— Les Réprouvés ont découvert une arme – découvert ou retrouvé, car ils l’auraient sans aucun doute utilisée avant s’ils l’avaient possédée –, une arme que nous ne pouvons pas contrer. Une arme dont nous ne possédons pas l’équivalent, même si la Lumière sait que nous le souhaiterions. Une arme que nous ne pouvons pas arrêter et à laquelle nous ne survivrons pas. Par ailleurs, les… les Asha’man ont poussé comme de la mauvaise herbe. Des rapports dignes de foi pensent qu’ils sont presque aussi nombreux que toutes les Aes Sedai vivantes. Même si ce nombre est excessif, nous ne pouvons pas nous permettre de penser qu’il est largement surestimé. Et leurs rangs grossissent de jour en jour. Nous aurions dû désactiver ses hommes, bien sûr, mais nous les avons ignorés à cause du Dragon Réincarné. Nous avons repoussé le problème, pour nous en occuper plus tard. L’amère vérité, c’est qu’il est trop tard. Ils sont trop nombreux. Peut-être était-il déjà trop tard quand nous avons appris pour la première fois ce qu’ils faisaient.
« Si nous ne pouvons pas désactiver ces hommes, nous devons les contrôler d’une façon ou d’une autre. Un accord avec la Tour Noire – alliance est un mot trop fort – aux conditions soigneusement étudiées, serait un premier pas pour protéger le monde de leur action. Nous pourrions aussi les inclure dans nos cercles.
Levant un index prudent, Moria promena son regard sur les bancs, mais sa voix resta froide et posée.
— Nous devrons signifier clairement qu’une sœur contrôlera toujours les flux – je ne propose pas de laisser un homme diriger un cercle lié –, mais avec des hommes dans les cercles, nous pourrons les élargir. Avec la bénédiction de la Lumière, peut-être pourrons-nous élargir les cercles suffisamment pour contrer cette arme des Réprouvés. Ce sera faire d’une pierre deux coups. Si nous ne lançons pas cette pierre, l’un d’eux nous tuera sûrement. C’est aussi simple que ça.
Un grand silence retomba. Debout, recroquevillée sur elle-même à quelques pas d’Egwene, les épaules agitées de soubresauts, Sheriam n’avait toujours pas maîtrisé ses sanglots.
Puis Romanda poussa un bruyant soupir.
— Peut-être pouvons-nous élargir suffisamment les cercles pour contrer les Réprouvés, dit-elle doucement.
Cela donna plus de poids à ses paroles que si elle avait crié.
— Peut-être pouvons-nous contrôler les Asha’man. Mot trop faible peut-être, quel que soit le contexte.
— Quand on se noie, répliqua Moria tout aussi doucement, on se raccroche à n’importe quelle branche, même si on n’est pas sûr qu’elle supportera notre poids, jusqu’à ce qu’on reprenne pied. L’eau ne nous est pas encore passée par-dessus la tête, Romanda. Mais nous nous noierons. Nous nous noierons.
De nouveau, le silence s’installa, ponctué par les hoquets de Sheriam. Avait-elle perdu tout contrôle d’elle-même ? Mais il faut dire qu’elles avaient toutes l’air catastrophée, même Moria, Malind ou Escaralde. Ce n’était pas une perspective réjouissante qui s’offrait à elles. Le visage de Delana avait pris une couleur verdâtre. Comme si elle était prise de nausée, elle aussi.
Egwene se leva une fois de plus, assez longtemps pour poser la question requise. Même quand l’impensable était proposé, il fallait suivre le rituel. Peut-être même davantage que d’ordinaire.
— Qui s’oppose à cette proposition ?
À ce moment-là, une foule d’oratrices se manifestèrent, même si toutes avaient suffisamment retrouvé leur contrôle pour observer le protocole. Mais Magla fut la plus rapide à se lever, et les autres se rassirent, sans manifester la moindre impatience. Faiselle parla après Magla, et Varilin après Faiselle. Puis vinrent Saroiya, et finalement Takima. Chacune prit longuement la parole, les interventions de Varilin et Saroiya frôlant en longueur les discours interdits par la coutume, et chacune s’exprima avec toute l’éloquence dont elle était capable. Personne n’obtenait un siège de Députée sans pouvoir faire preuve d’éloquence en toutes circonstances. Il fut bientôt clair qu’elles se répétaient inlassablement les unes les autres, avec des mots différents.
Les Réprouvés et leur arme ne furent jamais mentionnés. La Tour Noire était le sujet des Députées, la Tour Noire et les Asha’man. La Tour Noire était une plaie sur la face du monde, une menace aussi grande que la Dernière Bataille elle-même. Son seul nom évoquait des liens avec l’Ombre, outre le fait qu’elle était un affront direct à la Tour Blanche. Les prétendus Asha’man – personne n’utilisait le mot sans le faire précéder de « prétendu », ou le prononçait en ricanant ; il voulait dire « gardiens » dans l’Ancienne Langue, et ils étaient tout sauf des gardiens – étaient des hommes capables de canaliser ! Des hommes condamnés à la folie si la moitié mâle du Pouvoir ne les tuait pas avant. De Magla à Takima, chacune mettait dans ce nom toute l’horreur possible. Ils avaient généré trois mille ans d’horreurs, et la Destruction du Monde avant ça. De tels hommes avaient détruit le monde, et l’Ère des Légendes, et précipité le monde dans la désolation. Voilà avec quoi on leur demandait de faire alliance. Elles risquaient de subir l’anathème dans toutes les nations, et à juste titre. Elles seraient raillées par toutes les Aes Sedai. C’était impossible. Impossible.
Quand Takima se rassit enfin, arrangeant soigneusement son châle sur ses bras, elle arborait un petit sourire satisfait. À elles toutes, elles étaient parvenues à faire paraître les Asha’man plus redoutables, plus dangereux, que les Réprouvés et la Dernière Bataille réunis. Peut-être les égaux du Ténébreux lui-même.
Puisque Egwene avait posé les questions rituelles, c’était à elle de clore la session. Jugeant le moment opportun – le calme était revenu dans le pavillon et Sheriam avait finalement réussi à maîtriser ses sanglots, même si des larmes brillaient encore sur ses joues – elle se leva, le temps de dire :
— Qui est pour un accord avec la Tour Noire ?
Le hoquet de la Gardienne fit un bruit de tonnerre dans le silence qui suivit cette question et le sourire de Takima se tordit quand Janya se leva, à peine fut-elle posée.
— Même une petite branche vaut mieux que rien, quand on se noie, dit-elle. J’aimerais mieux faire une tentative plutôt que de m’en remettre à l’espoir jusqu’à tant que je coule.
Elle avait l’habitude de parler au mauvais moment.
Samalin se leva près de Malind, puis, dans la bousculade, ce faut au tour de Salita, Berana et Aledrin, avec Kwamesa un souffle plus tard. Neuf Députées debout. Le temps s’arrêta. Egwene réalisa qu’elle se mordait les lèvres, et s’arrêta aussitôt, espérant que personne ne l’avait remarqué. Elle sentait encore l’empreinte de ses dents. Elle espérait ne pas s’être blessée jusqu’au sang. Non que quiconque la regardât : toutes les sœurs semblaient retenir leur souffle.
Romanda fronçait les sourcils sur Salita, qui regardait droit devant elle, le teint grisâtre et les lèvres tremblantes. Romanda hocha lentement la tête, puis elle se leva, violant elle aussi les convenances.
— Parfois, dit-elle regardant Lelaine dans les yeux, nous devons faire des choses que nous préférerions ne pas faire.
Lelaine soutint son regard sans ciller. Son visage aurait pu être en porcelaine. Elle releva le menton par petites secousses. Et soudain, elle se leva, baissant des yeux impatientés sur Lyrelle, qui la regarda, bouche bée, quelques instants, avant de se lever à son tour.
Toutes avaient le regard fixe ; aucune ne pipait mot. C’était fait.
Presque. Egwene s’éclaircit la gorge, cherchant à attirer l’attention de Sheriam. La suite appartenait à la Gardienne, mais Sheriam, debout, essuyait ses larmes de la main et promenait son regard sur les bancs, comme si elle comptait combien de Députées étaient debout et espérait s’être trompée dans ses calculs. Egwene se racla la gorge plus fort, et la femme aux yeux verts sursauta et se retourna pour la regarder. Alors, il sembla s’écouler une éternité avant qu’elle ne se rappelle à ses devoirs.