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La voix d’Anaiya s’accordait à son visage, patiente, chaleureuse et réconfortante, mais en faisant ces remarques, elle était grinçante. Par la Lumière, Anaiya disait que c’était ce qu’elle craignait venant de Moria, mais elle semblait en accord avec ses sentiments. Elle était résolue, imperturbable, et jamais imprudente en paroles. Si elle était en faveur d’un assaut, combien d’autres étaient de cet avis ? Comme d’habitude, Myrelle était lunatique, farouche, et sans gêne. Elle marchait impatiemment de long en large, dans l’espace confiné de la tente, donnant un coup de pied dans ses jupes vert foncé et parfois aussi dans l’un des coussins alignés le long de la paroi, avant de faire demi-tour pour repartir dans l’autre sens.

— Si Moria est assez effrayée pour réclamer un assaut, c’est qu’elle a une peur bleue. Une Tour trop blessée pour pouvoir lutter seule ne pourra pas affronter les Réprouvés ni personne d’autre. C’est Malind qui devrait vous inquiéter. Elle dit tout le temps que la Tarmon Gai’don peut nous tomber dessus d’un jour à l’autre. Je l’ai entendue dire que ce que nous avons senti pourrait bien être le coup d’envoi de la Dernière Bataille. Et que ça peut se reproduire ici la prochaine fois. Où l’Ombre pourrait-elle frapper mieux qu’à Tar Valon ? Malind n’a jamais eu peur de faire des choix difficiles ou de battre en retraite quand elle le jugeait nécessaire. Elle abandonnerait Tar Valon et la Tour immédiatement si elle pensait que cela préserverait au moins certaines d’entre nous pour la Tarmon Gai’don. Elle proposera de lever le siège, et de fuir quelque part où les Réprouvés ne nous trouveront pas jusqu’à ce que nous soyons prêts à leur rendre coup pour coup. Si elle pose la question comme il faut à l’Assemblée, elle réussira peut-être à créer un consensus sur ses positions.

Cette seule idée fit danser les mots de plus belle devant les yeux d’Egwene.

Morvrin, son visage rond figé par une expression implacable, planta les poings sur ses hanches généreuses, accueillant chaque suggestion d’une remarque acerbe : « Nous n’en savons pas assez pour le moment pour être sûres qu’il s’agit des Réprouvés. » « Nous ne pouvons pas savoir ce qu’elle dira avant qu’elle ne parle. » « C’était peut-être ça, et peut-être pas. » « Les suppositions ne sont pas des preuves. » On disait qu’elle ne croyait jamais que le jour était là avant d’avoir vu elle-même le soleil se lever. Sa voix ferme montrait qu’elle ne tolérait pas les inepties ni les conclusions hâtives. Et ça n’avait rien d’apaisant pour une tête douloureuse. Elle ne s’opposait pas aux suggestions, elle gardait juste l’esprit ouvert pour pouvoir prendre sa décision quand on en arrivait aux points de désaccord.

Egwene referma le dossier en cuir repoussé. Entre le goût écœurant du thé et les pulsations dans sa tête – sans parler des voix incessantes autour d’elle –, elle n’arrivait pas à lire. Les trois sœurs la regardèrent, surprises. Elle avait manifesté clairement depuis longtemps que c’était elle qui commandait, mais elle s’efforçait de ne pas se mettre en colère. Serments d’allégeance ou non, une jeune femme en colère était trop vite qualifiée de capricieuse. Ce qui ne faisait que la faire enrager davantage, accroissait sa migraine…

— J’ai attendu assez longtemps, dit-elle, s’efforçant de parler d’une voix neutre.

Sa migraine rendait son ton un peu sec. Sheriam pensait peut-être la retrouver à la Salle de l’Assemblée.

Prenant sa cape, elle sortit dans le froid tout en la jetant sur ses épaules. Morvrin et les deux autres hésitèrent un instant avant de la suivre. L’accompagner à l’Assemblée leur donnait un peu l’apparence de faire partie de son entourage. Or, elles étaient censées la surveiller, et Egwene soupçonnait que même Morvrin était impatiente d’entendre le rapport d’Akarrin, et ce que Moria et les autres avaient l’intention d’en faire.

Rien de trop difficile à réaliser, espérait Egwene, rien de semblable à ce que pensaient Anaiya et Myrelle. En cas de nécessité, elle pouvait essayer d’appliquer la Loi de la Guerre, mais même si elle réussissait, gouverner par décrets avait ses inconvénients. Quand les gens doivent vous obéir sur un point, ils trouvent toujours des moyens d’éviter leurs obligations sur d’autres choses. C’était un équilibre naturel auquel on ne pouvait pas échapper. Pis, elle avait appris comme il était enivrant de voir les gens sursauter chaque fois qu’elle ouvrait la bouche. On finit par considérer que c’est dans l’ordre des choses, et quand il ne se passe rien, on se retrouve en porte-à-faux. De plus, avec les martèlements dans sa tête, elle était prête à mordre quiconque la regarderait de travers. Et même si les gens devaient accepter d’obéir, ils ne le prenaient jamais bien.

Le soleil juste au-dessus des têtes, telle une boule d’or dans un ciel bleu parsemé de nuages blancs, ne diffusait aucune chaleur, dessinait des ombres blêmes et faisait scintiller la neige là où elle n’était pas piétinée. L’air était aussi froid qu’aux abords du fleuve. Egwene ignora le froid, même si seuls les morts auraient pu s’en abstraire. C’était l’heure du repas de midi, mais il était impossible de nourrir autant de novices en même temps. Egwene et son escorte avançaient dans une marée de femmes vêtues de blanc qui sautaient pour leur faire place et s’inclinaient à son passage. Comme Egwene avançait très vite, elles étaient généralement passées avant que les novices n’aient fait davantage que déployer leurs jupes. La Salle de l’Assemblée n’était pas loin. À quatre reprises, il fallait pourtant patauger dans les allées boueuses. Il avait été question de construire des pontons en bois, assez hauts pour passer dessous à cheval. Mais ces travaux auraient donné l’impression que le camp s’installait dans la durée, ce que personne ne souhaitait. Même les sœurs à l’origine de ce projet ne faisaient guère pression pour qu’on les construise. Il fallait donc continuer à patauger, retroussant jupes et capes pour ne pas arriver crotté jusqu’aux genoux. Puis la foule s’éclaircit à l’approche de la Salle. Les abords du pavillon de toile aux rideaux rapiécés étaient toujours presque déserts.

Nisao et Carlinya l’y attendaient déjà, la minuscule Jaune mordillant sa lèvre inférieure et lorgnant anxieusement Egwene. Carlinya semblait le calme incarné, l’œil froid, les mains croisées à la taille. Elle avait cependant oublié sa cape, des taches de boue maculaient l’ourlet brodé de sa jupe claire, et son casque de boucles noires aurait eu besoin d’un bon coup de peigne. Après les politesses d’usage, elles se joignirent à Anaiya et aux deux autres, à quelques pas derrière Egwene. Elles parlaient à voix basse de la pluie et du beau temps.

Beonin descendit la chaussée en courant, entourée d’un nuage de buée, et s’arrêta d’une glissade, fixant Egwene avant de rejoindre les autres. La tension qui creusait des cernes autour de ses yeux bleu-gris était plus apparente que précédemment. Peut-être pensait-elle que cette session affecterait ses négociations. Mais elle savait que les pourparlers seraient factices, juste un stratagème pour gagner du temps. Egwene contrôla sa respiration et pratiqua des exercices de novices, mais cela n’atténua pas sa migraine.