Serrant les pans du vêtement d’une main gantée, Elenia avançait lentement et s’efforçait sans grand succès de ne pas trembler. Attendu l’heure, il paraissait probable qu’elle passerait la nuit ici, mais savoir où était une autre paire de manches. Peut-être dans la tente d’un noble mineur, la dame ou le seigneur en étant éjecté sans ménagement – mais en faisant bonne figure, ou du moins en essayant.
Au sujet du coucher et de tout le reste, Arymilla adorait laisser Elenia dans le flou artistique. Dès qu’une chose devenait claire, une autre s’obscurcissait. À l’évidence, la prétendante au trône pensait que ces incertitudes déstabiliseraient Elenia ou l’inciteraient à redoubler ses efforts pour lui plaire. Pas la première erreur de calcul d’Arymilla, ça ! La première ayant été de croire que les griffes d’Elenia étaient coupées et limées…
En guise d’escorte, elle avait quatre hommes seulement, les deux Sangliers d’Or brodés sur leur tabard. Et Janny, sa dame de compagnie, tellement emmitouflée dans son manteau qu’elle ressemblait à un ballot de laine verte perché sur une selle. Dans le camp, Elenia n’avait pas aperçu un individu qui aurait pu avoir une once de loyauté pour Sarand…
De-ci de-là, les hommes massés autour d’un feu de camp avec leurs blanchisseuses et leurs couturières arboraient le Renard Rouge de la maison Anshar. Dans la pénombre grandissante, une double colonne de cavaliers portant le Marteau Ailé de la maison Baryn croisa la noble dame. Des types au visage dur derrière la grille de leur casque qui avançaient eux aussi au pas. À long terme, leur présence ne signifiait rien. Karind et Lir, les Hautes Chaires de ces maisons, avaient été rudement tancés pour leur lenteur à réagir lorsque Morgase était montée sur le trône. Cette fois, dès qu’ils sauraient de qui il s’agissait, ils mettraient leur maison au service de la future gagnante. Autrement dit, ils se détourneraient d’Arymilla aussi vite qu’ils s’étaient ralliés à elle. Le moment venu, bien entendu.
La plupart des hommes qui pataugeaient dans la gadoue glacée ou regardaient les répugnants chaudrons avec l’eau à la bouche étaient des conscrits, des fermiers ou des villageois recrutés quand leur seigneur ou leur dame s’étaient mis en route. Du coup, très peu portaient l’emblème d’une maison sur leur veste miteuse ou leur manteau rapiécé. Distinguer ces soi-disant soldats des maréchaux-ferrants, des fabricants de flèches et des autres artisans était presque impossible, puisque tous trimballaient un semblant d’épée ou une hache. Par la Lumière ! Les femmes elles-mêmes portaient des coutelas assez imposants pour mériter le nom d’épée courte. Comme de juste, là encore, pas moyen de faire la différence entre les épouses de conscrits et les conductrices de chariot. Habillées de la même façon, ces femmes avaient toutes des mains calleuses et des traits tirés. Mais au fond, ça n’avait aucune importance.
Ce siège hivernal était une formidable bourde – les assaillants crèveraient de faim longtemps avant les habitants de Caemlyn – mais il offrait à Elenia une fenêtre de tir, et elle avait bien l’intention d’en profiter. Sa capuche abaissée suffisamment pour qu’on voie son visage – tant pis pour le vent glacial ! –, elle saluait avec grâce chaque rustre pouilleux qui lui accordait un regard, et faisait mine de ne pas remarquer la surprise que ce comportement éveillait chez certains, sans doute enclins à y voir de la condescendance.
En majorité, ils se souviendraient de sa politesse, graveraient dans leur mémoire les Sangliers d’Or de ses gardes, et apprécieraient qu’Elenia Sarand leur ait accordé sa considération. Le pouvoir, elle le savait, se bâtissait sur des fondations de ce genre. Comme une reine, une Haute Chaire se tenait au sommet d’une pyramide humaine. Bien sûr, les gens qui en composaient la base ne valaient pas mieux que des briques de basse qualité, mais s’ils faiblissaient ou s’écroulaient, le sommet de la pyramide tombait avec eux.
Une réalité qu’Arymilla semblait avoir oubliée, en supposant qu’elle l’ait connue un jour. De sa vie, elle n’avait jamais dû parler à quelqu’un d’inférieur à une dame de compagnie ou un intendant.
Si ça n’avait pas été imprudent, Elenia aurait fait la tournée des feux de camp, gratifiant les hommes de quelques mots, serrant des mains crasseuses et feignant de reconnaître des gens qu’elle était censée avoir rencontrés. Quand on était douée, c’était un jeu d’enfant. Mais Arymilla n’avait pas l’envergure d’une reine. Et encore moins l’intelligence.
Plus grand que bien des villes, le camp était en fait la réunion de centaines et de centaines de campements de diverses tailles. Du coup, Elenia pouvait y aller et venir sans risquer d’en sortir par erreur – mais elle était quand même attentive sur ce point. Avec elle, les gardes se seraient montrés polis – sauf quelques rares crétins –, mais ils avaient des ordres, ça ne faisait aucun doute. Par principe, Elenia appréciait les gens obéissants, mais elle tenait à éviter tout incident embarrassant. Logique, puisqu’elle devinait sans peine les conséquences, si Arymilla croyait apprendre qu’elle avait tenté de se défiler.
Elenia avait déjà dû subir une longue nuit à se geler sous une tente crasseuse de soldats – un « abri » mal rapiécé qui ressemblait à une poubelle, vermine en tout genre comprise. Et quel calvaire de ne pas avoir Janny pour l’aider avec ses vêtements puis pour la réchauffer en se glissant avec elle sous les trop rares couvertures. Tout ça pour une prétendue offense ! Enfin, pas si prétendue que ça, mais qui aurait pu croire Arymilla assez subtile pour s’en apercevoir ? Lumière, dire qu’elle devait marcher sur des œufs avec cette crétine congénitale !
Tirant encore sur les pans de son manteau, Elenia tenta de se convaincre qu’elle frissonnait seulement à cause du vent. Allons, elle avait bien d’autres sujets de réflexion ! Des choses ô combien plus importantes.
Elenia salua un jeune type aux yeux ronds, un foulard noir enroulé autour de la tête. Paniqué, il recula comme si elle l’avait foudroyé du regard. Triple buse de paysan !
À moins d’une lieue de là, qu’il était enrageant d’y penser, cette sale gosse d’Elayne se prélassait dans le confort du palais royal où une cohorte de serviteurs zélés satisfaisait ses désirs. Une jeune idiote, sans doute occupée à se demander ce qu’elle porterait pour le banquet du soir. Selon les rumeurs, elle était enceinte, probablement des œuvres d’un des Gardes Royaux. C’était fort possible, car cette garce, comme sa mère, n’avait jamais respecté la notion de décence. Le cerveau, dans cette affaire, c’était Dyelin, un esprit brillant et dangereux malgré son misérable manque d’ambition. Dyelin, oui, peut-être conseillée par une Aes Sedai. Car il devait bien y en avoir une authentique dans cette pétaudière.
De Caemlyn, il sourdait tant de fadaises que trier devenait impossible. Des Atha’an Miere faisant des trous dans l’air ? Quelle imbécillité ! Pourtant, la Tour Blanche tenait bel et bien à installer une sœur sur le trône. Qui aurait craché sur une telle occasion ? Cela dit, Tar Valon restait pragmatique au sujet de cette affaire. Comme le montrait clairement l’histoire, toute femme accédant au Trône du Lion découvrait vite qu’elle était depuis le début la favorite de la tour. Les Aes Sedai ne perdraient pas leur lien avec Andor à cause d’un manque de vivacité d’esprit – moins encore à présent que la tour était divisée. Elenia en était aussi sûre que du nom qu’elle portait. À dire vrai, si la moitié de ce qu’on racontait sur la Tour Blanche était vrai, la future reine d’Andor avait une chance de pouvoir demander tout ce qu’elle voulait en échange du maintien de ce lien.