Elayne se contenta de soupirer. Coup de chance, Birgitte ne s’était aperçue de rien – même si elle avait voulu cacher son indignation, le lien aurait averti la Fille-Héritière. L’archère aimait que les hommes la regardent – les hommes adultes. Si elle avait flanqué une fessée à Brinlet, ça n’aurait guère servi la cause de la maison Trakand.
Les quatre jeunes gens voulaient à tout prix savoir si Reanne Corly était une Aes Sedai. Aucun n’avait jamais vu une sœur, mais selon eux, ce devait être le cas, puisque Reanne pouvait ouvrir un portail et transporter en un éclair des cavaliers à des centaines de lieues de leur point de départ.
Elayne saisit cette occasion pour s’entraîner à « éluder » sans mentir, une acrobatie grandement aidée par la bague au serpent qu’elle arborait à la main gauche. Un mensonge pur jus aurait faussé ses rapports avec les quatre Chaires, mais il ne fallait pas espérer, sans enjoliver un peu la vérité, que des rumeurs sur le soutien des Aes Sedai à la maison Trakand arriveraient jusqu’aux oreilles d’Arymilla.
Bien entendu, les quatre jeunots s’empressèrent de mentionner le nombre de soldats qu’ils avaient amenés. Un peu plus de trois cents au total, avec une bonne moitié d’arbalétriers ou de hallebardiers qui seraient très précieux sur les remparts.
Des forces si considérables prêtes au départ au moment de la visite de Dyelin ? En des temps troublés, aucune maison n’aurait voulu laisser sa Haute Chaire sans protection. Dans les querelles de succession, les enlèvements n’étaient pas rares. En tout cas, Conail l’assura dans un éclat de rire. À croire qu’il trouvait tout amusant. Brinlet approuva du chef puis se passa une main dans les cheveux.
Perplexe, Elayne se demanda combien de ses innombrables tantes, oncles et cousins savaient qu’il était en vadrouille – et quelle serait leur réaction quand ils l’apprendraient.
— Si Dyelin avait bien voulu attendre quelques jours, dit Catalyn, j’aurais pu amener plus de douze cents hommes.
La troisième fois, en trois phrases, qu’elle se vantait d’avoir avec elle le plus gros contingent – et de loin !
— J’ai mis à contribution toutes les maisons vassales d’Haevin, précisa la petite teigne.
— Et moi toutes celles qui suivent Northan, renchérit Conail. (En souriant, comme de juste.) Ma maison ne peut pas mobiliser autant d’hommes qu’Haevin, Trakand ou Mantear, mais tous ceux qui répondront à l’appel des Aigles chevaucheront pour Caemlyn.
— En hiver, fit Perival, ils ne chevaucheront pas bien vite. (Miracle, il avait parlé sans qu’on s’adresse d’abord à lui !) Quoi que nous ayons à faire, il faudra nous contenter des soldats qui sont ici.
Conail s’esclaffa, flanqua une tape sur l’épaule de Perival et lui conseilla de ne pas s’inquiéter, parce que tous les hommes dignes de ce nom étaient en route pour Caemlyn afin de soutenir dame Elayne.
La Fille-Héritière étudia plus longuement Perival. Quand leurs regards se croisèrent, il ne baissa pas immédiatement ses beaux yeux bleus. Un gamin, peut-être, mais qui comprenait dans quoi il s’était embarqué mieux que Conail ou Catalyn.
Laquelle réussit à placer une quatrième fois le nombre de soldats qui l’accompagnaient puis à rappeler le potentiel d’Haevin – comme si quiconque ici, à part Aviendha, pouvait ignorer combien d’hommes chaque maison était en mesure de mobiliser. Des soldats entraînés, certes, mais aussi des fermiers qui avaient manié une hallebarde ou une pique pendant une quelconque guerre et des villageois obligés de se laisser recruter.
Le seigneur Willin avait bien préparé son jeune successeur. À présent, c’était à Elayne de faire en sorte que ces efforts n’aient pas été vains.
L’heure des embrassades arriva enfin. Le pauvre Brinlet rougit jusqu’à la racine des cheveux, Perival battit des cils quand Elayne se pencha vers lui et Conail jura qu’il ne se laverait plus jamais la joue. Comme si elle prenait soudain conscience qu’elle avait de son plein gré concédé à Elayne un statut supérieur au sien, Catalyn se montra inhabituellement timide. Mais elle se reprit vite, affichant de nouveau son arrogance.
Dès que les quatre jeunots eurent été confiés aux serviteurs qui les conduiraient dans leurs appartements – si la Première Servante avait eu le temps d’organiser ça – Dyelin remplit son gobelet et se laissa tomber dans un fauteuil.
— Si je peux m’envoyer des fleurs, c’est la semaine la plus productive de ma vie. Fine mouche, j’ai éliminé d’entrée la maison Candraed… Danine, capable de prendre une décision ? Si c’était vrai, ça se saurait. Pour m’en assurer, il a fallu une heure, bien que j’aie dû en passer trois avec elle, pour ne pas l’offenser. Le matin, elle doit rester couchée jusqu’à midi, faute de savoir de quel côté du lit se lever.
» Avec les autres maisons, ce fut très facile. Aucun esprit sensé ne veut voir Arymilla sur le trône.
Un moment, Dyelin sonda le fond de son gobelet, puis elle tourna la tête vers Elayne. Quelle que soit son opinion, elle n’hésitait pas à la donner, quoi que la Fille-Héritière risque d’en penser. Une fois encore, elle se jeta à l’eau :
— Faire passer les femmes de la Famille pour des Aes Sedai était peut-être une erreur, même si nous ne l’avons pas clamé sur tous les toits. Pour elles, c’est trop de pression, et ça nous met en danger. Ce matin, sans raison apparente, maîtresse Corly, les yeux ronds, couinait comme une péquenaude qui débarque en ville. Elle a failli ne pas pouvoir ouvrir le portail qui nous a amenés ici. Tu imagines, Elayne ? Toute une colonne prête à franchir une ouverture qui ne se serait jamais matérialisée ? Sans mentionner que j’aurais dû voyager des jours et des jours en compagnie de Catalyn. Quelle odieuse gamine ! Le fond est bon, il faudrait juste que quelqu’un la prenne en main pendant quelques années. Mais en matière de langue de vipère, c’est une Haevin au carré.
Elayne pinça les lèvres. Oui, les Haevin pouvaient être très blessants. Toute la famille adorait ça.
La Fille-Héritière était lasse d’expliquer le phénomène qui, en ce jour, pouvait effrayer toute femme capable de canaliser. Et elle en avait assez qu’on lui rappelle ce qu’elle s’efforçait d’oublier. Le maudit phare brillait toujours à l’ouest – depuis trop longtemps, et bien trop vivement. Depuis des heures, l’intensité restait stable. Quiconque canalisait pendant si longtemps sans prendre de pause aurait déjà dû tomber de fatigue. Et ce fichu Rand al’Thor était au cœur du phénomène. Ça, elle l’aurait juré. Il était vivant, certes, mais pour l’heure, Elayne avait envie de le gifler à cause de ce qu’il lui infligeait. Bon, ses joues étaient hors de portée, mais…
Birgitte posa son gobelet sur une table avec tant de vigueur que du vin gicla partout. Pour nettoyer les manches de sa veste, les blanchisseuses devraient suer sang et eau. Et il faudrait des heures à une servante pour rendre son poli à la table.
— Des gamins ! s’écria la Championne. Des gens mourront à cause de leurs décisions, et ce ne sont que des maudits gosses. Conail est le pire de tous ! Tu l’as entendu, Dyelin ? Il veut défier l’homme lige d’Arymilla comme ce fichu Artur Aile-de-Faucon. Mais Artur n’a jamais défié le maudit lige de personne. Plus jeune que ce seigneur Northan de malheur, il savait déjà que tout faire dépendre d’un duel est de la folie. Mais Conail croit pouvoir gagner avec son épée le trône que convoite Elayne.
— Birgitte Trahelion a raison, déclara Aviendha, les mains fermées sur le devant de sa robe. Conail Northan est un crétin. Mais qui aurait l’idée de danser avec les lances en compagnie de ces gosses ? Qui peut envisager de leur donner des soldats à commander ?