Hanlon dissimula son agacement sous un masque de perplexité.
Cette fichue femme l’interrogeait toujours sur les Aes Sedai, la Famille – comme elle disait – ou les femmes du Peuple de la Mer. Des questions idiotes !
Qui copinait avec qui et qui ne pouvait pas voir qui ? Ce que le capitaine avait entendu sans avoir l’air d’y toucher ? Comme s’il n’avait rien de mieux à faire que rôder dans les couloirs pour espionner des bonnes femmes.
Parce qu’elle risquait un jour de le découvrir, même dans sa peau de servante – après tout, une Aes Sedai restait une Aes Sedai –, Hanlon ne mentait jamais à la sœur. Mais au fil du temps, il était de plus en plus difficile de venir la voir avec du nouveau à raconter. Sur ce point, Falion était catégorique : pour obtenir des informations, il devait lui en fournir. À jet continu, ça n’était pas facile.
Par bonheur, il avait quelques miettes pour son moineau, aujourd’hui. Le départ de plusieurs Atha’an Miere, pour commencer, puis l’agitation de toutes ces femmes, du matin au soir, comme si on leur avait glissé des glaçons dans le dos.
Falion devrait faire avec cette monnaie d’échange. Ce qu’il venait chercher, c’étaient des révélations importantes, pas de fichus racontars.
Avant que Falion ait pu poser sa question, la porte d’entrée s’ouvrit. Alors que Murellin était assez large pour boucher l’ouverture, une brise glaciale s’engouffra quand même dans l’entrée. Sous ses assauts, les flammes de la cheminée vacillèrent et des flammèches volèrent dans les airs. Tandis qu’il refermait, Murellin avança, insensible au froid. Assez facile à réaliser, quand on portait un manteau plus épais que deux vêtements normaux.
Fort comme un bœuf, Murellin pouvait aussi se targuer d’avoir la finesse d’esprit d’un de ces animaux. Après avoir posé sa chope géante sur la table, il passa les pouces dans sa ceinture et foudroya Hanlon du regard :
— Que fais-tu donc avec ma femme ? maugréa-t-il.
Hanlon sursauta. Pas à cause de la menace d’un crétin, mais parce que Falion, se levant d’un bond, saisit la carafe de vin, y jeta les épices, ajouta une touche de miel et fit tourner le récipient pour bien mélanger. Puis elle approcha du feu, prit le tisonnier – sans vérifier s’il était assez chaud – et le plongea dans le vin. Tout ça sans gratifier Murellin d’un regard.
— Ta femme ? répéta Hanlon.
Son interlocuteur ricana.
— Pour ainsi dire… Dame Shiaine s’est dit que je pouvais profiter de ce que tu négliges. Du coup, Fally et moi, on se tient chaud la nuit.
Murellin sourit à Falion. Mais un cri retentit dans l’escalier, lui gâtant son plaisir.
— Falion ! appela Shiaine. Fais monter Hanlon, et ne traîne pas.
Falion posa la carafe avec si peu de ménagement que du vin aspergea la table. Puis elle sortit de la cuisine, tressaillant chaque fois que Shiaine répétait son nom.
Hanlon tressaillit aussi, mais pour une raison différente. Rattrapant Falion, il la prit par le bras au moment où elle attaquait la première marche. D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il vérifia que la porte de la cuisine était fermée. Sacrément frileux, ce Murellin !
— C’est quoi, cette histoire ?
— Rien qui te regarde. Peux-tu m’avoir quelque chose pour le faire dormir ? Un truc à ajouter dans sa bière ou dans son vin ? Même si ça a mauvais goût, c’est un tel soiffard…
— Shiaine se doute que je n’obéis pas à ses ordres… Du coup, toute cette histoire me concerne. Si tu étais encore capable de réfléchir, tu comprendrais pourquoi.
Falion inclina la tête, pointant son long nez vers le capitaine.
— Ça n’a rien à voir avec toi… Aux yeux de Shiaine, je continue à être à toi, quand tu es là. Mais certaines choses changent, vois-tu…
Sans crier gare, une main invisible se referma sur le poignet d’Hanlon, éloignant sa main de sa dague. Une autre le saisit à la gorge et serra jusqu’à ce qu’il ait du mal à respirer. En vain, il tenta de dégainer son arme de la main gauche.
— Je pensais que d’autres choses devaient changer aussi, dit Falion, glaciale, mais Shiaine n’est pas accessible à ma logique. Selon elle, quand le grand maître Moridin voudra qu’on allège ma punition, il le dira. Pour elle, Murellin est une sorte de pense-bête, histoire que je n’oublie pas que je serai sa chienne tant qu’elle n’en aura pas décidé autrement.
Falion prit une grande inspiration. Aussitôt, la pression cessa sur le poignet et la gorge d’Hanlon. L’air ne lui avait jamais paru si délicieux…
— Tu peux avoir ce que je t’ai demandé ? s’enquit Falion.
Très calme, comme si elle ne venait pas de tenter de le tuer avec son maudit Pouvoir. La seule idée que cette horreur l’ait touché révulsa Hanlon.
— Je peux…, croassa-t-il. (Il dut s’interrompre pour déglutir, comme si on venait de le libérer du nœud coulant d’un bourreau.) Je peux te procurer un produit qui l’endormira pour l’éternité…
Dès que ce serait sans risque, Hanlon étriperait cette femme. Comme on vide une oie !
Falion ricana.
— Shiaine me soupçonnerait en priorité, et plutôt que lui désobéir, j’aurais plus vite fait de m’ouvrir les veines. Qu’il dorme toute la nuit suffira amplement ! Laisse-moi penser pour deux, et chacun de nous s’en portera mieux. (Une main sur la rampe, elle leva les yeux sur les marches.) Viens ! Tu sais qu’elle déteste attendre.
Furieux, Hanlon regretta de ne pas pouvoir pendre cette idiote par les chevilles, comme une oie qui attend le couteau.
Alors qu’il montait l’escalier, le bruit de ses pas se répercutant dans l’entrée, il s’avisa qu’il n’avait pas entendu partir le visiteur précédent. Sauf si la maison avait une porte secrète, on n’y trouvait que trois issues. La porte d’entrée, celle de la cuisine, et, dans cette pièce, une autre sortie donnant sur l’arrière de la demeure. Conclusion, Hanlon allait rencontrer le militaire. Une surprise que lui réservait Shiaine ? Discrètement, il s’assura que sa dague coulissait bien dans son fourreau.
Comme il s’y attendait, un bon feu brûlait dans la grande cheminée en marbre veiné de bleu. Le salon « de devant » méritait un bon cambriolage, avec ses guéridons dorés où reposaient des porcelaines du Peuple de la Mer, ses tapisseries et ses tapis hors de prix. Encore que l’un d’eux ne valait plus grand-chose, désormais. Au milieu de la pièce, il servait de lit mortuaire à un corps caché par une couverture – et s’il n’était pas taché de sang, Hanlon voulait bien manger les bottes qui pointaient hors du bizarre paquet.
Dans une robe de soie bleue brodée de fils d’or, une ceinture d’or tressé autour de la taille faisant le pendant du collier qui ceignait son cou, la très jolie Shiaine était assise dans un fauteuil sculpté. Tenus par un filet de dentelle, ses cheveux bruns tombaient jusqu’à ses épaules. Au premier coup d’œil, elle paraissait délicate, mais son sourire ne se reflétait pas dans ses yeux marron où brillait de la duplicité. Avec un mouchoir bordé de dentelle, elle essuyait soigneusement la lame d’une dague au pommeau orné d’un gros rubis.
— Falion, va dire à Murellin qu’il aura, tout à l’heure, un… objet à emporter…
Impassible, comme il se devait, l’Aes Sedai captive fit une révérence qui manqua un rien de dignité puis s’éclipsa à la vitesse du vent.
Sans quitter des yeux la femme et sa dague, Hanlon approcha du « paquet » et souleva un coin de la couverture. Sur un visage qui avait dû être dur, des yeux bleus voilés fixaient le plafond. Une fois morts, les gens avaient toujours l’air plus doux. Ce type, en tout cas, avait dû être moins intelligent et prudent qu’il le paraissait. Hanlon lâcha la couverture et se redressa.
— Il a dit quelque chose que tu n’as pas aimé, ma dame ? Au fait, c’était qui ?
— Il a dit beaucoup de choses qui m’ont déplu…
Shiaine leva la dague à hauteur de ses yeux pour s’assurer que la lame était propre. Puis elle la glissa dans le fourreau paré d’or qu’elle portait à la ceinture.
— L’enfant d’Elayne est de toi ? demanda Shiaine sans répondre à la seconde question du capitaine.
— Ce marmot, j’ignore qui l’a engendré. Pourquoi, ma dame ? Tu trouves que je me ramollis ? La dernière gueuse soi-disant enceinte de mes œuvres, je l’ai jetée dans un puits histoire de lui rafraîchir les idées et d’être sûr de ne plus la revoir.
Sur un des guéridons, Hanlon avisa une carafe en argent et deux gobelets du même métal.
— C’est dangereux ? demanda-t-il en lorgnant les gobelets.
Les deux contenaient un reste de vin. Une poudre judicieusement choisie, dans celui du défunt, avait dû l’empêcher de se défendre.
— Catrelle Mosenain, dit Shiaine, la fille d’un quincaillier de Maerone.
Comme si c’était de notoriété publique ! Hanlon passa à un souffle de tressaillir.
— Avant de la jeter dans le puits, tu lui as fracassé le crâne avec une pierre, sans doute pour lui épargner les affres de la noyade.
D’où Shiaine tenait-elle le nom de la fille ? Lui-même l’avait oublié, s’il l’avait su un jour. Et l’histoire de la pierre ?
— Te ramollir, toi ? C’est la dernière de mes inquiétudes. Mais je détesterais que tu aies embrassé dame Elayne sans m’en informer. Détesterais, je dis bien…
Plissant soudain le nez à la vue du mouchoir taché de sang, Shiaine se leva avec grâce et alla le jeter dans les flammes. Occupée à se réchauffer les mains, elle ne daigna plus accorder un regard à son interlocuteur.
— Peux-tu organiser l’évasion de quelques Seanchaniennes ? L’idéal, ce serait un échantillon de sul’dam et de damane… (Shiaine eut un peu de mal avec ces mots peu familiers.) Si c’est impossible, des sul’dam suffiront. Une fois libres, elles feront évader une partie des autres.
— C’est faisable… (Par le sang et les cendres ! Ce soir, Shiaine sautait du coq à l’âne encore plus vite que Falion.) Mais ce ne sera pas facile. Ces femmes sont bien gardées.
— Ai-je voulu savoir si ce serait facile ? Peux-tu aussi dégarnir la garde des entrepôts de vivres ? J’aimerais bien en voir brûler quelques-uns, et je suis lasse des échecs répétés.
— Ça, c’est hors de question, sauf si je quitte la ville tout de suite après. Ces gens conservent une trace de tous les ordres – une bureaucratie à faire grimacer un Cairhienien. De plus, ça ne servirait à rien à cause des maudits portails qui déversent chaque jour un nouveau lot de fichus chariots.
Même s’il ne s’en vantait pas, Hanlon était loin de se plaindre sur ce plan précis. L’utilisation du Pouvoir lui répugnait, bien sûr, mais le résultat le ravissait. En toute logique, le palais serait le dernier lieu de Caemlyn touché par la disette, mais pour avoir vécu bien des sièges – dans les deux positions –, il ne tenait pas à devoir faire bouillir ses bottes pour avoir de la soupe. Cela dit, Shiaine voulait des incendies…
— Encore une réponse qui ne m’intéresse pas, souffla Shiaine, les yeux toujours rivés sur les flammes. Mais tout n’est peut-être pas perdu… Quels progrès as-tu accomplis dans ta quête de… l’affection d’Elayne ?
— Chaque jour passé au palais, je gagne du terrain…
Hanlon foudroya du regard le dos de Shiaine. Quand les Élus le mettaient sous les ordres de quelqu’un, il s’efforçait de rester respectueux, mais cette dinde lui tapait sur les nerfs. Sans effort, il aurait pu briser son cou comme une brindille. Pour s’empêcher de la prendre à la gorge, il remplit un gobelet et s’en empara – sans la moindre intention de boire. Prudent, il le tint de la main gauche. La présence d’un cadavre dans la pièce n’interdisait pas à Shiaine d’en ajouter un autre…
— Mais je dois procéder lentement… Pas question de la coincer dans un coin pour la lutiner et la déshabiller.
— J’imagine que non, fit Shiaine d’une voix bizarre. Tu n’es pas vraiment habitué à ce genre de femme…
Shiaine riait-elle ? Se fichait-elle de lui ? Ah ! comme il aurait aimé lâcher le gobelet et tordre le cou à cette garce au visage chafouin !
Sans crier gare, elle se retourna et rengaina délicatement sa dague. Par le sang et les cendres ! Il ne l’avait pas vue tirer au clair la fichue lame…
Distraitement, Hanlon but une gorgée de vin – et faillit s’étrangler quand il s’avisa de ce qu’il venait de faire.
— Aimerais-tu voir Caemlyn mise à sac ? demanda Shiaine.
— Et comment ! Avec une solide compagnie derrière moi, et sans obstacles jusqu’aux portes…
Le vin n’était pas dangereux. Deux gobelets, ça voulait dire que Shiaine avait bu aussi. Et s’il avait pris celui du mort, il ne devait pas rester dedans assez de poison pour rendre malade une souris.
— C’est ce que tu veux ? Pour obéir aux ordres, je ne suis pas plus mauvais qu’un autre.
La stricte vérité, quand il ne risquait pas d’y laisser sa peau. Ou quand un ordre venait des Élus. Pour leur désobéir, il fallait être idiot… à en crever.
— Mais parfois, il est précieux d’en savoir un peu plus que : « Va là-bas et fais ceci. » Si tu me dis ce que tu cherches à Caemlyn, je mettrai moins de temps à trouver…
— Bien entendu, fit Shiaine avec un sourire qui n’atteignit pas plus ses yeux que les précédents. Mais avant, dis-moi pourquoi il y a du sang sur tes gants.
Hanlon rendit son sourire à la noble dame.
— Un coupe-jarret malchanceux, ma dame…
Lui avait-elle envoyé le tueur ? Même si ça n’avait rien de sûr, Hanlon ajouta Shiaine sur sa liste des personnes à égorger dès que possible. Puisqu’il y était, il fit de même avec Marillin Gemalphin. Quand il n’y avait plus qu’un survivant, qui pouvait contester l’histoire ou la fable qu’il racontait ?