êtes peut-être volontaire pour négocier vous-même et vous faire fouetter. Moi, pas ! Ça m’étonnerait que vous trouviez d’autres volontaires.

— La situation s’est modifiée, insista Beonin.

Elle tendit une main vers Egwene, presque suppliante.

— Elaida n’aurait pas publié sa proclamation concernant le Dragon Réincarne si elle ne l’avait pas eu en main, d’une façon ou d’une autre. Ce fanal de saidar était un avertissement. Les Réprouvés passent sans doute à l’action, et la Tour Blanche…

— Assez ! l’interrompit Egwene. Vous êtes volontaire pour ouvrir des négociations avec Elaida ? Avec les Députées qui sont toujours à la Tour ? rectifia-t-elle.

Elaida n’accepterait jamais de négocier.

— Oui, dit Beonin avec ferveur. La situation peut s’arranger à la satisfaction de toutes. Je le sais.

— Alors, vous avez ma permission.

Immédiatement, toutes sauf Beonin, se mirent à parler en même temps, s’efforçant de la dissuader, lui disant que c’était de la folie. Anaiya criait aussi fort que Sheriam, et Delana avait les yeux exorbités, comme si elle était terrorisée. À la limite du groupe, certaines se mirent à regarder les sœurs autant qu’elles regardaient les fermes qu’elles croisaient, et un mouvement parcouru le groupe des Liges qui, pour l’heure, n’avaient pas besoin du lien pour savoir que leur Aes Sedai était agitée. Ils restèrent cependant à leur place. Les hommes sages restaient à l’écart quand les Aes Sedai commençaient à élever la voix.

Egwene ignora les cris et les gesticulations. Elle avait envisagé toutes les possibilités pour transformer ce désaccord en une Tour entière et unifiée. Elle avait parlé pendant des heures avec Siuan, qui avait plus de raisons que personne de vouloir destituer Elaida. Si cela avait pu sauver la Tour, Egwene se serait rendue à Elaida, aurait oublié si elle avait été élue légalement au Siège d’Amyrlin. Siuan avait failli avoir une attaque d’apoplexie à cette suggestion, pourtant, elle était tombée d’accord, à contrecœur, que préserver la Tour supplantait toute autre considération. Beonin affichait un si beau sourire… c’était un crime de l’effacer.

Egwene éleva la voix, juste assez pour dominer celles des autres.

— Vous vous mettrez en rapport avec Varilin et celles que Delana a nommées, et vous prendrez des mesures pour approcher la Tour Blanche. Voici les conditions que j’accepterai : Elaida devra démissionner et partir en exil.

Parce qu’Elaida n’accepterait jamais de reprendre les sœurs qui s’étaient rebellées contre elle. Une Amyrlin n’avait rien à dire sur la façon dont une Ajah se gouvernait, mais Elaida avait déclaré que les sœurs qui avaient fui la Tour n’appartenaient plus à aucune Ajah. D’après elle, elles devraient supplier pour que leur Ajah les réintègre, après avoir fait pénitence sous son contrôle direct. Elaida ne réunifierait donc pas la Tour, elle la diviserait encore plus.

— Ce sont les seuls termes que j’accepterai, Beonin. Les seuls. Vous me comprenez ?

Les yeux de Beonin se révulsèrent. Elle serait tombée de cheval si Morvrin ne l’avait pas ranimée, en la giflant. Toutes les autres regardaient Egwene comme si elles la voyaient pour la première fois. Même Delana, qui avait dû prévoir que quelque chose de semblable se produirait, d’après les premiers mots qu’elle avait dits. L’évanouissement de Beonin avait stoppé toute discussion, et le cercle de soldats autour d’elle se redressa à un ordre du Seigneur Gareth. Certains regardèrent vers les Aes Sedai, la mine visiblement anxieuse malgré leurs visages cachés derrière les barreaux de leurs visières.

— Il est temps de rentrer au camp, dit Egwene.

Calmement. Ce qui devait être fait le serait. Peut-être qu’une reddition aurait guéri la Tour, mais elle n’y croyait pas. Et maintenant, il faudrait peut-être que les Aes Sedai s’affrontent dans les rues de Tar Valon, à moins qu’elle ne trouve un moyen de faire réussir son plan.

— Nous avons du travail à faire, dit-elle, rassemblant ses rênes, et il ne reste plus beaucoup de temps.

Elle pria qu’il en reste assez.

17

Secrets

Quand Delana fut certaine que sa semence toxique avait pris racine, elle murmura qu’il vaudrait mieux qu’on ne les voie pas rentrer au camp ensemble. Elle s’esquiva, mettant sa jument au grand trot dans la neige, et laissant les autres chevaucher dans un silence gêné, que rompait seulement le crissement des sabots. Les Liges gardaient leurs distances à l’arrière, les soldats de l’escorte ramenaient leur attention sur les fermes et les fourrés, sans un regard vers les Aes Sedai qu’Egwene voyait maintenant. Mais les hommes ne savent jamais quand ils doivent se taire. Ordonner le silence à un homme l’invite à cancaner, avec des amis proches en qui il a confiance, certes, comme si, à leur tour, ceux-ci n’allaient pas tout raconter à qui voudrait bien les entendre. Les Liges étaient peut-être différents – les Aes Sedai l’affirmaient, enfin, celles qui avaient des Liges – mais les soldats raconteraient sans aucun doute que des Aes Sedai s’étaient disputées, et que Egwene avait envoyé promener Delana. Celle-ci avait préparé très soigneusement son intervention. Pis que le chiendent ou la cuscute, la mauvaise graine était envahissante si on la laissait proliférer. La Sœur Grise s’était mise à l’abri de tout blâme très habilement. La vérité qui ressort toujours à la fin a le plus souvent été enveloppée de tant de rumeurs, de spéculations et de mensonges éhontés que personne ne la croit plus.