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Étrécissant les yeux, elle sembla soudain voir à travers Tiana. Son débit ne ralentit pas, mais elle paraissait soliloquer à présent.

— Nous devrons faire très attention lors des ventes. Le Peuple de la Mer témoigne d’un appétit vorace pour le cuendillar, et d’après tous les rapports, ils ont encore de nombreux vaisseaux en Illian et à Tear – où les nobles le convoitent ardemment – mais même les appétits féroces ont des limites. Je ne peux pas encore décider s’il vaudra mieux tout mettre sur le marché en une seule fois, ou écouler ces produits progressivement. Tôt ou tard, même le prix du cuendillar commencera à baisser.

Brusquement, elle cligna des yeux et regarda d’abord Tiana, puis Salita, penchant la tête.

— Vous comprenez mon point de vue, n’est-ce pas ?

Salita la foudroya et remonta son châle sur ses épaules. Tiana leva les bras au ciel, exaspérée. Egwene resta calme. Pour une fois, elle n’avait pas honte d’être félicitée pour l’une de ses prétendues découvertes, contrairement à presque toutes les autres, excepté celle du Voyage, qui lui appartenait, quoique Moghedien l’eût mise sur la voie avant de s’évader. Cette femme ne savait rien faire – du moins ne l’avait-elle jamais montré, malgré les fortes pressions qu’Egwene avait exercées sur elle –, mais Moghedien avait une nette tendance à la cupidité, et même à l’Ère des Légendes, le cuendillar était un luxe très coûteux. Elle en savait assez sur sa fabrication pour qu’Egwene découvre le reste. En tout cas, quelles que fussent les objections et leur véhémence, le besoin d’argent signifiait que la production de cuendillar se poursuivrait. Même si, en ce qui la concernait, plus on attendrait pour en vendre, mieux ça vaudrait.

Sharina, tapant dans ses mains au fond de la tente, fit lever toutes les têtes. Kairen et Ashmanaille se retournèrent elles aussi, mais ce faisant, la Bleue lâcha son tissage, si bien que son gobelet rebondit sur la table dans un cliquetis métallique. C’était ennuyeux car il faudrait reprendre le processus, mais il serait très difficile de déterminer précisément à quel stade, et certaines sœurs profitaient de toutes les occasions pour faire autre chose pendant l’heure qu’elles passaient tous les jours dans la tente, en principe, le temps nécessaire pour fabriquer un objet. C’était censé les encourager à accroître leur habileté, mais peu y étaient parvenues jusque-là.

— Bodewhin, Nicola, c’est l’heure de votre prochain cours, annonça Sharina.

Elle ne parlait pas très haut, mais sa voix avait une force qui aurait dominé un brouhaha bien plus bruyant que le silence de la tente.

— Vous avez juste le temps de vous laver la figure et les mains. Faites vite si vous ne voulez pas être mal notées.

Bode – Bodewhin – agit avec un empressement plein d’efficacité, relâchant la saidar et plaçant son bracelet de cuendillar à moitié façonné dans l’un des coffres pour qu’une autre le termine, puis prit sa cape. Jolie, avec des joues rondes, elle portait ses cheveux noirs en deux longues tresses, bien qu’Egwene ne fût pas certaine qu’elle y aurait été autorisée par le Cercle des Femmes. Mais cette coutume appartenait au passé maintenant. Tirant sur ses mitaines en quittant la tente, Bode garda les yeux baissés, évitant Egwene. À l’évidence, elle ne comprenait toujours pas pourquoi une novice ne pouvait pas aller bavarder avec l’Amyrlin quand elle voulait, même si elles avaient grandi ensemble. Egwene n’aurait pas mieux demandé que de discuter avec Bode et les autres, mais une Amyrlin a des leçons à apprendre, elle aussi. Une Amyrlin a bien des devoirs, peu d’amies et pas de favorites. De plus, même un favoritisme apparent aurait marqué les filles des Deux Rivières, et leur vie avec les autres novices serait devenue un enfer. Et ça ne me mettrait pas au mieux avec l’Assemblée, pensa-t-elle avec ironie. Elle espérait que les filles des Deux Rivières le comprenaient.

Foudroyant Sharina de ses yeux noirs, Nicola, l’autre novice interpellée, ne quitta pas son banc et ne cessa pas de canaliser.

— Je pourrais être la meilleure en tissages si l’on me permettait de pratiquer vraiment, grommela-t-elle avec humeur. Je fais des progrès, je le sais. Je peux Prédire, vous savez.

Comme si cela avait à voir avec la fabrication du cuendillar.

— Tiana Sedai, dites-leur que je peux rester plus longtemps. Je peux finir ce bol avant mon prochain cours, et je suis sûre qu’Adine Sedai ne m’en voudra pas si je suis un peu en retard.

Si ce prochain cours commençait bientôt, elle serait plus qu’un peu en retard : après une heure de travail, il n’était encore qu’à moitié blanc.

Tiana ouvrit la bouche, mais avant qu’elle n’ait prononcé un mot, Sharina leva un doigt, puis, un instant plus tard, un second. Cela devait avoir une signification particulière, parce que Nicola pâlit, lâcha ses tissages instantanément, et se leva si brutalement qu’elle fit branler le banc, ce qui lui valut des regards noirs des deux autres novices qui y étaient assises. Elles se penchèrent vivement sur leur travail, et Nicola se précipita pour jeter son bol dans un coffre avant d’attraper sa cape. À la surprise d’Egwene, une femme qu’elle n’avait pas vue jusque-là, en larges chausses et courte tunique brune, se leva du sol où elle était assise au-delà des tables. Gratifiant l’assistance d’un regard meurtrier de ses yeux bleus, Areina sortit en courant de la tente derrière Nicola, telles les deux images jumelles de la contrariété et de la mauvaise humeur. Les voir toutes les deux ensemble mit Egwene mal à l’aise.

— Je ne savais pas que les novices pouvaient faire venir leurs amies aux cours, dit-elle. Est-ce que Nicola cause des problèmes ?

Nicola et Areina avaient tenté de la soumettre à un chantage, de même que Myrelle et Nisao, mais ce n’est pas de cela qu’elle parlait. Il s’agissait d’un autre secret.

— Mieux vaut qu’elle soit amie avec Areina qu’avec un palefrenier, dit Tiana avec un reniflement dédaigneux. Nous avons déjà eu deux grossesses à déplorer, vous savez, plus toutes celles que nous ignorons encore. Et cette fille a besoin d’amies pour se stabiliser.

Elle se tut quand deux autres novices en blanc firent leur entrée. Celles-ci couinèrent et s’arrêtèrent d’une glissade en voyant des Aes Sedai devant elles. Après des révérences hâtives, elles détalèrent vers le fond de la tente sur un geste de Tiana, et plièrent leur cape sur le banc avant de prendre dans un coffre un gobelet à moitié blanc et une coupe presque entièrement blanche.

Sharina surveilla leur installation, puis prit sa cape et la jeta sur ses épaules avant de repartir vers l’entrée de la tente.

— Si vous voulez bien m’excuser, Tiana Sedai, dit-elle, je dois aider à la préparation du déjeuner aujourd’hui, et je ne voudrais pas me mettre mal avec les cuisinières.

Ses yeux noirs s’attardèrent un instant sur Egwene.

— Eh bien, allez-y donc, dit sèchement Tiana. Je serais désolée d’apprendre que vous avez été fouettée à cause de votre retard.

Sans ciller, Sharina fit ses politesses, sans hâte mais sans traîner, à Tiana, aux Députées, à Egwene avec un nouveau regard pénétrant mais pas assez insistant pour être offensant Quand le rabat se referma derrière elle, Tiana gonfla les joues d’exaspération.

— Nicola cause moins de problèmes que certaines, dit-elle sombrement.

— Sharina ne pose pas vraiment de problèmes, Tiana, fit remarquer Janya en hochant la tête.