Non loin de l’aire de Voyage, Egwene tira sur ses rênes et fronça les sourcils devant une longue tente encore plus rapiécée que celle de la Salle. Une Aes Sedai descendit les planches en se pavanant – elle portait une cape bleue sans ornement, et son capuchon cachait son visage, mais les novices et les autres s’écartaient devant elle comme elles ne l’auraient jamais fait pour une marchande – et s’arrêta devant l’entrée, qu’elle considéra un long moment avant de pousser le rabat, avec une répugnance aussi évidente que si elle l’avait claironnée. Egwene n’était jamais entrée là. Elle sentait qu’on canalisait faiblement la saidar à l’intérieur, une quantité étonnamment faible même. Une rapide visite de l’Amyrlin ne devrait pas trop attirer l’attention. Elle désirait beaucoup voir ce qu’elle avait mis en mouvement.
Pourtant, démontant devant la tente, elle fut arrêtée par un détail : il n’y avait aucun endroit pour attacher Brume. L’Amyrlin avait toujours quelqu’un qui se précipitait pour lui tenir l’étrier ou prendre son cheval, mais elle resta là, les rênes de son hongre à la main, avec des groupes de novices qui la croisaient sans lui accorder un regard, la prenant pour une visiteuse. Maintenant, toutes les novices connaissaient de vue toutes les Acceptées, mais peu avaient vu le Siège d’Amyrlin de près. Elle n’avait même pas le visage éternellement jeune d’une Aes Sedai pour leur signifier qui elle était. Avec un rire sans joie, elle plongea une main gantée dans son escarcelle. L’étole leur indiquerait qui elle était, et alors elle pourrait ordonner à l’une d’elles de tenir son cheval quelques minutes. Sauf si elles pensaient que c’était une plaisanterie de mauvais goût. Certaines novices du Champ d’Emond avaient tenté de lui enlever l’étole pour lui éviter des problèmes.
Brusquement, quelqu’un poussa le rabat de la tente, d’où Leane émergea, attachant sa cape vert foncé avec une broche en argent en forme de poisson. La cape était en soie, et richement brodée de fils d’or et d’argent, comme le corsage de sa robe d’équitation. Le dos de ses gants rouges était brodé également. Leane portait une attention minutieuse à sa toilette depuis qu’elle avait rejoint l’Ajah Verte. Ses yeux se dilatèrent légèrement à la vue d’Egwene, mais son visage cuivré reprit aussitôt son impassibilité. Embrassant la scène d’un coup d’œil, elle tendit la main pour arrêter une novice qui semblait circuler seule. Les novices allaient en classe par famille.
— Quel est votre nom, mon enfant ?
Beaucoup de choses avaient changé chez Leane, mais pas sa vivacité. À condition qu’elle le veuille, bien sûr. La plupart des hommes fondaient quand la voix de Leane se faisait langoureuse, mais elle ne gaspillait jamais cet effet avec des femmes.
— Faites-vous une course pour une sœur ?
La novice, une femme aux yeux clairs proche de l’âge mûr, à la peau parfaite qui n’avait jamais été exposée à un seul jour de travail aux champs, en resta bouche bée, avant de se ressaisir pour faire la révérence, déployant gracieusement ses jupes de ses mains gantées. Aussi grande que la plupart des hommes, svelte, gracieuse et belle, Leane n’avait pas non plus le visage éternellement jeune, mais c’était l’un des deux visages les plus connus du camp. Les novices désignaient avec respect cette sœur qui avait autrefois été Gardienne, neutralisée et Guérie, de sorte qu’elle pouvait de nouveau canaliser, bien que moins qu’avant. Les dernières recrues en blanc venaient d’apprendre que cela n’arrivait jamais, bien que la Guérison devînt partie intégrante de la légende, malheureusement. Il était plus difficile de convaincre une novice d’avancer lentement quand on ne pouvait pas lui montrer qu’elle risquait de mettre fin à sa quête en perdant pour toujours le Pouvoir Unique.
— Letice Murow, Aes Sedai, répondit l’autre respectueusement avec l’accent chantant du Murandy.
Au ton, on aurait dit qu’elle désirait en dire plus, ajouter un titre, peut-être, mais l’une des premières leçons apprises en arrivant à la Tour stipulait qu’on avait laissé son passé derrière soi. C’était une dure leçon pour certaines, surtout pour celles qui étaient titrées.
— Je vais rendre visite à ma sœur. Je ne l’ai pas vue plus d’une minute depuis notre départ du Murandy.
Les parentes étaient toujours réparties dans des familles différentes, de même que les femmes qui s’étaient connues avant d’être inscrites au livre des novices. Cela encourageait les nouvelles amitiés, et adoucissait les tensions inévitables quand les unes apprenaient plus vite que les autres, ou avaient un plus fort potentiel.
— Elle est libre, n’ayant pas classe avant le début de l’après-midi, et…
— Votre sœur devra attendre un peu plus longtemps, mon enfant, l’interrompit Leane. Tenez le cheval de l’Amyrlin.
Letice sursauta et regarda fixement Egwene, qui avait fini par sortir son étole. Tendant les rênes de Brume à la novice, elle rabattit son capuchon en arrière et posa la longue et étroite étole sur ses épaules. Légère comme une plume dans son escarcelle, l’étole pesait d’un grand poids sur ses épaules. Siuan prétendait que, parfois, on sentait à chacune de ses extrémités le poids de toutes les femmes qui l’avaient portée, rappel constant des responsabilités et des devoirs, et Egwene était d’accord avec elle. La mâchoire de la Murandienne s’affaissa encore plus bas que celle de Leane, et elle mit encore plus longtemps à se souvenir de faire la révérence. Elle avait entendu dire que l’Amyrlin était jeune, sans aucun doute, mais elle ne s’était sans doute jamais demandé à quel point.
— Merci, mon enfant, dit doucement Egwene.
Il fut un temps où elle avait trouvé étrange de dire « mon enfant » à une femme de dix ans ou plus son aînée. Tout change avec le temps…
— Ce ne sera pas long. Leane, voulez-vous demander qu’on envoie un palefrenier pour Brume ? Maintenant que j’ai démonté, je n’ai pas envie de me remettre en selle, et Letice doit pouvoir rendre visite à sa sœur.
— Je m’en occupe moi-même, Mère.
Après une souple révérence, Leane s’éloigna, sans donner le moindre signe qu’il y avait davantage entre elles que cette rencontre fortuite. Egwene avait bien plus confiance en elle qu’en Anaiya, ou même Sheriam. Elle ne cachait aucun secret à Leane, pas plus qu’à Siuan. Mais leur amitié était un secret que personne ne devait connaître. Leane avait des yeux-et-oreilles dans Tar Valon, sinon à la Tour même, et leurs rapports parvenaient à Egwene, et à elle seule. Leane était très choyée pour s’être accommodée de son statut inférieur, et toutes les sœurs l’aimaient, ne fût-ce que parce qu’elle était la preuve vivante que la neutralisation, cette terreur majeure de toute Aes Sedai, pouvait être inversée. Elles l’accueillaient à bras ouverts, et parce qu’elle comptait moins maintenant, étant d’un rang inférieur à la moitié des sœurs du camp, elles parlaient souvent devant elle de choses qu’elles n’auraient pas communiquées à l’Amyrlin. C’est pourquoi Egwene ne lui jeta pas même un regard quand elle s’éloigna, mais elle offrit un sourire à Letice – qui rougit et fit une nouvelle révérence – puis elle entra dans la tente, ôta ses gants et les coinça dans sa ceinture.