Grand et mince, sa veste trop courte pour cacher ses poignets osseux, Conail Northan sourit et ses yeux marron pétillèrent de malice au-dessus de son nez crochu et de ses lèvres fines.
— Pour l’ordre des présentations, dit-il, nous avons tiré à la courte paille et j’ai perdu. La maison Northan soutient la maison Trakand. Pas question de laisser monter sur le trône une gourde comme Arymilla.
Pas gêné par son épée, Conail était majeur, à la différence des trois autres. Mais s’il avait dépassé seize ans de plus de trois mois, Elayne voulait bien manger ses bottes à revers et ses éperons d’argent.
L’âge de ces Hautes Chaires n’avait rien d’une surprise. Mais on aurait attendu que Conail ait à ses côtés un conseiller blanchi sous le harnais – et que les trois autres jeunes gens soient accompagnés de leur tuteur. Pourtant, à part Birgitte, dos à la fenêtre, les bras croisés, il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Bien éclairée par le soleil de midi, la Championne évoquait une statue à la gloire du… mécontentement.
— La maison Trakand vous souhaite à tous la bienvenue, dit Elayne, et moi aussi. (Non sans mal, elle réussit à cacher sa surprise.) Je n’oublierai pas votre geste, et ma maison non plus.
Comme si elle avait entendu de la consternation dans le ton de la Fille-Héritière, Catalyn pinça les lèvres.
— J’ai passé l’âge d’avoir un tuteur, Elayne, et tu devrais le savoir. Lors de la Fête des Lumières, mon oncle, le seigneur Arendor, m’a jugée aussi prête que je le serai jamais, et il m’a émancipée avec un an d’avance. Pour s’adonner à la chasse tant qu’il le peut encore, à mon avis. Il adore ça et il ne rajeunit pas.
Une fois encore, Catalyn feignit de ne pas voir le regard noir de Dyelin, qui avait à peu près le même âge qu’Arendor Haevin.
— Je n’ai pas de tuteur non plus, fit Brinlet, sa voix presque aussi haut perchée que celle de Catalyn.
Dyelin l’encouragea d’un sourire et lui passa une main dans les cheveux pour les lisser. Hélas, ils lui retombèrent sur le front.
— Mayv chevauchait seule, expliqua Dyelin, comme à son habitude, quand son hongre a trébuché à cause d’un trou de taupe. Lorsqu’on l’a retrouvée, il était trop tard. Il y a eu de vifs débats pour choisir son remplaçant…
— Trois mois de palabres, marmonna Brinlet.
Un moment, il sembla plus jeune encore que Perival – un gosse perdu à qui personne ne voulait montrer le chemin.
— Je ne suis pas censé dire ça, mais devant vous, je peux me lâcher. Dame Elayne, vous serez couronnée.
Dyelin posa une main sur l’épaule de Perival, qui se redressa de toute sa hauteur – encore inférieure à celle de la noble dame.
— Le seigneur Willin aurait volontiers accompagné le seigneur Perival, mais le grand âge l’a contraint à s’aliter. Le temps a eu raison de lui, comme il triomphera de nous tous. (Dyelin foudroya Catalyn du regard, mais celle-ci dévisageait Birgitte, l’air pensive.) Willin m’a chargée de te dire, Elayne, qu’il t’envoie ses vœux de succès… et un représentant qu’il considère comme son fils.
— Oncle Willin m’a chargé de défendre l’honneur de la maison Mantear et celui d’Andor, déclara Perival avec le sérieux d’un enfant qui joue à l’homme. J’essaierai, Elayne. Sur ma vie !
— Je suis sûre que tu réussiras, répondit la Fille-Héritière avec un peu de chaleur dans la voix.
Elle aurait voulu congédier ces gens et poser quelques questions pointues à Dyelin, mais il était trop tôt pour ça. Si jeunes qu’ils soient, ces gamins étaient les Hautes Chaires de maisons puissantes. Avant qu’ils aillent se reposer puis se changer, elle devait leur offrir des rafraîchissements et leur faire un minimum de conversation.
— Elle est vraiment le capitaine général de la Garde Royale ? demanda Catalyn alors que Birgitte tendait à Elayne une tasse de porcelaine bleue remplie d’une eau brunâtre.
La jeune insolente avait parlé comme si la Championne n’était pas là.
Avant de s’éloigner, l’archère lui coula un regard noir, mais Catalyn semblait experte dans l’art de ne pas voir ce qui la dérangeait. De la tasse qu’elle tenait montait une bonne odeur d’épices. Dans la décoction d’Elayne, on n’avait même pas ajouté une cuillerée de miel.
— Oui, et ma Championne, aussi, répondit la Fille Héritière.
Poliment, elle… « Aussi prête qu’elle le sera jamais… » Cette teigne prenait probablement ça pour un compliment. Pour sa grossièreté, elle aurait mérité la badine, mais on ne pouvait pas châtier une Haute Chaire. Surtout quand on avait besoin de son soutien.
Catalyn baissa les yeux sur les mains d’Elayne. Découvrir la bague au serpent ne l’impressionna pas le moins du monde.
— Les sœurs t’ont donné ça ? Je n’ai pas entendu dire que tu avais reçu le châle. À vrai dire, je croyais que la Tour Blanche t’avait renvoyée chez toi. Après la mort de ta mère, ou à cause des troubles, à Tar Valon, dont tout le monde a entendu parler. Des Aes Sedai qui se crêpent le chignon comme des paysannes !
» Mais comment peut-elle être une Championne, ou une militaire, sans avoir d’épée ? Quoi qu’il en soit, ma tante Evelle dit que les femmes doivent laisser les armes aux hommes. Quand on a un maréchal-ferrant, on ne s’occupe pas des sabots de son cheval. Même chose pour le grain : on ne le moud pas lorsqu’on dispose d’un meunier.
Des citations de dame Evelle, probablement…
Ignorant ces insultes joliment emballées, Elayne resta de marbre.
— L’épée d’un capitaine général, c’est son armée, Catalyn. Gareth Bryne en personne dit qu’un chef qui utilise une autre arme fait mal son travail.
Ce nom n’impressionna pas plus Catalyn. Pourtant, même les enfants des mineurs, dans les monts de la Brume, connaissaient ce héros.
Aviendha approcha, souriant comme si elle jubilait à l’idée de converser avec la gamine.
— Les épées ne servent à rien, susurra-t-elle.
Aviendha, susurrer ? Elayne ne l’aurait jamais crue capable de simuler ainsi. En revanche, elle tenait un gobelet d’argent. Qu’elle continue à boire de l’eau chaude par amour fraternel aurait été trop demander.
— La lance, voilà ce qu’il faut manier. Ainsi que le couteau et l’arc. Avec le sien, Birgitte Trahelion pourrait t’énucléer à deux cents pas de distance. Trois cents, même…
— La lance ? couina Catalyn. Et m’énucléer ? ajouta-t-elle, incrédule.
— Je ne t’ai pas encore présenté ma sœur, dit Elayne. Aviendha, voici dame Catalyn. Catalyn, voici Aviendha, du clan des Neuf Vallées des Aiels Taardad.
L’étiquette aurait voulu qu’Elayne procède dans le sens inverse, mais Aviendha était sa sœur, et même une Haute Chaire devait en rabattre quand on la présentait à une parente de la Fille-Héritière.
— Aviendha étudie pour devenir une Matriarche.
La jeune insolente en resta bouche bée, comme si elle entendait gober des mouches à la manière d’un poisson. Un merveilleux spectacle. Au-dessus de son gobelet, Aviendha sourit à sa première-sœur. Elayne ne broncha pas, mais elle n’en pensait pas moins.
Les trois autres jeunots furent plus faciles à gérer. Impressionnés d’être au palais, Perival et Brinlet avaient du mal à aligner deux mots, sauf quand on les leur arrachait de force.
Convaincu qu’Elayne plaisantait en présentant Aviendha comme une Aielle, Conail éclata de rire… et faillit recevoir dans le torse le couteau de la jeune femme. Par bonheur, il pensa là aussi qu’elle lui faisait une blague.
Aviendha adopta alors l’attitude glaciale qui, dans sa tenue habituelle, l’aurait fait prendre pour une Matriarche confirmée. En robe de velours, même la main sur le manche de son couteau, elle faisait plus grande dame que nature.
Le seigneur Brinlet, remarqua Elayne, ne cessait de couler des regards en biais à Birgitte. Après un moment, la Fille-Héritière comprit qu’il admirait sa démarche chaloupée – la faute à ces maudites bottes – et les ondulations de ses hanches.