Le minutage serait la clé ; sinon, Arymilla bénéficierait de tous ces avantages. Confiante, Elenia se voyait déjà sur le Trône du Lion, les Hautes Chaires défilant devant elle pour lui jurer fidélité.
Ses opposants n’auraient plus l’occasion de lui nuire. Une série d’accidents regrettables l’en assurerait. Elle ne pourrait pas nommer les remplaçants des chers défunts, mais d’autres accidents remédieraient à d’éventuels mauvais choix.
La joyeuse méditation d’Elenia fut interrompue par l’apparition à ses côtés d’un type rabougri aux yeux fiévreux monté sur un lourd cheval gris. Pour une raison inconnue, les cheveux blancs clairsemés de Nasin étaient constellés d’aiguilles de sapin. Des « ornements » qui lui donnaient l’air de descendre d’un arbre. Rien qui arrangeât l’impression que laissaient sa veste et son manteau rouges tellement chargés de motifs floraux qu’ils évoquaient un tapis illianien. L’incarnation même du ridicule. Pourtant, cet homme était la Haute Chaire de la plus puissante maison andorienne.
Un cinglé, à part ça…
— Elenia, ma très chère adorée ! postillonna-t-il. Combien je suis ravi de te voir ! Comparé à toi, le miel est amer. Et les roses se ternissent…
D’instinct, Elenia tira sur les rênes de Vent de l’Aube, se laissa un peu distancer puis se plaça de façon à avoir la jument de Janny entre Nasin et elle.
— Je ne suis pas ta fiancée, Nasin ! s’écria-t-elle, agacée d’être obligée de le dire tout haut. Vieux fou, sache que je suis mariée ! (Elle leva une main à l’intention de ses gardes.) Attendez !
Main sur la poignée de leur épée, les quatre hommes foudroyaient Nasin du regard. Mais une quarantaine d’hommes de la maison Caeren, l’Épée et l’Étoile sur leur manteau, suivaient le vieux lunatique, et ils n’auraient pas hésité à massacrer quiconque ferait mine de lui nuire. D’ailleurs, certains avaient déjà à demi dégainé leur lame.
D’eux, Elenia ne risquait rien, car Nasin les aurait fait pendre jusqu’au dernier s’ils avaient touché à un de ses cheveux. Au nom de la Lumière, Elenia ignorait si elle aurait dû en rire ou en pleurer…
— Tu as toujours peur de ce jeune balourd de Jarid ? demanda Nasin en orientant sa monture afin de la suivre. Il n’a aucun droit de te harceler. Le meilleur a gagné, et le perdant doit reconnaître sa défaite. S’il le faut, je le défierai !
Une main squelettique gantée de rouge vola vers la poignée de l’épée que Nasin n’avait pas dû tirer au clair depuis vingt ans.
— Pour le punir de t’avoir fait peur, je le taillerai en pièces !
Elenia dirigea habilement Vent de l’Aube. Du coup, Nasin et elle firent le tour de Janny, qui s’excusa platement de barrer le chemin au vieux fou alors qu’elle agissait délibérément.
Elenia nota d’ajouter quelques broderies aux robes qu’elle achèterait. Dérangé comme il l’était, ce malade pouvait en une seconde passer de l’amour courtois à la main aux fesses, comme si elle était une vulgaire fille de taverne. Un outrage qu’elle ne subirait plus, et surtout pas en public.
Continuant à tourner autour de Janny, elle se força à sourire malgré son inquiétude. Si ce vieillard forçait Jarid à l’occire, ça saboterait tout.
— Je déteste que des hommes s’entre-tuent pour moi, tu le sais bien. (La voix d’Elenia tremblait, mais elle ne fit rien pour la contrôler.) Comment pourrais-je aimer un galant qui aurait du sang sur les mains ?
Le séducteur sénile au long nez coula à sa « bien-aimée » un regard si noir qu’elle redouta d’avoir été trop loin. Certes, il était fou comme un lièvre en rut, mais pas sur tous les sujets, et pas en permanence.
— Je ne te savais pas si sensible, dit-il sans cesser d’essayer de contourner Janny. (Soudain, son visage parcheminé s’illumina.) Mais j’aurais dû m’en douter. Crois-moi, je ne l’oublierai pas. S’il ne te tourmente plus, Jarid pourra vivre.
Comme s’il remarquait enfin Janny, le vieil homme fit la grimace, leva une main et la ferma. Sans essayer de l’esquiver, la servante enveloppée se prépara à recevoir le coup.
Des broderies, oui, et en fil d’or. Inhabituel et peu convenable pour une domestique, mais Janny les aurait bien gagnées.
— Seigneur Nasin, lança une voix féminine poisseuse d’affectation, je vous ai cherché partout !
Aussitôt, Elenia et son prétendant cessèrent de tourner autour de Janny.
Quand elle vit Arymilla approcher suivie de son escorte, Elenia soupira de soulagement et s’en voulut aussitôt de cette réaction. Dans une robe de soie verte surchargée de broderies, de la dentelle au cou et aux poignets, Arymilla, rondelette tirant sur le dodu, affichait un sourire niais au-dessous de ses yeux toujours ronds comme si elle était fascinée par quelque chose, même quand il n’y avait rien à voir. Trop bornée pour distinguer ce qui était digne d’intérêt de ce qui ne l’était pas, elle avait assez d’instinct pour deviner que certaines choses auraient dû retenir son attention. Histoire qu’on ne la soupçonne pas de les avoir manquées, elle donnait dans l’ébahissement permanent.
La seule chose qui la motivait, en réalité, c’était son confort et les moyens de le garantir. Si elle désirait le trône, c’était à cause du trésor royal, bien plus substantiel que celui d’une maison, même majeure.
Plus puissante que celle de Nasin, son escorte comptait seulement une moitié de soldats arborant les Quatre Lunes de sa maison. Pour l’essentiel, le reste était un aréopage de parasites et de sycophantes : des dames et des seigneurs de maisons mineures et d’autres courtisans prêts à lui cirer les chaussures pour une place dans les allées du pouvoir. Comme on pouvait s’en douter, elle adorait qu’on la flagorne.
Naean était là, entourée de ses gardes et de sa servante. Une femme de tête aux nerfs d’acier, en apparence, mais qui se tenait aussi loin que possible de Jaq Lounalt. Très mince, un voile ridicule sur sa grosse moustache, son chapeau conique soulevant grotesquement la capuche de son manteau, ce Tarabonais souriait beaucoup trop pour être honnête. Spécialiste de la torture, il pouvait avec quelques « ficelles » – des cordes, en réalité – réduire n’importe qui à l’état de loque humaine.
— Arymilla…, fit Nasin, déconcerté.
Avisant son poing, il plissa le front, étonné de le voir ainsi levé. Une fois la main posée sur le pommeau de sa selle, il sourit à la stupide prétendante au trône.
— Arymilla, très chère, susurra-t-il.
Pas avec la chaleur qu’il réservait à Elenia. Sans qu’on sache pourquoi, il s’était à demi convaincu qu’Arymilla était sa fille préférée. Un jour, Elenia l’avait entendu évoquer longuement la « mère » de l’idiote – sa dernière épouse, morte trente ans auparavant. Bien qu’elle n’eût jamais rencontré Miedelle Caeren, Arymilla avait réussi à lui donner la réplique.
Malgré le sourire paternel qu’il adressait à Arymilla, Nasin sonda le groupe de cavaliers et de cavalières et se détendit visiblement quand il repéra Sylvase, sa petite-fille et héritière en titre. Cette solide et morne jeune femme soutint le regard du vieillard, puis tira sur son visage la capuche de son manteau – sans jamais sourire, froncer les sourcils ni trahir l’ombre d’une émotion. Logique, puisqu’elle affichait en permanence la placidité d’une vache, dont elle partageait à l’évidence les aptitudes intellectuelles.
Arymilla ne lâchait pas Sylvase d’un pouce. Tant qu’il en serait ainsi, il ne fallait pas compter que Nasin lui retire son soutien. Un esprit dérangé, certes, mais rusé.
— J’espère que tu prends bien soin de ma Sylvase, marmonna-t-il. Les coureurs de dot grouillent partout, et je veux que ma petite chérie soit en sécurité.
— Je la chouchoute, bien entendu, assura Arymilla, sa jument obèse dépassant Elenia sans qu’elle daigne lui accorder un regard. (Son ton mielleux avait de quoi donner envie de vomir.) Tu sais bien que je veille sur elle comme sur la prunelle de mes yeux.