Chancelant sur sa selle, la Grise semblait plus malade qu’Anaiya. On aurait dit qu’elle allait vomir.
Quand ils arrivèrent en vue du camp, le soleil était à mi-chemin de son zénith. La cavalerie légère retourna vers le fleuve, laissant Egwene et les sœurs parcourir seules le dernier mile dans la neige, suivies des Liges. Le Seigneur Gareth fit une pause, comme s’il désirait s’entretenir avec elle une fois encore. Finalement, il tourna son alezan vers ses hommes, trottant pour les rattraper comme ils disparaissaient derrière une longue ligne d’arbres. Il ne voulait pas aborder le problème de leurs discussions ou de leur désaccord en un lieu où l’on pourrait les entendre, convaincu que Beonin et les autres étaient exactement ce que tout le monde pensait d’elles, à savoir les chiens de garde des Ajahs. Egwene était un peu triste de lui cacher certaines choses, mais, en l’occurrence, moins de gens étaient dans le secret, et mieux il était gardé.
Le camp était une étendue tentaculaire de tentes disparates qui couvrait presque totalement une vaste prairie entourée d’arbres, à mi-chemin de Tar Valon et du Mont du Dragon, à l’intérieur d’un cercle de piquets pour les chevaux et de chariots bâchés et charrettes de toutes les formes. De la fumée s’élevait en plusieurs endroits, à quelques miles de la ligne des arbres. Les fermiers des environs restaient à l’écart, sauf quand ils venaient vendre leurs œufs, leur lait et leur beurre, ou parfois, quand quelque villageois avait besoin d’être Guéri à la suite d’un accident. Il n’y avait aucun signe de l’armée qu’Egwene avait amenée avec elle. Gareth avait concentré ses forces le long du fleuve, une partie en occupant les villes-ponts sur les deux rives, et le reste dans ce qu’il appelait des camps de réserve, placés pour contrer toute sortie en force de la cité, au cas où il se serait trompé sur le Haut Capitaine Chubain. « Il faut toujours tenir compte du fait qu’on a pu se tromper dans ses hypothèses », lui avait-il dit. Personne n’avait émis d’objections à ces dispositions. Certaines sœurs étaient toujours prêtes à lui chercher la petite bête, mais tenir les villes-ponts était la seule façon d’assiéger Tar Valon. Par voie de terre, en tout cas. Et beaucoup d’Aes Sedai étaient contentes d’avoir les soldats hors de leur vue, sinon hors de leur esprit.
À l’approche d’Egwene et des autres, trois Liges en capes aux couleurs changeantes sortirent du camp à cheval, l’un très grand, un autre assez petit, encadrant le troisième de taille moyenne, de sorte qu’ils semblaient s’être rangés en escalier. S’inclinant devant Egwene et les sœurs, saluant de la tête les autres Liges, ils avaient cet air dangereux des hommes si assurés de leur force qu’ils n’ont nul besoin d’en convaincre quiconque. « Un Lige à son aise et un lion au repos… », commençait un vieux dicton des Aes Sedai, la suite s’en étant perdue au cours des ans. Point n’était nécessaire d’en dire plus. Pourtant, les sœurs n’étaient pas certaines de la sécurité d’un camp plein d’Aes Sedai, de sorte que les Liges patrouillaient à des miles à la ronde, comme des lions en maraude. Anaiya et les autres se dispersèrent dès qu’elles atteignirent la première rangée de tentes, au-delà des chariots. Chacune allait trouver la chef de son Ajah, pour faire son rapport sur la chevauchée d’Egwene jusqu’au fleuve avec le Seigneur Gareth et pour s’assurer surtout que les chefs des Ajahs savaient que certaines Députées parlaient de négocier avec Elaida, et qu’Egwene était restée très ferme. Si elle avait connu l’identité de ces chefs, cela lui aurait facilité la vie, mais évidemment les serments d’allégeance ne supposaient pas qu’on puisse rompre un tel secret. Myrelle avait failli avaler sa langue quand Egwene l’avait suggéré. Être parachuté dans une tâche sans préparation n’était pas la meilleure façon d’apprendre à la remplir, et Egwene savait qu’elle avait des océans de connaissances à apprendre concernant la charge d’Amyrlin, en plus d’un travail à accomplir.
— Si vous voulez bien m’excuser, Mère, dit Sheriam quand Beonin, la dernière à partir, disparut parmi les tentes suivie de son Lige balafré, j’ai une table de travail couverte d’une montagne de papiers.
Sa voix manquait d’enthousiasme. La charge de Gardienne arrivait accompagnée de piles toujours croissantes de rapports à trier et de documents à préparer. Malgré son zèle pour le reste du travail, qui concernait le bon fonctionnement du camp, on l’avait parfois entendue marmonner, lorsqu’elle était confrontée à une nouvelle montagne de paperasses, regrettant amèrement de ne plus être Maîtresse des Novices.
Dès qu’Egwene l’eut excusée, elle talonna son pommelé aux pieds noirs qui partit au trot, dispersant un groupe d’ouvriers en grossières tuniques, cache-nez enroulés sur la tête et portant de grandes hottes sur le dos. L’un d’eux tomba à plat ventre dans la boue à demi gelée. L’Arinvar de Sheriam, mince Cairhienin aux tempes grisonnantes, s’arrêta le temps de s’assurer que l’homme se relevait, puis éperonna son étalon alezan noir pour la rejoindre, laissant l’ouvrier à ses jurons, dont la plupart semblaient destinés aux éclats de rire de ses compagnons. Tout le monde savait que, quand une Aes Sedai allait quelque part, tout le monde devait dégager la route.
Ce qui s’était renversé de la hotte de cet homme attira le regard d’Egwene et la fit frissonner : un gros tas de farine grouillant de charançons, au point qu’il y avait presque autant de points noirs que de farine. Ils devaient tous transporter de la farine avariée sur les tas de fumier. Inutile de tamiser une farine aussi infectée – il aurait fallu être affamé pour la manger –, mais on devait jeter tous les jours bien trop de paniers de farine et de grain. D’ailleurs, la moitié des barils de porc et de bœuf salé qu’ils ouvraient empestaient tellement qu’on ne pouvait rien en faire, à part les enterrer. Pour les domestiques et les ouvriers, au moins ceux qui avaient l’expérience de la vie des camps, ce n’était pas nouveau. À peine plus grave que d’ordinaire, mais pas exceptionnel. Les marchands qui cherchaient à augmenter leurs bénéfices mélangeaient souvent de la viande avariée à la bonne. Mais cela causait de grandes inquiétudes aux Aes Sedai. Chaque baril de viande, chaque sac de grain ou de farine, était protégé dès l’achat par un tissage de Conservation, et tout ce qui était tissé dans la Conservation ne pouvait pas changer tant que le tissage n’était pas ôté. La viande continuait à pourrir et les insectes se multipliaient. C’était comme si la saidar elle-même faiblissait. Néanmoins, pour une sœur, il était plus facile de plaisanter sur l’Ajah Noire que d’aborder un tel sujet.
L’un des rieurs, s’apercevant qu’Egwene les regardait, donna un coup de coude à son camarade couvert de boue, lequel modéra son langage. Ce qui ne l’empêcha pas de la foudroyer des yeux, comme pour la blâmer de sa chute. Avec son visage à moitié caché par son capuchon, et l’étole d’Amyrlin pliée dans son escarcelle, ils semblaient la prendre pour une Acceptée – comme beaucoup de ses sœurs, elle ne portait pas les vêtements réglementaires convenant à leur situation – ou pour une visiteuse. Des femmes se glissaient fréquemment dans le camp, cachant leur visage en public jusqu’à leur départ, qu’elles soient en drap élimé ou en soies magnifiques. Regarder de travers une étrangère ou une Acceptée était certainement moins dangereux que de faire la grimace à une Aes Sedai.
Elle était en selle depuis l’aube. Prendre un bain était hors de question – il fallait aller puiser l’eau aux puits creusés à un demi-mile à l’ouest du camp, ce qui poussait les sœurs, sauf les plus méticuleuses ou égocentriques, à limiter les longues ablutions –, mais elle aurait quand même bien aimé poser pied à terre. Ou mieux encore, reposer ses jambes sur un tabouret. Sa table de travail serait couverte d’une montagne de paperasses, elle aussi. La veille, elle avait demandé à Sheriam de lui communiquer les rapports sur l’état de réparation des chariots, et sur les réserves de fourrage pour les chevaux. Ils seraient rébarbatifs et ennuyeux, mais elle vérifiait tous les jours des rapports dans des domaines différents, pour savoir au moins si ce que les gens lui disaient était basé sur des faits ou des souhaits. Et il y avait toujours ceux des yeux-et-oreilles. Ce que les Ajahs décidaient de transmettre à l’Amyrlin constituait une lecture fascinante, comparé à ce que Siuan et Leane recevaient de leurs agents. Ce n’était pas tellement que tous ces rapports étaient contradictoires, mais ce que les Ajahs décidaient de garder pour elles permettait de faire des déductions intéressantes. Le confort et le devoir l’attiraient tous deux vers son bureau. C’était aussi l’occasion d’inspecter le camp sans que tout soit préparé à la hâte avant son arrivée. Rabattant un peu plus son capuchon sur son visage, elle talonna doucement les flancs de Brume.