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Sur la demande expresse de Falion, il l’avait un peu malmenée, lui laissant quelques bleus – au cas où Shiaine se piquerait de vérifier. Avec un peu de chance, sa « victime » se souviendrait qu’il avait cogné sur commande.

— Où sont les autres ? demanda-t-il en retirant son manteau.

Quand il fit quelques pas pour aller l’accrocher au portemanteau en forme de léopard, le bruit de ses bottes sur les dalles se répercuta jusqu’au plafond pourtant très haut. Avec ses corniches en plâtre peint et ses riches tapisseries couvrant en partie des murs lambrissés si polis qu’ils brillaient, le hall d’entrée, éclairé par des lampes à dorures qui auraient pu faire bonne figure au palais, était à peine moins glacial que les rues d’où il venait.

Avisant la dague, Falion fronça les sourcils. Avec un rictus, Hanlon la rengaina. En cas de besoin, il la tirerait au clair à une vitesse incroyable – plus vite que son épée, mais pas de beaucoup.

— La nuit, les rues grouillent de voleurs, lâcha-t-il.

Malgré le froid, il retira ses gants et les glissa dans son ceinturon. S’il les avait gardés, on aurait pu déduire qu’il se pensait en danger. Si ça tournait mal, le plastron suffirait, de toute façon…

Falion se détourna, souleva l’ourlet de sa robe et s’engagea dans l’escalier.

— J’ignore où est Marillin, dit-elle par-dessus son épaule. Elle est partie avant le coucher du soleil. Murellin est allé fumer la pipe aux écuries. Quand j’aurai informé Shiaine de ton arrivée, nous pourrons parler.

En suivant Falion du regard, Hanlon grogna entre ses dents. Parce que Shiaine n’aimait pas l’odeur de son tabac bon marché, Murellin, un costaud qu’il détestait avoir dans son dos, devait sortir pour fumer. Sachant qu’il emportait presque toujours une chope de bière, voire un pichet, il ne risquait pas de revenir vite. Marillin était plus inquiétante. Aes Sedai comme Falion, elle obéissait aussi à Shiaine, mais avec elle, il n’avait pas de modus vivendi. Ni de contentieux, à vrai dire, mais par principe, il se méfiait de toutes les sœurs, qu’elles soient ou non de l’Ajah Noir. Où était-elle allée ? Et pour quoi faire ? Ce qu’un homme ignorait pouvait lui coûter la vie, et Marillin Gemalphin consacrait beaucoup trop de temps à des activités dont il ne savait rien.

Tout bien pesé, à Caemlyn, il se passait trop de choses dont il ignorait tout. S’il entendait survivre, il était temps que ça change.

Falion partie, il passa du hall d’entrée à la cuisine, à l’arrière de la maison. Sans surprise, la grande pièce aux murs de brique était vide. Quand on la renvoyait pour la nuit, la cuisinière se montrait assez finaude pour ne pas pointer le nez hors de sa chambre. Même si le poêle en fonte et les fours étaient froids, les braises de la cheminée réchauffaient l’atmosphère. Pas beaucoup, mais c’était déjà ça. Sauf quand il s’agissait de son propre confort, Shiaine était du genre radin. Le feu, ici, brûlait parce qu’elle pouvait avoir envie en pleine nuit d’un gobelet de vin chaud ou d’un lait de poule.

Depuis son arrivée à Caemlyn, Hanlon était venu dans cette maison une bonne demi-douzaine de fois. Du coup, il savait dans quel placard trouver des épices et dans quelle pièce attenante dénicher un tonnelet de vin. Pour ça, Shiaine ne lésinait jamais. Un bon cru, toujours… Logique, puisqu’elle ne détestait pas lever le coude.

Lorsque Falion revint, un pot de miel et un petit bol de gingembre et de clous de girofle reposaient sur la table à côté d’une carafe. Dans la cheminée, un tisonnier chauffait déjà.

Quand elle ordonnait qu’on vienne tout de suite, Shiaine ne supportait pas d’attendre. En revanche, lorsqu’elle voulait faire lambiner un homme, il en avait souvent jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Que la Lumière la brûle ! Ces fichues convocations lui coûtaient des heures et des heures de sommeil.

— Qui est le visiteur nocturne ? demanda Hanlon.

— Il ne m’a pas dit son nom, fit Falion tout en bloquant la porte de la cuisine avec une chaise.

Un bon moyen de faire circuler le peu de chaleur – et surtout, d’entendre un appel de Shiaine. Cerise sur le gâteau, la maîtresse de maison ne pouvait pas venir écouter aux portes.

— Un type grand, mince, à l’air pas commode – un militaire, sans doute. Un officier ou un noble, à voir ses manières. Andorien, si on se fie à son accent. Il semble intelligent et prudent. Bien que de prix, ses vêtements sont ordinaires, et il ne porte ni bague ni broche.

Après avoir balayé la table du regard, Falion approcha d’un placard, près de la porte, y prit un gobelet et le posa à côté de celui d’Hanlon. En prévoir un pour son interlocutrice ? Cette idée n’avait jamais traversé l’esprit du capitaine. Déjà qu’il fallait s’occuper de ça soi-même ! Aes Sedai ou non, la domestique, c’était Falion. Pourtant, elle s’assit et poussa le bol d’épices vers Hanlon, comme s’il allait faire le service.

— Hier, Shiaine a eu deux visiteurs, moins prudents que celui-là. Celui du matin arborait les Sangliers d’Or de Sarand sur la manchette de ses gants. S’il y a réfléchi, il pensait sans doute que personne ne remarquerait ce détail. D’âge moyen, blond, plutôt enveloppé, il a fourré son nez partout et fait tout un sermon sur le vin, comme s’il s’étonnait d’en trouver de si bon chez nous. Ah oui ! j’oubliais : il a demandé à Shiaine de me faire battre, parce que je lui ai manqué de respect.

Le tout dit d’une voix froide, sur un ton monocorde. La seule fois où Falion avait haussé le ton, c’était quand Shiaine l’avait soumise à la torture. Là, il l’avait entendue hurler à s’en casser les cordes vocales.

— Je dirais, continua Falion, que c’est un compatriote qui est rarement venu à Caemlyn, mais qui croit savoir comment se comportent ses supérieurs. Tu le reconnaîtras à la verrue qui fait saillie sur son menton et à la petite cicatrice en forme de demi-lune, près de son œil gauche.

» Le visiteur de l’après-midi – petit, teint sombre – avait un nez pointu et un regard méfiant. Aucune cicatrice visible et pas de signes particuliers. Je signale quand même une bague ornée d’un grenat carré, à la main gauche… Du genre pas loquace, comme s’il ne voulait pas se trahir. Mais sur le pommeau de sa dague, j’ai remarqué les Quatre Lunes de la maison Marne.

Les bras croisés, Hanlon s’appuya au manteau de la cheminée. Résistant à l’envie de foudroyer Falion du regard, il ne broncha pas. Le plan, il en aurait mis sa main au feu, prévoyait le couronnement d’Elayne, mais la suite restait un mystère pour lui. On lui avait promis une reine, mais lorsqu’il la prendrait, que cette fille porte ou non une couronne n’importerait pas. À part pour épicer la sauce, peut-être… Même si elle avait été fille d’un fermier, dresser cette pimbêche serait un plaisir, surtout depuis qu’elle l’avait humilié devant une bande de femmes. Mais la venue de représentants des maisons Sarand et Marne signifiait peut-être qu’Elayne quitterait ce monde sans être monté sur le trône. Alors qu’on lui avait promis des ébats avec une souveraine, il était peut-être infiltré au palais pour la tuer à un moment précis – quand sa mort servirait les objectifs de Shiaine, par exemple. Ou plutôt ceux de l’Élu qui tirait les ficelles. Un certain Moridin, un nom qu’il n’avait jamais entendu avant de fréquenter cette maison.

Pas de quoi s’en inquiéter… Quand un homme revendiquait son appartenance aux Élus, il aurait fallu être fou pour mettre en question sa parole. En revanche, n’être qu’un pion dans tout ça troublait Hanlon. Tant qu’une dague remplissait sa mission, pourquoi s’en faire si elle finissait par se briser ? Plutôt que la lame, il valait toujours mieux être le poing qui serrait le manche…

— Falion, tu as vu de l’or changer de mains ? As-tu entendu quelque chose ?

— Je te l’aurais dit… Selon notre accord, c’est à moi de poser une question, à présent.