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— Au moindre consensus, annonça-t-elle d’une voix mal assurée, un accord sera négocié avec… avec la Tour Noire.

Prenant une profonde inspiration, elle se redressa de toute sa hauteur et sa voix reprit de la force. Elle était de retour en terrain familier.

— Dans l’intérêt de l’unité, je demande à la majorité de se lever.

C’était un appel puissant. Même en des domaines où l’on pouvait se contenter du moindre consensus, le consensus maximal était toujours préférable, toujours recherché. Il faudrait des heures de discussions, des jours peut-être, pour l’atteindre, mais les efforts ne cesseraient pas avant que toutes les Députées acceptent, ou il était clair comme de l’eau de roche qu’il n’y aurait pas d’accord avec la Tour Noire. Delana se leva, comme une marionnette mue contre sa volonté, regardant autour d’elle avec hésitation.

— Je ne peux pas me lever pour… ça, dit Takima, à l’encontre de tout protocole. Quoi que dise chacune, quelle que soit la longueur de la session, je ne peux pas me lever et je ne me lèverai pas ! Je-ne-me-lèverai-pas !

Aucune autre ne se leva non plus. Bien sûr, Faiselle remua sur son banc, bougea comme si elle allait se lever, ajusta son châle, se remit à se tortiller comme pour se mettre debout. Aucune autre n’en fit autant. Saroiya se mordillait les phalanges, le visage horrifié, et Varilin avait l’air d’avoir reçu un coup de marteau entre les deux yeux. Magla s’accrochait aux extrémités de son banc, comme pour se retenir à sa place, fixant les tapis devant elle. À l’évidence, elle avait conscience du froncement de sourcils que Romanda dirigeait sur sa nuque, mais sa seule réaction fut de courber les épaules.

La déclaration de Takima aurait dû mettre un terme à la session. Inutile de rechercher la majorité quand une Députée affirmait qu’elle ne se lèverait pas. Mais Egwene décida de faire une entorse de son cru à la coutume et au protocole.

— Y a-t-il quelqu’une qui pense devoir démissionner de son siège à cause de cette affaire ? demanda-t-elle à haute et intelligible voix.

Des soupirs de stupeur emplirent le pavillon. Cette proposition pouvait briser l’Assemblée. Autant tirer les choses au clair dès maintenant, s’il fallait en arriver là. Saroiya la regarda, affolée, mais aucune ne bougea.

— Alors nous allons négocier, dit-elle. Avec prudence. Cela prendra du temps de décider qui approchera la Tour Noire, et d’évaluer leur réaction.

Par la Lumière, ce ne serait pas facile…

— Tout d’abord, avez-vous des suggestions sur la composition de notre… ambassade ?

20

Dans la nuit

Bien avant la fin de la session, et malgré la cape sur laquelle elle était assise, Egwene avait le postérieur engourdi par le dur banc en bois. Après avoir écouté les discussions interminables, elle aurait souhaité que ses oreilles soient engourdies, elles aussi. Sheriam, obligée de rester debout, passait d’un pied sur l’autre. Egwene aurait pu partir, les libérant, toutes les deux. Rien n’exigeait que l’Amyrlin reste, et, dans le meilleur des cas, on écoutait poliment ses commentaires. Après quoi, l’Assemblée s’éparpillait. Cela n’avait rien à voir avec la guerre, et avec le mors qu’elle avait entre les dents, l’Assemblée n’allait pas la laisser mettre la main sur les rênes. Elle aurait pu sortir n’importe quand – avec une courte interruption dans les discussions pour respecter le protocole – mais dans ce cas, elle craignait qu’au point du jour on lui présente un plan dont les Députées auraient déjà commencé l’exécution, sans qu’elle ait la moindre idée de ce qu’il impliquait.

Qui parla le plus longtemps ? Magla et Saroiya, Takima, Faiselle et Varilin, chacune visiblement agitée quand une autre Députée détenait la parole. Certes, elles avaient accepté la décision de l’Assemblée, du moins en apparence. Que faire d’autre, sinon démissionner ? Quand une stratégie avait été choisie, par quelque consensus que ce fût, chacune était censée la suivre ou, à tout le moins, ne pas s’y opposer. C’était bien là le problème. Aucune des cinq ne s’opposa à une Députée de son Ajah, bien sûr. Cependant, les quatre autres se levaient d’un bond quand une Députée se rasseyait, et toutes les cinq si la Députée était une Bleue. Celle qui avait la parole expliquait de façon très persuasive en quoi l’oratrice précédente n’avait rien compris et les menait droit à la catastrophe. Non qu’Egwene discernât aucun signe de collusion. Elles se lorgnaient entre elles avec autant de méfiance qu’à l’égard des autres.

Quoi qu’il en soit, les débats étaient encore loin de déboucher sur un accord. Les avis différaient sur le nombre de sœurs qu’on enverrait à la Tour Noire parmi chaque Ajah, au sujet du moment opportun, sur ce qu’elles devaient demander, sur ce qu’elles étaient autorisées à accepter, sur ce qu’elles devaient catégoriquement refuser. Pour couronner le tout, chaque Ajah, sauf la Jaune, se considérait comme exceptionnellement qualifiée pour diriger la mission, depuis Kwamesa obnubilée par la négociation du traité lui-même, jusqu’à Escaralde, qui prétendait que la connaissance de l’histoire était une nécessité pour cette entreprise sans précédent. Berana fit même remarquer qu’un accord de cette nature devait se faire dans une rationalité absolue : traiter avec les Asha’man allait enflammer les passions. En fait, elle s’enflamma passablement elle-même. Romanda voulait que la délégation soit conduite par une Jaune, même si la mission exigeait peu de Guérison ; elle en fut donc réduite à expliquer avec obstination que les autres risquaient d’être influencées par les intérêts personnels de leur Ajah, et oublier le but de leur présence.

Les Députées d’une même Ajah se soutenaient uniquement pour éviter de s’opposer ouvertement ; il n’y avait pas deux Ajahs pour s’accorder sur autre chose que le fait d’accepter d’envoyer une ambassade à la Tour Noire. Le terme d’« ambassade » était controversé même par celles qui étaient en sa faveur au départ. Moria elle-même semblait déconcertée par cette idée.

Egwene n’était pas la seule à trouver lassants les arguments et contre-arguments incessants, chacune coupant les cheveux en quatre, tant et si bien qu’il n’en restait rien au bout d’un moment et qu’il fallait tout recommencer. Les sœurs debout derrière les bancs commencèrent à s’esquiver. D’autres les remplaçaient puis repartaient à leur tour au bout de quelques heures. Le temps que Sheriam prononce le rituel : « Partez maintenant dans la Lumière », la nuit était tombée et seules quelques douzaines de sœurs demeuraient avec Egwene et les Députées, dont beaucoup s’affaissaient comme si elles étaient passées dans une essoreuse.

Absolument rien n’avait été décidé, sauf que de nouvelles discussions étaient nécessaires avant de trouver une solution.

Dehors, une demi-lune pâle flottait dans un ciel de velours noir constellé d’étoiles scintillantes, et l’air était froid. Egwene s’éloigna du pavillon, souriant à ce que disaient les Députées qui se dispersaient derrière elle, et dont certaines continuaient la discussion. Romanda et Lelaine marchaient ensemble, mais la voix claire de la Jaune s’élevait dans l’aigu, se rapprochant dangereusement de la vocifération, et celle de la Bleue n’avait rien à lui envier. En général, elles se disputaient quand elles étaient forcées de se supporter, mais c’était la première fois qu’Egwene les voyait ensemble alors qu’elles n’y étaient pas obligées. À contrecœur, Sheriam proposa d’aller chercher les rapports sur les réparations des chariots et le fourrage, qu’Egwene avait demandés pour le matin, mais elle ne chercha pas à dissimuler son soulagement quand l’Amyrlin lui dit d’aller se coucher. Avec une rapide révérence, elle détala dans la nuit, resserrant sa cape autour d’elle. La plupart des tentes étaient plongées dans l’obscurité, telles des ombres au clair de lune. Peu de sœurs restaient éveillées après la tombée de la nuit. Les chandelles et l’huile étaient rares.