À l’intérieur, huit torchères à miroirs s’alignaient le long des murs entre des coffres en bois, l’un portant des traces de dorures, les autres aux ferrures peintes ; il n’y avait pas deux torchères identiques. Diverses tables de fermes étaient alignées au centre sur la toile recouvrant le sol, les trois bancs les plus éloignés occupés par une demi-douzaine de novices, chacune avec sa cape pliée près d’elle et entourée de l’aura de la saidar. Tiana, la Maîtresse des Novices, les surveillait anxieusement, circulant entre les tables, tout comme Sharina Melloy, une novice recrutée au Murandy.
Enfin, Sharina ne surveillait pas exactement ; elle observait calmement, et Egwene n’aurait peut-être pas dû être surprise de la trouver là. Digne grand-mère aux cheveux gris noués en chignon sur la nuque, Sharina avait gouverné une très grande famille d’une main ferme. Elle semblait avoir adopté toutes les autres novices comme petites-filles ou petites-nièces. C’était elle qui les avait réparties en familles, de son propre chef, apparemment exaspérée de les voir perdre leur temps. La plupart des Aes Sedai pinçaient les lèvres quand on le leur rappelait, même si elles avaient facilement adopté ce mode opératoire quand elles s’étaient rendu compte à quel point cela facilitait la surveillance et l’organisation des classes. Tiana inspectait le travail des novices si étroitement qu’il semblait évident qu’elle s’efforçait d’ignorer la présence de Sharina. Petite et mince, avec de grands yeux bruns et une fossette, Tiana avait l’air jeune malgré son visage marqué de l’éternelle jeunesse, surtout à côté de la novice plus grande, aux larges hanches et au visage ridé.
Les deux Aes Sedai canalisant à la table la plus proche de l’entrée, Kairen et Ashmanaille, avaient un auditoire de deux personnes, Janya Frende, Députée des Brunes, et Salita Toranes, Députée des Jaunes. Les Aes Sedai et les novices exécutaient toutes la même tâche. Devant chacune, un filet tissé de Terre, de Feu et d’Air entourait un petit bol fabriqué par les forgerons du camp. Ceux-ci s’étaient demandé pourquoi les sœurs avaient voulu ces objets en fer qui, en outre, devaient être aussi travaillés que s’ils avaient été en argent. Un second tissage de Terre et de Feu pénétrait chacun des filets pour aller au contact de l’objet, qui virait lentement au blanc.
L’habileté à tisser progressait avec la pratique, mais des cinq Pouvoirs, la puissance émanant de la Terre était la clé, et à part Egwene elle-même, seules neuf sœurs du camp – avec deux Acceptées et près de deux douzaines de novices – en avaient assez pour faire fonctionner les tissages. Mais peu de sœurs acceptaient d’y consacrer du temps. Ashmanaille, assez mince pour paraître plus grande qu’elle n’était, tambourinant des doigts de chaque côté de la coupe posée devant elle, fronçait les sourcils avec impatience sur la blancheur au milieu de l’objet. Les yeux bleus de Kairen étaient si froids qu’on aurait pu craindre qu’ils ne fassent voler en éclats le gobelet sur lequel elle travaillait. Ce devait être Kairen qu’Egwene avait vue entrer.
Pourtant, toutes ne manquaient pas d’enthousiasme. Janya, enveloppée de soie bronze clair, son châle frangé de brun drapé sur ses bras, étudiait le travail de Kairen et Ashmanaille avec l’empressement de quelqu’un désirant faire de même. Janya voulait tout savoir, savoir comment chaque chose était faite et pourquoi. Elle avait été très déçue de ne pas pouvoir fabriquer des ter’angreals – à part Elayne, seules trois sœurs y étaient parvenues jusqu’à maintenant, avec des résultats irréguliers – et elle avait fait de sérieux efforts pour acquérir cette capacité, même après que les tests avaient montré qu’elle n’avait pas la puissance requise dans l’utilisation de la Terre.
Salita fut la première à remarquer la présence d’Egwene. Visage rond et presque aussi noir que du charbon, elle lorgna Egwene sans ciller. Les franges jaunes de son châle oscillèrent un peu quand elle fit une révérence précise, au pouce près. Élevée à Salidar, Salita faisait partie d’une tendance que certaines – Siuan notamment – jugeaient préoccupante : il y avait trop de sœurs trop jeunes pour la charge de députée. Salita n’était Aes Sedai que depuis trente-cinq ans, et il était rare qu’une sœur ait un siège de députée avant d’avoir porté le châle pendant plus de cent ans. Elle avait voté pour la guerre contre Elaida, et elle soutenait fréquemment Egwene à l’Assemblée.
— Mère, dit-elle froidement.
Janya releva brusquement la tête, et son visage s’éclaira d’un grand sourire. Elle aussi était favorable à la guerre, seule femme à avoir été Députée avant la division de la Tour, excepté Lelaine et Lyrelle, deux Bleues. Si son soutien n’était pas toujours inébranlable, il l’était dans ce domaine. Comme d’habitude, un flot de paroles s’échappa de ses lèvres.
— Je n’en reviens pas, Mère. C’est tout simplement stupéfiant. Je sais que je ne devrais plus m’étonner quand vous avez une idée que personne n’a eue avant vous. Parfois, je pense que nous sommes trop encroûtées dans nos habitudes, trop sûres de ce qui peut être fait ou non. Mais arriver à comprendre comment fabriquer du cuendillar… !
Elle fit une pause pour reprendre son souffle. Salita s’empara du silence avec froideur.
— Je maintiens que c’est mal. Je reconnais que cette découverte est une idée brillante de votre part, Mère, mais des Aes Sedai ne devraient pas fabriquer des choses… pour les vendre.
Salita mit dans ces mots tout le mépris d’une femme qui acceptait les revenus de son domaine de Tear sans jamais se demander d’où ils venaient. Cette attitude n’était pas rare, même si la plupart des sœurs vivaient de la pension annuelle que leur versait la Tour avant qu’elle ne se divise.
— De plus, poursuivit-elle, près de la moitié des sœurs qui doivent faire ce travail sont des Jaunes. Je reçois des plaintes tous les jours. Nous… Nous avons mieux à faire que de fabriquer des… babioles.
Cela lui valut un regard noir d’Ashmanaille, une Grise, et un regard glacial de Kairen, qui était une Bleue. Salita les ignora. Elles faisaient partie de ces sœurs qui pensaient que toutes les autres Ajahs n’étaient que des annexes à la leur, qui, naturellement, était la seule chargée d’une mission importante.
— Et les novices ne devraient pas non plus exécuter des tissages de cette complexité, ajouta Tiana, les rejoignant.
La Maîtresse des Novices n’avait jamais peur de dire ce qu’elle pensait aux Députées ou à l’Amyrlin, et elle semblait mécontente, sans s’apercevoir que ses lèvres pincées creusaient sa fossette et lui donnaient plutôt l’air boudeur.
— C’est une découverte remarquable, et personnellement, je n’ai rien contre le commerce, mais certaines de ces filles parviennent à peine à faire changer de couleur une boule de feu. Les laisser manier ce genre de tissages ne fera que nous compliquer la tâche quand il faudra les empêcher de passer à des choses qu’elles ne pourront pas maîtriser, et la Lumière sait que c’est déjà assez difficile maintenant. Elles pourraient même se blesser.
— Sottises ! Sottises ! s’exclama Janya, agitant une main fuselée comme pour écarter cette idée. Toutes les filles qui ont été choisies sont déjà capables de faire trois boules de feu en même temps, et cela exige très peu de Pouvoir en plus. Il n’y a aucun danger tant qu’elles sont sous la surveillance d’une sœur, ce qui est toujours le cas. J’ai vu les tableaux de service. En outre, ce que nous fabriquons en un jour permet de payer toute l’armée pendant plus d’une semaine, mais les sœurs ne peuvent pas produire autant à elles seules.