Il y avait peu de cavaliers, essentiellement des Liges avec, parfois, un palefrenier dirigeant sa monture. Personne ne sembla les reconnaître, ni elle ni son cheval. Contrairement aux rues presque désertes, les chemins recouverts de planches grossières clouées sur des rondins, bougeaient légèrement sous le poids des gens. Une poignée d’hommes, dans la foule, marchaient deux fois plus vite que tous les autres. À part les Liges, les hommes qui travaillaient parmi les Aes Sedai s’acquittaient de leurs tâches le plus vite possible. Presque toutes les femmes cachaient leur visage sous leur capuchon, mais il était facile de distinguer les Aes Sedai des visiteuses, qu’elles portent des capes ordinaires, ou brodées et doublées de fourrure : la foule s’écartait devant les sœurs. Tous les autres devaient se frayer un chemin. Mais il y avait peu de sœurs dehors en cette matinée glacée. La plupart devaient être au chaud dans leurs tentes. Seules, ou par groupes de deux ou trois, elles devaient lire, écrire des lettres, ou interroger leurs visiteuses. Les informations obtenues seraient partagées ou non avec le reste de l’Ajah de la sœur, et rarement avec d’autres.
Le monde voyait l’ensemble des Aes Sedai comme un monolithe, immense et solide, du moins avant que la division actuelle de la Tour ne soit connue de tous. En réalité, les Ajahs étaient des entités séparées, l’Assemblée étant leur unique point de rencontre, et les sœurs elles-mêmes n’étaient guère plus qu’une réunion d’ermites, ne prononçant pas plus de trois mots qu’il n’était absolument indispensable, et ce, uniquement avec des amies intimes. Ou avec une autre sœur à qui elles s’étaient alliées dans un but particulier. Même si tout le reste évoluait à la Tour, Egwene était certaine que cela ne changerait jamais. Les Aes Sedai avaient toujours été ainsi et le seraient à jamais, tel un grand fleuve, avec ses puissants courants invisibles, altérant son cours à une lenteur imperceptible. Egwene avait réussi à construire quelques digues à la hâte sur ce fleuve, déviant un affluent ici et là dans ses propres desseins, mais elle savait que ce n’étaient que des structures temporaires. Tôt ou tard, les courants de fond saperaient ses barrages. Elle pouvait seulement prier qu’ils durent assez longtemps. Prier, et les étayer autant qu’elle pouvait.
De temps en temps, une Acceptée apparaissait dans la foule, avec les sept bandes de couleur du capuchon blanc de sa robe blanche, mais la plupart, et de loin, étaient des novices en blanc sans ornement. Sur les vingt et une Acceptées du camp, seule une poignée possédait des capes aux sept bandes, et elles réservaient leurs robes à bandes pour enseigner ou assister les sœurs.
Pourtant, de gros efforts avaient été faits pour que toutes les novices soient vêtues de blanc en permanence, même si elles ne possédaient qu’une robe de rechange. Inévitablement, les Acceptées s’efforçaient d’imiter la démarche glissée des Aes Sedai, gracieuses comme des cygnes, et une ou deux y parvenaient presque malgré l’inclinaison des planches, mais les novices détalaient presque aussi vite que les rares hommes, chargées de quelques commissions ou se rendant à un cours. Par groupes de six ou sept.
Les Aes Sedai n’avaient pas eu autant de novices à former depuis longtemps, avant les Guerres Trolloques, où elles étaient encore plus nombreuses. Elles s’étaient retrouvées avec près de mille élèves. Il en était résulté une confusion totale jusqu’à ce qu’on les répartisse en « familles ». Le nom n’était pas encore officiel, pourtant il était utilisé par les Aes Sedai, qui voyaient toujours d’un mauvais œil qu’on accepte toute femme qui le demandait. Maintenant, chaque novice savait où elle était censée être. Sans parler du fait que le nombre de fugitives avait diminué. C’était toujours un souci pour les Aes Sedai, et plusieurs centaines de ces femmes pouvaient être dignes du châle. Aucune sœur ne désirait perdre une de ces candidates, avant qu’on ait pris la décision de les renvoyer. De temps en temps, une femme s’esquivait après avoir réalisé que la formation était plus dure qu’elle ne l’avait cru et la route menant au châle plus longue que prévu, mais outre le fait que les familles facilitaient leur localisation, la fuite semblait moins attirante pour des femmes qui avaient cinq ou six « cousines », ainsi qu’on les appelait, sur lesquelles s’appuyer.
Avant le grand pavillon carré qui servait de Salle de la Tour, Egwene engagea Brume dans une rue latérale. Les planches devant le pavillon de toile marron clair étaient désertes – la Salle n’était pas un endroit dont on s’approchait si on n’avait rien à y faire –, mais les rideaux abondamment rapiécés étaient baissés, de sorte qu’il était impossible de savoir qui allait en sortir. N’importe quelle Députée reconnaîtrait Brume au premier regard, et il y avait des Députées qu’elle désirait éviter plus que d’autres. Lelaine et Romanda, par exemple, qui résistaient à son autorité aussi instinctivement qu’elles s’opposaient l’une à l’autre. Ou toutes celles qui avaient commencé à parler de négociations. C’était trop de croire qu’elles espéraient seulement rallier les esprits, sinon, elles n’auraient pas fait tant de messes basses. Malgré tout, les règles de politesse devaient être observées – même si elle regrettait souvent de ne pas pouvoir leur frictionner les oreilles –, et aucune sœur ne pouvait se croire rejetée si Egwene ne l’avait tout simplement pas vue.
Une faible lumière argentée jaillit derrière un haut mur de toile juste devant elle, entourant l’une des deux aires de Voyage du camp, et un moment plus tard, deux sœurs émergèrent de derrière les rabats. Ni Phaedrine ni Shemari n’étaient assez puissantes pour tisser un portail par elle-même, mais une fois liées, Egwene pensait qu’elles pouvaient en ouvrir un juste assez large pour les laisser passer toutes les deux. Têtes rapprochées en profonde conversation, elles fermaient leurs capes d’une broche. Curieux. Egwene les croisa en détournant la tête. Les deux Brunes avaient été ses monitrices quand elle était novice, et Phaedrine semblait toujours surprise qu’Egwene soit maintenant l’Amyrlin. Maigre comme un héron, elle était tout à fait capable de patauger dans la boue pour demander à Egwene si elle avait besoin d’aide. Shemari, robuste femme au visage carré, qui ressemblait davantage à une Verte qu’à une bibliothécaire, avait toujours un comportement au-delà du convenable. Bien au-delà. Ses profondes révérences, normales pour une novice, comportaient au moins une nuance de moquerie, quelque impassible que demeurât son visage, et d’autant plus qu’on l’avait vue saluer Egwene à cent pas.
D’où venaient-elles ? se demanda Egwene. Visiblement, d’un endroit plus chaud que le camp. Personne ne surveillait les allées et venues des sœurs, bien sûr, pas même les Ajahs. La coutume gouvernait chacune, et la coutume décourageait formellement les questions directes sur ce que faisait une sœur et l’endroit où elle allait. Très probablement, Phaedrine et Shemari avaient été écouter ce qu’avaient à dire certains de leurs yeux-et-oreilles. Ou peut-être avaient-elles consulté quelque livre à la bibliothèque. Elles étaient des Brunes. Mais Egwene ne put s’empêcher de penser à la remarque de Nisao sur les sœurs qui revenaient dans le camp d’Elaida. Il était tout à fait possible de louer une barque pour traverser le fleuve et gagner la cité, où des douzaines de petites portes laissaient passer qui voulait entrer. En outre, avec un portail, il était inutile de risquer la location des barques et la traversée à la rame. Une seule sœur retournant à la Tour avec la connaissance de ce tissage leur enlèverait leur plus grand atout. Et il n’y avait aucun moyen de s’y opposer. Sauf en gardant confiance en l’opposition à Elaida. Sauf en faisant croire aux sœurs que tout cela pouvait se terminer rapidement. Si seulement il y avait un moyen d’en finir vite…