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Pour le moment, le délai convenait à Egwene, mais ce n’était pas l’unique raison de son sourire. À un certain moment des discussions, sa migraine avait totalement disparu. Elle n’aurait aucun mal à dormir cette nuit. Halima guérissait toujours ses insomnies, mais ses rêves étaient agités et sombres après les massages d’Halima. Curieusement, elle ne s’en rappelait jamais, sauf qu’ils étaient sombres et troublés, peut-être des douleurs résiduelles que les mains d’Halima n’avaient pas réussi à atteindre. C’était inquiétant en soi. Elle avait pourtant appris à enregistrer chaque rêve.

Comme la Salle de l’Assemblée et son bureau, sa tente se dressait dans une petite clairière, accessible par chemin de planches, les voisines les plus proches se trouvant à une douzaine de toises pour donner à l’Amyrlin un peu d’intimité. Au moins, c’est ainsi qu’on justifiait cet espace dégagé. Et c’était peut-être vrai. Egwene al’Vere n’était plus une étrangère. La tente n’était pas grande, moins de quatre toises au carré, et très encombrée à l’intérieur, avec quatre coffres cerclés de cuivre, remplis de vêtements, empilés contre une paroi, deux couchettes et un guéridon minuscule, un brasero et une table de toilette en bronze, une psyché et l’un des rares vrais fauteuils du camp. Très peu décoré, il prenait trop de place, mais il était confortable, et c’était un grand luxe quand elle voulait lire en ramenant ses pieds sous elle. La deuxième couchette était pour Halima, et elle s’étonna qu’elle ne soit pas déjà là à l’attendre. Mais la tente n’était pas inoccupée.

— Vous n’avez rien mangé au petit déjeuner, sauf du pain, Mère, dit Chesa d’un ton doucement accusateur quand Egwene passa entre les rabats de la tente.

Presque corpulente dans sa simple robe grise, la servante assise sur un tabouret raccommodait des bas à la lumière d’une lampe à huile. Elle était jolie, sans un seul fil blanc dans les cheveux, pourtant, il lui semblait que Chesa était à son service depuis toujours, et pas seulement depuis Salidar. D’ailleurs, elle prenait toutes les libertés d’une fidèle servante, y compris le droit de la gronder.

— Vous n’avez rien mangé non plus à midi, à ce qu’on m’a dit, poursuivit-elle, levant dans la lumière un bas de soie blanc pour examiner la reprise qu’elle faisait au talon. Votre dîner refroidit sur la table depuis au moins une heure. Personne ne m’a rien demandé, mais si on me questionnait, je dirais que vos maux de tête viennent de là. Vous êtes bien trop maigre.

Puis, elle posa le bas dans son panier à ouvrage et se leva pour prendre la cape de l’Amyrlin et fit remarquer qu’Egwene était froide comme la glace. Pour elle, c’était une autre cause de ses migraines. Les Aes Sedai s’efforçaient d’ignorer les températures extrêmes, mais leur corps savait bien ce qu’il en était. Mieux valait bien s’emmitoufler et porter du rouge. Tout le monde savait que c’était la couleur la plus chaude. Manger, ça réchauffait aussi.

— Merci, Mère, dit Egwene d’un ton léger, ce qui fit rire Chesa.

Elle prit pourtant l’air choquée. Malgré toutes les libertés qu’elle s’accordait, Chesa était à cheval sur les convenances au point qu’auprès d’elle Aledrin semblait laxiste.

— Je n’ai pas la migraine ce soir, grâce à votre thé.

Malgré son goût infect, ce n’était pas pire que rester assise à une session de l’Assemblée pendant plus d’une demi-journée.

— Et je n’ai pas très faim non plus. Un petit pain me suffira.

Évidemment, les rapports entre maîtresse et servante n’étaient jamais simples. La servante vous voit toujours sous votre plus mauvais jour, connaît vos défauts et vos faiblesses. Il n’y a pas d’intimité possible. Chesa grommela entre ses dents pendant qu’elle déshabillait Egwene, puis l’enveloppa dans une robe de chambre – un cadeau d’Anaiya, en soie rouge, bordée de dentelle vaporeuse du Murandy et brodée de fleurs d’été – et Egwene la laissa soulever le linge couvrant le plateau posé sur le petit guéridon.

Le bol de lentilles s’était figé, mais un léger canalisage y remédia. Après la première cuillerée, Egwene découvrit qu’elle avait quelque appétit. Elle vida le bol, puis mangea le fromage blanc veiné de bleu, les olives ratatinées, et les deux petits pains croustillants, même si elle fut obligée d’en ôter les charançons. Comme elle ne voulait pas s’endormir trop tôt, elle ne but qu’une coupe de vin aux épices, qu’il fallut réchauffer aussi, ce qui lui donna une légère amertume. Chesa arbora un grand sourire d’approbation en regardant les plats vides sauf la coupelle avec les noyaux d’olives.

Quand elle fut allongée sur son étroite couchette, sous deux couvertures de laine et un édredon en duvet d’oie, Chesa emporta le plateau, mais s’arrêta à l’entrée de la tente.

— Voulez-vous que je revienne, Mère ? Si vous avez vos maux de tête… Bon, cette femme a dû trouver de la compagnie sinon elle serait là à l’heure qu’il est.

Il y avait un mépris évident à l’égard de « cette femme ».

— Je pourrais vous refaire un pot de thé. Je l’ai acheté à un colporteur qui disait que c’était souverain pour les têtes douloureuses. Et aussi pour les articulations et les maux d’estomac.

— Vous pensez vraiment que c’est une fille légère, Chesa ? murmura Egwene.

Déjà bien au chaud sous ses couvertures, elle était somnolente. Elle avait envie de dormir, mais pas tout de suite. La tête, les articulations, et le ventre ? Nynaeve mourrait de rire si elle entendait ça. Après tout, c’étaient peut-être les bavardages interminables des Députées qui avaient chassé sa migraine.

— Halima aime flirter, je suppose, mais je ne crois pas qu’elle aille plus loin.

Un instant, Chesa garda le silence, avec une moue pensive.

— Elle me met… mal à l’aise, Mère, dit-elle finalement. Elle a quelque chose de bizarre. Je le sens chaque fois qu’elle est là. C’est comme de sentir que quelqu’un se glisse derrière moi, ou de réaliser qu’un homme me regarde prendre un bain, ou…

Elle s’esclaffa d’un rire forcé.

— Je ne sais pas comment décrire ça. C’est bizarre.

Egwene soupira et se renfonça un peu plus sous ses couvertures.

— Bonne nuit, Chesa.

Canalisant brièvement, elle éteignit la lampe, plongeant la tente dans le noir.

— Vous dormirez dans votre lit ce soir.

Halima serait peut-être embarrassée de trouver quelqu’un dans son lit. Avait-elle vraiment cassé le bras à un homme ? Il avait dû la provoquer, d’une façon ou d’une autre.

Elle avait envie de rêver, cette nuit, de faire des rêves sereins, dont elle se souviendrait, mais il fallait d’abord qu’elle entre dans une autre sorte de rêve qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps, car il fallait qu’elle soit déjà endormie. Elle n’avait pas besoin d’un de ces ter’angreals que l’Assemblée gardait si jalousement. Glisser dans une transe légère n’était pas plus difficile que de le décider, surtout fatiguée comme elle était, et…

Délivrée de son corps, elle flottait dans un noir infini, entourée d’une mer de lumières, immense tourbillon de minuscules points plus scintillants que les étoiles par la nuit la plus claire, et plus nombreux. C’étaient les rêves des gens du monde entier, des rêves si étranges qu’elle ne pouvait pas même commencer à les comprendre, tous visibles ici dans l’étroit interstice séparant le Tel’aran’rhiod du monde de la veille, l’espace infini entre la réalité et les rêves. Elle en reconnut certains au premier coup d’œil. Ils semblaient tous pareils, mais elle les connaissait aussi sûrement qu’elle connaissait le visage de ses sœurs. Certains, elle les évitait. Les rêves de Rand étaient toujours protégés d’un écran, et si elle essayait de les pénétrer, elle craignait qu’il s’en aperçoive. L’écran l’empêcherait de voir quoi que ce soit de toute façon. Dommage qu’elle ne puisse pas localiser quelqu’un grâce à ses rêves ! Deux points lumineux pouvaient se tenir côte à côte, alors que les rêveurs étaient séparés par un millier de miles. Les rêves de Gawyn l’attiraient, mais elle les fuyait sachant qu’ils comportaient leurs propres dangers. Ceux de Nynaeve la faisaient réfléchir. Elle voulait inspirer à cette insensée une sainte frousse, que Nynaeve était parvenue à ignorer jusque-là. Egwene ne voulait pas s’abaisser à la traîner dans le Tel’aran’rhiod contre sa volonté. C’était le genre de chose que faisaient les Réprouvés, incapables de résister à cette tentation.