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Il propulsa la tête du type contre le mur, lui faisant éclater le crâne, puis enfonça totalement sa lame et la sentit riper contre la colonne vertébrale du moribond.

La respiration régulière – tuer faisait partie de son travail et n’avait rien d’excitant –, Hanlon accompagna la chute du mourant, le tira dans la rue, l’adossa contre le mur puis essuya sa lame sur son manteau.

Glissant sa main gauche sous son aisselle, il tira pour enlever son gant puis sonda la rue dans les deux sens avant de palper très vite le visage du mort. Du mort, oui, puisqu’il sentit sous ses doigts une barbe de trois jours.

Hommes, femmes ou enfants, ça ne faisait aucune différence pour lui. Tant pis pour les sentimentaux convaincus qu’un gosse n’avait pas d’yeux ni de langue pour décrire ce qu’il avait vu. En l’absence de moustache ou d’un nez caractéristique, impossible de dire qui était ce mort. Sa veste de laine, ni trop fine ni trop épaisse, aurait pu appartenir à n’importe qui et son bras noueux pouvait être celui d’un clerc, d’un conducteur de chariot ou d’un coupe-jarret. Un vaste éventail…

Dans les poches de sa victime, Hanlon trouva un peigne en bois et une pelote de ficelle – deux objets qu’il jeta au loin. Explorant la ceinture de l’homme, il localisa très vite un fourreau vide. Après un coup au poumon, aucun homme au monde n’aurait pu dégainer une arme. Par une nuit pareille, on pouvait avoir une kyrielle de raisons d’avancer dague au poing. La principale, cependant, restait l’intention d’embrocher ou d’égorger quelqu’un…

Hanlon ne s’appesantit pas sur le sujet. Pragmatique, il coupa les cordons de la bourse accrochée à la ceinture du mort et vida le contenu dans sa paume. Pas des pièces d’or, ça, et probablement pas d’argent non plus, mais l’absence de la bourse, sur la dépouille, laisserait penser à un crime crapuleux.

Son « butin » glissé dans sa poche, Hanlon se redressa, remit son gant et reprit son chemin, dague au poing mais cachée sous son manteau, au cas où ce ne serait que le début des ennuis. Avant d’être à une rue du cadavre, il resta sur ses gardes et relâcha bien peu sa vigilance ensuite.

Si des gens s’intéressaient au meurtre, ils goberaient la thèse de l’agression crapuleuse. Les commanditaires du type, ce serait une autre affaire. Pour l’avoir suivi presque depuis le début, ce tueur était en mission, mais pour qui ? Parmi les Atha’an Miere qui rêvaient de voir un manche de couteau dépasser de son torse, toutes auraient fait le boulot elles-mêmes. Et si les femmes de la Famille l’inquiétaient par leur seule présence, force était de reconnaître qu’elles se tenaient tranquilles. En général, il fallait l’avouer, c’était parmi les gens discrets qu’on trouvait le plus d’employeurs de tueurs à gages. D’accord, mais il n’avait jamais échangé plus de trois mots avec une de ces femmes, s’abstenant même de les peloter à l’occasion.

Les Aes Sedai étaient de meilleures suspectes. Mais il n’avait rien fait pour s’attirer leur courroux. Cela dit, l’une d’entre elles pouvait vouloir sa mort pour des raisons personnelles. Comment savoir, avec ces maudites sœurs ?

Birgitte Trahelion était une folle furieuse qui semblait se prendre pour de bon pour une héroïne de légende. Birgitte Arc-d’Argent en personne, si cette archère avait bel et bien existé. Pour elle, il était peut-être un concurrent dangereux. Toute catin qu’elle fût – bon sang ! cette façon d’onduler des hanches dans les couloirs –, ce n’était pas une écervelée. Bref, le genre à faire trancher une gorge sans sourciller.

Il restait une possibilité, la plus inquiétante de toutes. Enclins à la méfiance, ses propres maîtres étaient eux aussi capables de tout. Et c’était une convocation de dame Shiaine Avarhin – sa chef, actuellement – qui l’avait forcé à sortir par un temps de chien. Pour tomber sur un type qui l’avait suivi, lame au poing ? Quoi que les gens puissent raconter sur cet al’Thor, Hanlon n’était pas homme à croire aux coïncidences.

Un instant, il envisagea de retourner au palais. Avec l’or qu’il avait accumulé, des pots-de-vin lui permettraient sans nul doute de franchir les portes de la ville. Et de se condamner ainsi à surveiller son dos jusqu’à la fin de ses jours, chaque inconnu pouvant être le tueur chargé de le liquider. Au fond, ce n’était pas très différent de sa vie actuelle. N’était la certitude de finir empoisonné par une assiette de soupe ou éventré par une lame.

Birgitte était la commanditaire la plus probable. Ou une Aes Sedai. Ou une femme de la Famille, offensée pour une raison qui le dépassait.

Quoi qu’il en soit, il avait eu raison de se tenir sur ses gardes. Alors que ses doigts serraient un peu plus fort le manche de sa dague, il songea que sa vie n’était pas si mal que ça, pour l’instant. Le grand luxe, des légions de femmes impressionnées par ses faux exploits ou contraintes à la docilité par ses galons de capitaine… Mais s’il devait filer, vivre en cavale valait toujours mieux que crever ici.

Trouver la bonne rue et la bonne maison se révéla ardu par une nuit si noire où tout se ressemblait. Très concentré, il se repéra quand même et entreprit de frapper à la porte d’un haut bâtiment qui aurait très bien pu appartenir à un marchand prospère épris de discrétion. Mais ce n’était pas le cas. La maison Avarhin – éteinte, selon certains – ne pesait plus lourd, mais elle comptait encore au moins un membre. Et Shiaine avait les poches pleines.

Un des battants s’ouvrit enfin. Ébloui par la lumière, Hanlon leva une main pour se protéger les yeux. La gauche, puisque la droite serrait toujours sa dague. Plissant le front entre ses doigts, il reconnut la servante en robe noire qui venait de lui ouvrir. Rien qui fût de nature à le tranquilliser…

— Un baiser, Falion ! lança-t-il en entrant.

Égrillard, il tendit une main vers la femme. La gauche, toujours.

La servante au visage étroit et long chassa sa main et ferma la porte derrière lui.

— Shiaine est au salon, à l’étage, avec un visiteur. La cuisinière dort dans sa chambre, et il n’y a personne d’autre ici. Pends ton manteau… Je vais prévenir Shiaine de ton arrivée, mais tu risques d’attendre un moment.

Toute pensée libidineuse oubliée, Hanlon laissa retomber sa main. Malgré son visage intemporel, Falion pouvait être qualifiée de « pas mal » quand on n’était pas trop regardant. Son regard froid et ses manières glaciales n’arrangeaient rien, inutile de le préciser. Bref, pas le genre de femme qu’il aurait choisi pour fricoter. Mais elle avait été punie par un des Élus, semblait-il, et Hanlon faisait partie du châtiment, ce qui changeait beaucoup de choses. Jusqu’à un certain point, cependant. Profiter d’une femme qui ne pouvait pas refuser ne l’avait jamais gêné, et Falion entrait dans cette catégorie.

Sa robe n’était pas un déguisement. Ici, elle travaillait comme quatre. Servante, fille de cuisine, femme de chambre et de ménage, elle dormait entre les gouttes et rampait dès que sa maîtresse fronçait les sourcils. À force de laver le linge et de briquer le sol, ses mains toutes rouges étaient rugueuses comme la langue d’un chat.

Certes, mais il y avait des chances qu’elle survive à sa peine, et il ne tenait pas à avoir sur les bras une Aes Sedai rêvant de se venger de lui. Surtout dans un contexte où tout risquait de s’inverser avant qu’il ait l’occasion de lui planter un couteau dans le cœur.

Cela dit, trouver un modus vivendi avec Falion, un esprit pragmatique, s’était révélé facile. Quand il y avait des témoins, il la pelotait à la moindre occasion, et, dès que c’était possible, il l’entraînait dans sa petite chambre de bonne, sous les toits. Là, ils froissaient les draps puis s’asseyaient sur le lit, dans l’air glacial, et échangeaient des informations.