— Il semble que des pourparlers avec Elaida aient été autorisés, dit-elle avec froideur. Je sais que, d’après la Loi de la Guerre, nous n’avons pas à être consultées sur ce sujet, mais je crois aussi que nous devrions en discuter en session, vu que beaucoup d’entre nous pourraient être neutralisées si Elaida conservait un pouvoir quelconque.
Le mot « neutralisée » n’effrayait plus autant depuis que Siuan et Leane avaient été Guéries de la neutralisation. Cependant, des murmures s’élevèrent parmi les Aes Sedai debout derrière les bancs. Il semblait que l’idée des négociations ne s’était pas répandue aussi vite que l’avait prévu Egwene. Elle ne pouvait pas dire si les sœurs étaient excitées ou atterrées, mais, à l’évidence, elles étaient surprises. Y compris certaines Députées. Janya, qui était entrée pendant l’intervention de Lelaine, s’arrêta pile, de sorte qu’un groupe de sœurs entrant derrière elle la bouscula. Elle fixa la Bleue, puis, plus longtemps et plus durement, Egwene elle-même. Clairement, Romanda n’avait entendu ni l’une ni l’autre, à la façon dont elle pinça les lèvres, et les expressions des Députées trop jeunes allaient du calme glacial de Berana à l’horreur non déguisée de Salita, en passant par la surprise de Samalin. Même Sheriam chancela un instant sur ses pieds. Egwene espéra qu’elle n’allait pas vomir devant toute l’Assemblée.
Les réactions de celles que Delana avait citées comme favorables aux négociations furent plus intéressantes. Varilin se tenait parfaitement immobile, et étudiait ses jupes en réprimant apparemment un sourire. Mais Magla s’humectait les lèvres d’un air hésitant, regardant Romanda du coin de l’œil. Saroiya avait fermé les yeux et remuait les lèvres comme si elle priait. Faiselle et Takima regardèrent Egwene, avec un froncement de sourcils presque identique. Puis chacune remarqua l’autre et sursauta, arborant un air de sérénité royale. À l’heure qu’il était, Beonin les avait certainement informées de ce qu’avait dit Egwene. Pourtant, à part Varilin, elles paraissaient toutes bouleversées. Elles ne pouvaient pas penser qu’il était question de négocier la fin des hostilités. Toutes les femmes assises dans le pavillon risquaient d’être neutralisées et exécutées juste parce qu’elles étaient là. Si tant est qu’il eût existé une autre solution que la destitution d’Elaida, elle s’était envolée des mois plus tôt, quand cette Assemblée avait choisi. On ne reviendrait pas sur ce choix.
Lelaine parut satisfaite des réactions. Avant qu’elle ne se soit rassise, Moria se leva d’un bond, ce qui attira tous les regards et provoqua d’autres murmures. Personne ne trouvait Moria particulièrement gracieuse, mais l’Illianere n’était pas une femme bondissante.
— Cela nécessite une discussion, dit-elle, mais plus tard. Cette Assemblée a été convoquée par trois Députées posant la même question. Cette question doit être discutée avant toute autre. Qu’est-ce qu’ont découvert Akarrin et son groupe ? Je demande qu’elles fassent leur rapport devant l’Assemblée.
Lelaine fronça les sourcils sur la Bleue, et peu pouvaient rivaliser avec elle en froncements de sourcils, avec ses yeux perçants comme des alênes, pourtant la loi de la Tour était simple sur ce point, et bien connue de toutes. Assez souvent, elle n’était ni l’un ni l’autre. D’une voix mal assurée, Sheriam demanda à Aledrin, la plus jeune après Kwamesa, d’escorter Akarrin et son groupe devant l’Assemblée. Egwene décida qu’elle ferait bien de parler à la rousse flamboyante dès la fin de cette session. Si Sheriam continuait ainsi, elle serait bientôt pire qu’inutile en tant que Gardienne.
Delana entra en coup de vent au milieu d’un groupe de sœurs, dernière Députée à arriver, et s’installa sur son banc, drapant son châle sur ses bras, le temps que la rondelette Députée Blanche revienne avec les six sœurs et les conduise devant Egwene où elles restèrent debout.
Apparemment, Aledrin pensait que, la session fût-elle officielle ou non, elle au moins observerait le cérémonial d’usage.
— Vous avez été convoquées devant l’Assemblée de la Tour pour relater ce que vous avez vu, dit-elle, avec son fort accent tarabonais.
Ses cheveux blond foncé – qu’elle portait dans un filet de dentelle blanche plutôt que tressés et ornés de perles – et ses yeux bruns n’étaient pas courants au Tarabon.
— Je vous ordonne de parler de ces choses sans dérobades et sans réserves, et de répondre à toutes les questions, sans rien omettre. Affirmez ici que vous parlerez ainsi, sous la Lumière et sur votre espoir de renaissance et de salut, ou que vous en supporterez les conséquences.
Ces anciennes sœurs savaient très bien quelles libertés de manœuvre permettaient les Trois Serments. Un détail omis par-ci, une imprécision par-là, et tout le sens s’en trouvait modifié, sous le couvert de la vérité.
Akarrin donna son accord d’une voix forte et quelque peu impatiente, et les autres d’un ton plus cérémonieux et embarrassé. Bien des sœurs avaient passé toute leur vie sans jamais être appelées à témoigner devant l’Assemblée. Akarrin attendit que la dernière ait répété chaque mot du serment avant de retourner vers son banc.
— Dites-nous ce que vous avez vu, Akarrin, dit Moria dès que la Sœur Blanche se retourna.
Akarrin se raidit visiblement, et quand elle s’assit, des touches de couleur coloraient ses joues. Moria aurait dû attendre. Elle devait être très anxieuse.
Par tradition, Akarrin adressa sa réponse au Siège d’Amyrlin.
— Ce que nous avons vu, Mère, c’est un trou dans la terre, grossièrement circulaire, dit-elle, soulignant ses paroles d’un hochement de tête pour marquer chaque mot.
Elle semblait choisir ses mots avec prudence, comme pour s’assurer que c’était clair pour tout le monde.
— À l’origine, c’était peut-être un cercle parfait, en forme de demi-sphère, mais les parois se sont effondrées par endroits. Le trou a approximativement trois miles de diamètre et un mile et demi de profondeur.
Quelqu’un soupira bruyamment, et Akarrin fronça les sourcils, comme si on avait tenté de l’interrompre. Pourtant elle continua :
— Nous ne sommes pas absolument certaines de la profondeur. Le fond est couvert d’eau et de glace. Nous pensons que cela finira par devenir un lac. En tout cas, nous avons pu établir notre position exacte sans trop de difficulté, et nous sommes prêtes à affirmer que le trou se trouve à l’endroit où se dressait autrefois la cité de Shadar Logoth.
Elle se tut, et pendant un long moment, on n’entendit que le froufrou des jupes des Aes Sedai qui remuaient avec gêne sur leurs bancs.
Egwene avait envie de bouger, elle aussi. Par la Lumière, un trou de cette taille couvrirait la moitié de Tar Valon !
— Avez-vous une idée de la façon dont ce… ce trou a été créé, Akarrin ? demanda-t-elle finalement.
Elle se félicita d’avoir parlé d’une voix neutre. Sheriam tremblait ! Egwene espéra qu’elle était seule à l’avoir remarqué. Les actions d’une Gardienne se reflétaient toujours sur l’Amyrlin, en bien ou en mal. Si la Gardienne manifestait de la peur, beaucoup de sœurs croiraient qu’Egwene était effrayée. Ce n’était pas une chose qu’elle désirait qu’on soupçonne.
— Chacune d’entre nous a été choisie parce qu’elle a une certaine capacité à lire les résidus, Mère. Mieux que la plupart, à dire vrai.
Ainsi, elles n’avaient pas été choisies simplement parce qu’aucune sœur plus puissante n’était intéressée. Il y avait une leçon à tirer de cela. Ce que faisaient les Aes Sedai était rarement aussi simple qu’il le semblait au premier abord. Egwene souhaitait cesser d’avoir à réviser des leçons qu’elle croyait déjà apprises.
— Nisain est la meilleure d’entre nous dans ce domaine, poursuivit Akarrin. Avec votre permission, Mère, je vais la laisser répondre.