Quoi qu’il arrive, personne ne porterait la Couronne de Roses avant l’été – au plus tôt –, et beaucoup de choses pouvaient changer jusque-là.
Elenia en était à son deuxième tour du camp quand elle vit devant elle un autre groupe de cavaliers qui se frayait un chemin entre les feux de camp éparpillés. Fronçant les sourcils, elle tira brusquement sur ses rênes.
Dans le groupe composé de six individus, deux femmes encapuchonnées se recroquevillaient dans leurs manteaux – l’un en solide soie bleue bordée de fourrure noire et l’autre en laine grise ordinaire. Mais les Trois Clés d’Argent qui ornaient les capes de leurs gardes du corps permettaient de les identifier aisément.
Sans la moindre difficulté, Elenia se récita mentalement une liste de gens qu’elle aurait préféré rencontrer plutôt que Naean Arawn. Quoi qu’il en soit, et bien qu’Arymilla ne leur ait pas formellement interdit de se voir hors de sa présence – comme si elle bénéficiait de ce genre de prérogatives, cette pimbêche ! –, l’heure ne semblait pas propice à précipiter les choses. Surtout alors que rien de bon ne semblait devoir sortir d’un dialogue.
Hélas, Naean se retourna et reconnut Elenia avant qu’elle ait pu faire demi-tour. Après avoir dit quelques mots à sa servante et à ses soldats, qui s’inclinèrent sur leur selle, la fâcheuse fonça sur sa proie, les sabots de son cheval soulevant des tourbillons de neige.
Que la Lumière brûle cette imbécile !
Cela dit, quelle que fût la raison de l’imprudence de Naean, il serait utile de la connaître… et dangereux de l’ignorer. Encore que… la découvrir ne serait pas non plus sans risque…
— Restez ici et souvenez-vous que vous n’avez rien vu ! lança Elenia à son escorte.
Puis elle talonna Vent de l’Aube, sa monture, sans attendre de réponse. Au diable les courbettes et tout le protocole qui allait avec ! Un minimum d’étiquette, oui, c’était indispensable, mais au-delà… Quant à ses ordres, on savait obéir, dans ses rangs, et personne ne se serait aventuré à déroger à la règle.
Son souci, ce n’était pas ses gens, mais le reste du monde ! Que la Lumière le carbonise ! Alors que Vent de l’Aube galopait, Elenia dut lâcher les pans de son manteau, qui claqua au vent dans son dos comme l’étendard rouge de Sarand. Consciente que le spectacle en boucherait un coin aux soi-disant soldats, elle ne tenta pas de l’arrêter. Du coup, le vent s’engouffra dans sa robe d’équitation, ce qui ne fit rien pour améliorer son humeur.
Naean eut quand même le bon sens de ralentir puis de s’immobiliser et de l’attendre à mi-chemin, près de deux charrettes lourdement chargées, leurs brancards reposant dans la boue. Le feu le plus proche était à vingt pas de là, un peu avant un cercle de tentes au rabat hermétiquement fermé pour lutter contre le froid.
Un ragoût mijotait sur le feu, couvé du regard par des soldats. Si la puanteur qui montait du chaudron donna envie de vomir à Elenia, le vent qui la charriait empêcherait ces types d’entendre ce que Naean et elle se diraient. Un dialogue qui avait intérêt à être important !
Son visage couleur d’ivoire encadré de fourrure noire, Naean passait souvent pour une beauté en dépit du pli amer et dur de sa bouche et de ses yeux bleus plus froids que la glace. Le dos bien droit, désormais, elle rayonnait de calme et d’assurance. Devant sa bouche, le nuage de buée attestait qu’elle respirait sereinement.
— Elenia, sais-tu où nous dormirons ce soir ?
Elenia ne fit aucun effort pour dissimuler sa fureur.
— C’est pour savoir ça que tu as accouru ?
Prendre le risque d’énerver Arymilla pour une question si secondaire… Songeant que c’était justement ce qu’elle tentait à tout prix d’éviter, Elenia eut un rictus mauvais.
— Tu en sais aussi long que moi, Naean, grinça-t-elle.
Alors qu’elle allait tourner bride, son interlocutrice reprit la parole d’un ton un peu moins neutre :
— Ne joue pas les décérébrées avec moi… Comme moi, pour échapper aux mâchoires de ce piège, tu serais prête à te couper un pied avec les dents. Ne pouvons-nous pas au moins feindre la courtoisie ?
Elenia garda Vent de l’Aube tourné aux trois quarts et jeta un regard en coin à Naean. Dans cette position, elle pouvait aussi lancer un coup d’œil aux types massés autour du feu. Aucun signe d’appartenance à une maison… De temps en temps, un de ces hommes aux mains nues glissées sous les aisselles pour les réchauffer regardait les deux dames à cheval, mais ça ne durait jamais. Tout ce qui intéressait ces « soldats », c’était la chaleur des flammes et le contenu du chaudron – de la carne qu’il fallait réduire en bouillie avant de la consommer. Ces minables auraient bouffé n’importe quoi !
— Tu crois pouvoir t’enfuir ? demanda Elenia.
La courtoisie, pourquoi pas, à condition de ne pas rester trop longtemps à la vue de tous. Cela dit, si Naean entrevoyait une solution…
— Comment, Naean ? L’engagement de soutenir la maison Marne que tu as signé doit être placardé dans la moitié du royaume. Tu ne crois quand même pas qu’Arymilla te laissera partir ?
Naean tressaillit et Elenia ne put s’empêcher de sourire. Cette femme n’était pas aussi détachée qu’elle le faisait croire. Pourtant, elle répondit d’un ton toujours aussi neutre :
— J’ai vu Jarid hier, Elenia. Même de loin, il semblait plus sombre qu’un nuage d’orage, galopant au risque de briser l’échine de sa monture et la sienne. Si je connais bien ton mari, il a un plan pour te tirer de là. Pour toi, il cracherait dans l’œil du Ténébreux. (La stricte vérité…) Tu as conscience, j’espère, qu’il serait préférable de m’associer à vos plans.
— Jarid a signé le même engagement que toi, et c’est un homme d’honneur.
Trop pour son propre bien, pour tout dire… Mais les désirs d’Elenia étaient déjà son étoile du Nord avant leur mariage. Il avait signé, oui, mais parce qu’elle lui avait écrit de le faire – faute d’avoir un autre choix. Si elle était assez folle pour le lui ordonner, il renierait sa parole.
En ce moment, l’informer de ce qu’elle voulait n’était pas facile. Maligne, Arymilla ne les laissait pas approcher l’un de l’autre à moins d’un quart de lieue.
Elenia avait toutes les cartes en main – dans la mesure où c’était possible en de telles circonstances – mais elle devait communiquer avec son mari, ne serait-ce que pour lui dire de renoncer à « la tirer de là ».
Cracher dans l’œil du Ténébreux ? S’il croyait l’aider, Jarid pouvait les conduire tous deux à la catastrophe. Y compris en sachant où menait ce chemin.
Au prix d’un gros effort, Elenia dissimula sa rage et sa frustration derrière un sourire. Cette capacité de sourire à volonté faisait sa fierté. Là, elle avait ajouté une nuance de surprise – et de dédain.
— Je n’ai aucun plan, idem pour Jarid. Mais dans le cas contraire, pourquoi t’y impliquerais-je ?
— Parce que sinon, Arymilla serait aussitôt informée de tes manigances, bien entendu. Son idiotie l’aveugle, mais si on lui dit où regarder, sa vue pourrait s’améliorer. Alors, tu pourrais partager chaque nuit une tente avec ton fiancé, sans même parler de la « protection » de ses soldats…
Le sourire d’Elenia se volatilisa, son estomac se noua et sa voix devint plus froide que l’hiver :