— Il a dit beaucoup de choses qui m’ont déplu…
Shiaine leva la dague à hauteur de ses yeux pour s’assurer que la lame était propre. Puis elle la glissa dans le fourreau paré d’or qu’elle portait à la ceinture.
— L’enfant d’Elayne est de toi ? demanda Shiaine sans répondre à la seconde question du capitaine.
— Ce marmot, j’ignore qui l’a engendré. Pourquoi, ma dame ? Tu trouves que je me ramollis ? La dernière gueuse soi-disant enceinte de mes œuvres, je l’ai jetée dans un puits histoire de lui rafraîchir les idées et d’être sûr de ne plus la revoir.
Sur un des guéridons, Hanlon avisa une carafe en argent et deux gobelets du même métal.
— C’est dangereux ? demanda-t-il en lorgnant les gobelets.
Les deux contenaient un reste de vin. Une poudre judicieusement choisie, dans celui du défunt, avait dû l’empêcher de se défendre.
— Catrelle Mosenain, dit Shiaine, la fille d’un quincaillier de Maerone.
Comme si c’était de notoriété publique ! Hanlon passa à un souffle de tressaillir.
— Avant de la jeter dans le puits, tu lui as fracassé le crâne avec une pierre, sans doute pour lui épargner les affres de la noyade.
D’où Shiaine tenait-elle le nom de la fille ? Lui-même l’avait oublié, s’il l’avait su un jour. Et l’histoire de la pierre ?
— Te ramollir, toi ? C’est la dernière de mes inquiétudes. Mais je détesterais que tu aies embrassé dame Elayne sans m’en informer. Détesterais, je dis bien…
Plissant soudain le nez à la vue du mouchoir taché de sang, Shiaine se leva avec grâce et alla le jeter dans les flammes. Occupée à se réchauffer les mains, elle ne daigna plus accorder un regard à son interlocuteur.
— Peux-tu organiser l’évasion de quelques Seanchaniennes ? L’idéal, ce serait un échantillon de sul’dam et de damane… (Shiaine eut un peu de mal avec ces mots peu familiers.) Si c’est impossible, des sul’dam suffiront. Une fois libres, elles feront évader une partie des autres.
— C’est faisable… (Par le sang et les cendres ! Ce soir, Shiaine sautait du coq à l’âne encore plus vite que Falion.) Mais ce ne sera pas facile. Ces femmes sont bien gardées.
— Ai-je voulu savoir si ce serait facile ? Peux-tu aussi dégarnir la garde des entrepôts de vivres ? J’aimerais bien en voir brûler quelques-uns, et je suis lasse des échecs répétés.
— Ça, c’est hors de question, sauf si je quitte la ville tout de suite après. Ces gens conservent une trace de tous les ordres – une bureaucratie à faire grimacer un Cairhienien. De plus, ça ne servirait à rien à cause des maudits portails qui déversent chaque jour un nouveau lot de fichus chariots.
Même s’il ne s’en vantait pas, Hanlon était loin de se plaindre sur ce plan précis. L’utilisation du Pouvoir lui répugnait, bien sûr, mais le résultat le ravissait. En toute logique, le palais serait le dernier lieu de Caemlyn touché par la disette, mais pour avoir vécu bien des sièges – dans les deux positions –, il ne tenait pas à devoir faire bouillir ses bottes pour avoir de la soupe. Cela dit, Shiaine voulait des incendies…
— Encore une réponse qui ne m’intéresse pas, souffla Shiaine, les yeux toujours rivés sur les flammes. Mais tout n’est peut-être pas perdu… Quels progrès as-tu accomplis dans ta quête de… l’affection d’Elayne ?
— Chaque jour passé au palais, je gagne du terrain…
Hanlon foudroya du regard le dos de Shiaine. Quand les Élus le mettaient sous les ordres de quelqu’un, il s’efforçait de rester respectueux, mais cette dinde lui tapait sur les nerfs. Sans effort, il aurait pu briser son cou comme une brindille. Pour s’empêcher de la prendre à la gorge, il remplit un gobelet et s’en empara – sans la moindre intention de boire. Prudent, il le tint de la main gauche. La présence d’un cadavre dans la pièce n’interdisait pas à Shiaine d’en ajouter un autre…
— Mais je dois procéder lentement… Pas question de la coincer dans un coin pour la lutiner et la déshabiller.
— J’imagine que non, fit Shiaine d’une voix bizarre. Tu n’es pas vraiment habitué à ce genre de femme…
Shiaine riait-elle ? Se fichait-elle de lui ? Ah ! comme il aurait aimé lâcher le gobelet et tordre le cou à cette garce au visage chafouin !
Sans crier gare, elle se retourna et rengaina délicatement sa dague. Par le sang et les cendres ! Il ne l’avait pas vue tirer au clair la fichue lame…
Distraitement, Hanlon but une gorgée de vin – et faillit s’étrangler quand il s’avisa de ce qu’il venait de faire.
— Aimerais-tu voir Caemlyn mise à sac ? demanda Shiaine.
— Et comment ! Avec une solide compagnie derrière moi, et sans obstacles jusqu’aux portes…
Le vin n’était pas dangereux. Deux gobelets, ça voulait dire que Shiaine avait bu aussi. Et s’il avait pris celui du mort, il ne devait pas rester dedans assez de poison pour rendre malade une souris.
— C’est ce que tu veux ? Pour obéir aux ordres, je ne suis pas plus mauvais qu’un autre.
La stricte vérité, quand il ne risquait pas d’y laisser sa peau. Ou quand un ordre venait des Élus. Pour leur désobéir, il fallait être idiot… à en crever.
— Mais parfois, il est précieux d’en savoir un peu plus que : « Va là-bas et fais ceci. » Si tu me dis ce que tu cherches à Caemlyn, je mettrai moins de temps à trouver…
— Bien entendu, fit Shiaine avec un sourire qui n’atteignit pas plus ses yeux que les précédents. Mais avant, dis-moi pourquoi il y a du sang sur tes gants.
Hanlon rendit son sourire à la noble dame.
— Un coupe-jarret malchanceux, ma dame…
Lui avait-elle envoyé le tueur ? Même si ça n’avait rien de sûr, Hanlon ajouta Shiaine sur sa liste des personnes à égorger dès que possible. Puisqu’il y était, il fit de même avec Marillin Gemalphin. Quand il n’y avait plus qu’un survivant, qui pouvait contester l’histoire ou la fable qu’il racontait ?
16
Le sujet des négociations
À peine au-dessus de l’horizon, le soleil matinal laissait dans l’ombre la partie la plus proche de Tar Valon. Pourtant, la neige qui recouvrait tout brillait intensément. Derrière ses murs blancs au chemin de ronde grouillant de sentinelles, la ville elle-même semblait scintiller. Aux yeux d’Egwene, perchée sur son hongre rouan, au bord de la rive qui dominait la cité, les étendards qui battaient au vent sur les tours paraissaient bien plus lointains qu’ils l’étaient. À cet endroit, le fleuve Erinin faisait près de trois quarts de lieue de large et ses bras qui entouraient l’île, l’Alindrelle Erinin et l’Osendrelle Erinin, n’étaient pas loin d’en faire chacun la moitié. Dans cette configuration, Tar Valon semblait se dresser au milieu d’un grand lac, inaccessible malgré les multiples ponts surélevés afin que des bateaux puissent passer dessous.
Telle une flèche blanche géante, la Tour Blanche jaillissait du cœur de la ville pour tutoyer les cieux. À cette vue, Egwene eut une poussée de mal du pays. Pas pour Deux-Rivières mais bien pour la tour. Son foyer, désormais…
Montant de l’autre rive, au-delà de la ville, une fine colonne de fumée noire attira l’attention d’Egwene, qui fit la moue. Daishar racla la neige du bout d’un sabot, mais une petite tape sur l’encolure réussit à le calmer. Pour sa cavalière, il faudrait bien plus que ça. Le mal du pays la taraudait, certes, mais ce n’était rien, comparé à ses autres soucis.
Avec un soupir, Egwene posa ses rênes sur le pommeau de sa selle puis porta à son œil sa longue-vue à monture de cuivre. Son manteau glissa d’une de ses épaules, mais elle ignora le froid qui transformait son souffle en buée et tendit une main gantée pour abriter du soleil la grosse lentille de son appareil optique. Soudain, les murs blancs parurent lui sauter au visage. Balayant le paysage, la jeune femme se concentra sur les bras du fleuve qui entouraient le port du Nord puis continuaient vers l’amont.