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Comme si le monde tournait, Elenia vit des points argentés et noirs danser devant ses yeux, et elle eut peur de perdre connaissance.

Avant, elle s’avisa qu’Arymilla venait de lui poser une nouvelle question, et qu’elle attendait la réponse avec une impatience grandissante. Mais quel était le sujet, déjà ? Oui, ça lui revenait…

— Un carrosse doré, Arymilla ? (Et pourquoi pas une roulotte de Zingaro ?) Génial ! Tu as toujours de si bonnes idées…

Le bavardage d’Arymilla permit à Elenia de reprendre son souffle. Quelle dinde sans cervelle ! Un manque de tentes décentes ? Plus probablement, leur geôlière les croyant brisées, elle ne pensait pas courir de risques en les réunissant.

Alors qu’elle aurait voulu mordre, Elenia réussit une fois de plus à sourire. Pour le Tarabonais et ses « ficelles », autant oublier tout de suite. Le pacte portant la signature de Jarid, il y avait une seule façon de dégager le chemin menant à la couronne. Le processus était lancé, et il ne restait plus qu’une incertitude. Qui, d’Arymilla ou Nasin, devait mourir le premier ?

La nuit glaciale pesait comme un couvercle sur Caemlyn, battue en permanence par un vent cinglant. De-ci de-là, une lueur signalait que des gens ne dormaient pas encore, mais la plupart des volets étaient fermés. Dans le ciel noir, un croissant de lune ne pouvait rien pour dissiper les ténèbres. Par une nuit si sombre, la neige qui couvrait les toits et les pavés, partout où des roues ne l’avaient pas fait fondre, paraissait grise et pas blanche.

L’homme emmitouflé dans un long manteau noir, bravant le froid, se nommait Daved Hanlon ou Doilin Mellar, selon les circonstances. Après tout, un nom n’était qu’une sorte de veste, et un type avisé en changeait chaque fois qu’il le fallait. D’ailleurs, en plus de ces deux-là, il en avait porté une foule d’autres, au fil des années.

Si ça n’avait tenu qu’à lui, Hanlon aurait été au palais, devant une cheminée, avec un gobelet de gnôle à la main et une fille de taverne pas farouche sur les genoux. Mais ça ne tenait pas qu’à lui, justement…

Au moins, dans la Nouvelle Cité, on marchait plus sûrement. Pas sans risque, car la gadoue glissante se révélait traîtresse, mais on se cassait quand même moins la figure que dans les rues pentues de l’Ancienne Cité.

Quant à l’obscurité, elle convenait très bien à Hanlon, ce soir…

Lorsqu’il était sorti, il y avait déjà peu de gens dehors, et ce nombre diminuait de minute en minute. En cas de neige, les individus sensés restaient chez eux. De temps en temps, des silhouettes se découpaient dans des coins sombres, mais après un coup d’œil à Hanlon, elles s’enfonçaient davantage dans les ombres ou s’engouffraient dans une allée latérale jamais touchée par le soleil en pestant contre la neige qui s’y était entassée.

Pas plus costaud que ça et à peine plus grand que la moyenne, épée et plastron cachés par son manteau, Hanlon n’avait rien d’impressionnant. Mais pour choisir une proie, les bandits se fiaient beaucoup à son manque d’assurance – une façon d’appeler les ennuis, en somme. Hanlon, lui, marchait à pas décidé, comme s’il ne craignait pas les rôdeurs. Une confiance renforcée par la longue dague qu’il cachait dans son gant droit.

Toujours attentif aux patrouilles de gardes civils, il estimait peu probable d’en croiser. Sinon, les ombres qu’il avait repérées – un beau ramassis de canailles – auraient été en quête d’un autre terrain de chasse.

En cas de besoin, le « capitaine Mellar » aurait pu rembarrer n’importe quels gardes trop curieux, mais il ne voulait pas être vu, ce soir, et encore moins interrogé sur sa présence dehors, si loin du palais.

Hanlon hésita quand il aperçut deux femmes encapuchonnées devant lui, à une intersection. Mais elles continuèrent leur chemin sans lui accorder un regard, et il respira mieux. À cette heure, très peu de femmes s’aventuraient dehors sans un homme capable de jouer de la massue ou de l’épée pour les protéger. Sauf quand il s’agissait d’Aes Sedai ! Ou des étranges femmes qui occupaient la plupart des lits, au palais.

Penser à ces Atha’an Miere lui valut de froncer les sourcils et un frisson courut le long de son échine, comme si on la brossait avec des orties. Tout ce qui se passait au palais l’inquiétait au plus haut point. En particulier la présence de ces femmes du Peuple de la Mer – pas seulement parce qu’elles ondulaient des hanches dans les couloirs puis dégainaient un couteau dès qu’on les abordait. Après avoir constaté que les Aes Sedai et elles se regardaient comme des tigresses sur le point de bondir, il avait même renoncé à flatter la croupe d’une de ces furies. Parce que les Atha’an Miere, si impossible que ça paraisse, étaient de loin les plus grosses tigresses.

Les femmes du troisième groupe étaient encore pires. Quoi que prétendent les rumeurs, Hanlon savait à quoi ressemblaient les Aes Sedai, et les rides n’entraient pas dans l’équation. Pourtant, certaines de ces inconnues étaient capables de canaliser – toutes, en vérité, aurait-il juré. Une idée perturbante qui n’avait en outre aucun sens.

Les Atha’an Miere bénéficiaient peut-être d’une dispense, mais ces « membres de la Famille », comme les appelait Falion, n’entraient dans aucune catégorie. Car enfin, c’était de notoriété publique : si trois femmes capables de canaliser sans être des sœurs s’asseyaient à la même table, il ne fallait pas le temps de vider une carafe de vin pour que des Aes Sedai déboulent, les fassent partir et leur ordonnent de ne plus jamais se reparler. En prenant toutes les mesures pour être obéies, bien entendu…

Pourtant, ces femmes grouillaient dans le palais – plus d’une centaine ! –, se rencontraient en privé et croisaient sans cesse des sœurs sans que ça fasse des étincelles. Jusque-là, en tout cas. Et lorsque ces inconnues avaient soudain paru affolées, les Aes Sedai s’étaient montrées aussi peu sereines qu’elles. Trop de bizarreries pour plaire à Hanlon. Quand des sœurs se comportaient étrangement, tout homme intelligent devait s’inquiéter pour sa peau.

Lâchant un juron, Hanlon revint au présent. En pleine nuit, à Caemlyn, un type devait aussi se soucier de sa vie, et se déconcentrer n’était pas le bon moyen. Au moins, il ne s’était pas arrêté et n’avait pas ralenti. Avec un petit sourire, il s’assura de la présence de sa dague. Tendant l’oreille entre deux bourrasques, il entendit le crissement de neige qui le suivait presque depuis la sortie du palais.

Sans accélérer le pas, il tourna à droite à l’intersection suivante, puis se plaqua contre le mur de l’écurie qui faisait l’angle de la rue. Les grandes portes étaient fermées – et probablement protégées de l’intérieur par une barre – mais l’odeur des chevaux et de leur crottin flottait quand même dans l’air.

De l’autre côté de la rue, les fenêtres de la taverne étaient elles aussi hermétiquement fermées. À part le vent, Hanlon capta le grincement de l’enseigne invisible de sa position. L’endroit parfait, sans aucun témoin…

Le crissement s’accéléra, preuve qu’on ne voulait pas le perdre de vue. Quelques secondes plus tard, une tête encapuchonnée apparut, sondant prudemment la rue.

Prudemment ? Oui, mais pas assez. Saisissant l’homme à la gorge de sa main gauche, Hanlon le frappa avec sa dague de la droite. Sous le manteau, il s’attendait à trouver un plastron ou une cotte de mailles, mais la lame s’enfonça sans peine juste sous les côtes du type. Un coup, Hanlon n’aurait su dire pourquoi, qui bloquait la respiration de la victime, lui interdisant de crier jusqu’à ce qu’elle se soit noyée dans son propre sang.

Ce soir, Hanlon était pressé. S’il n’y avait pas de gardes dans le coin, ça pouvait changer d’une minute à l’autre.