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— J’ai essayé…, souffla-t-elle enfin sans soutenir le regard de Yukiri. Plusieurs fois… Mais Alviarin, la Gardienne des Chroniques, m’a toujours bloquée. La Chaire d’Amyrlin était occupée, elle avait un rendez-vous, il lui fallait du repos… Toujours une bonne excuse. Je crois qu’Elaida ne veut plus d’une amitié qu’elle a reniée il y a plus de trente ans.

Les rebelles avaient donc eu la même idée que Yukiri ? Avec quel objectif ? L’espionnage, sans nul doute. Il faudrait découvrir comment Meidani aurait transmis les informations ainsi glanées. Quoi qu’il en soit, la rébellion avait fourni un outil que Yukiri n’hésiterait pas à utiliser.

— Alviarin ne te bloquera plus… Elle a quitté la tour hier ou avant-hier, personne ne sait exactement… Selon les domestiques, elle a emporté des vêtements de rechange, donc, elle ne reviendra pas avant des jours.

— Par un temps pareil, où peut-elle être allée ? marmonna Meidani. Il neige depuis hier matin, et avant, ça menaçait déjà de tomber.

Yukiri s’arrêta, prit sa compagne par les épaules et la força à la regarder en face.

— La seule chose qui doit t’intéresser, Meidani, c’est qu’elle est absente.

Cela dit, la question était pertinente. Avec toute cette neige, où avait pu aller Alviarin ?

— Un chemin te mène directement à Elaida, et tu l’emprunteras. Quand ce sera fait, essaie de savoir si quelqu’un lit ses documents – sans te faire surprendre, bien sûr.

Selon Talene, l’Ajah Noir connaissait à l’avance tout ce qui sortait du bureau de la Chaire d’Amyrlin. Pour découvrir comment c’était possible, il fallait une personne très proche d’Elaida.

Alviarin voyait tous les documents avant qu’Elaida les signe, et elle était sans doute la plus puissante Gardienne des Chroniques de l’histoire. Pas une raison pour l’accuser d’être un Suppôt des Ténèbres. Mais pas davantage pour exclure cette éventualité. Et on enquêtait aussi sur son passé.

Meidani soupira puis hocha la tête à contrecœur. Bien obligée d’obéir, elle mesurait les risques supplémentaires, si Alviarin était un Suppôt des Ténèbres. Cela dit, quoi qu’en pensent Saerin et Pevara, Elaida elle-même pouvait être une sœur noire. Un Suppôt des Ténèbres à la tête de la Tour Blanche. Une idée à glacer les sangs.

— Yukiri ! cria une voix féminine dans le dos de la sœur grise.

Une représentante du Hall de la Tour n’était pas censée sauter comme un cabri en entendant son nom. Pourtant, ce fut exactement la réaction de Yukiri. Si elle ne s’était pas accrochée à Meidani, elle aurait même pu en tomber de terreur. Et elle sentit que les jambes de sa compagne flageolaient aussi. De loin, elles devaient ressembler à deux paysannes ivres au bal des récoltes.

Se ressaisissant, Yukiri tira sur son châle puis afficha un visage fermé qui ne s’épanouit pas lorsqu’elle vit qui se précipitait vers elle. Quand elle n’était pas avec Yukiri ou une des autres représentantes informées au sujet de Talene et de l’Ajah Noir, Seaine était censée ne pas s’éloigner du fief de son Ajah, avec autour d’elle autant de sœurs blanches que possible. Et voilà qu’elle errait dans les couloirs en compagnie de la seule Bernaile Gelbarn, une solide Tarabonaise qui comptait parmi les « corneilles » de Meidani.

En s’écartant, Leonin salua Seaine, le bout des doigts pressé sur son cœur. En crétines de haut vol, Meidani et Bernaile allèrent jusqu’à se sourire. Même si elles étaient amies, quand on risquait de les surprendre, elles auraient pu se retenir.

Yukiri, elle, n’était pas d’humeur à sourire.

— On prend l’air, Seaine ? grinça-t-elle. Quand je le lui dirai, Saerin ne sera pas contente. Pas contente du tout. Comme moi.

Meidani émit un petit son étranglé et Bernaile secoua la tête, faisant s’entrechoquer ses multiples nattes ornées de perles. Prudentes, les deux complices s’absorbèrent dans la contemplation d’une tapisserie censée illustrer l’humiliation de la reine Rhiannon. Même si rien ne transparaissait sur leur visage, elles auraient donné cher pour être ailleurs. À leurs yeux, les représentantes étaient toutes des égales. Et c’était vrai. En principe. Enfin, normalement…

Leonin était trop loin pour avoir entendu quoi que ce soit, mais il capta les émotions de Meidani… et s’éloigna d’un pas de plus. Sans cesser de monter la garde. Un brave homme – et un sage, aussi.

Seaine eut assez de bon sens pour mimer la surprise. D’instinct, elle lissa sa robe ornée de broderies blanches sur le corsage et l’ourlet, mais ses mains volèrent très vite vers son châle et elle redressa fièrement le menton. Fille d’un ébéniste de Lugard, elle avait réussi à convaincre son père d’acheter deux passages en bateau pour sa mère et elle. Deux allers, mais un seul retour… Et depuis son arrivée à la tour, elle faisait montre d’une détermination d’acier combinée à un mépris souverain du monde extérieur digne d’une sœur marron. Les sœurs blanches étaient souvent ainsi : beaucoup de logique, mais peu de jugeote.

— Yukiri, dit-elle, je n’ai aucune raison de jouer à cache-cache avec l’Ajah Noir.

La représentante grise fit la grimace. Quelle idiote ! Parler de l’Ajah Noir en public. Aussi loin qu’on y voyait, le couloir était vide, mais ce n’était pas une raison pour mettre un doigt dans l’engrenage infernal de la négligence. À l’occasion, Yukiri était une tête de mule, mais elle ne se comportait jamais comme une crétine. Alors qu’elle ouvrait la bouche pour dire ses quatre vérités à Seaine, l’imbécile reprit la parole :

— Saerin m’a autorisée à venir te voir.

Les lèvres pincées, Seaine rosit – l’embarras d’avoir dû demander la permission. Bien sûr, on pouvait comprendre que sa situation l’emplisse d’amertume. Mais pour ne pas l’accepter, il fallait être stupide.

— Je dois te parler en privé, Yukiri. Au sujet du second mystère.

Un instant, Yukiri fut aussi surprise que Meidani et Bernaile le paraissaient. Car si elles faisaient mine de ne pas écouter, leurs oreilles restaient ouvertes. Le second mystère ? De quoi parlait Seaine ? Minute… Faisait-elle allusion à ce qui avait entraîné Yukiri dans la traque de l’Ajah Noir ? Aujourd’hui, découvrir pourquoi les dirigeantes des Ajah se réunissaient en secret était bien moins important que de démasquer les sœurs noires.

— Très bien, Seaine, dit Yukiri avec un calme qu’elle n’éprouvait pas. Meidani, avec Leonin, allez le plus loin possible dans le couloir, du côté gauche – sans tourner et cesser de nous voir. Si quelqu’un arrive, faites-nous signe. Bernaile, fais la même chose à droite.

Les « corneilles » ne se le firent pas dire deux fois. Dès qu’elles furent assez loin, Yukiri se concentra sur Seaine.

— Je t’écoute.

L’aura du saidar enveloppa soudain la représentante blanche, qui tissa autour d’elles une défense contre les oreilles indiscrètes. La meilleure façon d’informer tout le monde qu’on avait une conversation secrète. Il valait mieux que ce soit important…

— Réfléchis rationnellement à ce que je vais te dire, fit Seaine d’un ton posé, mais sans cesser de serrer très fort son châle.

Le dos très droit, elle dominait nettement Yukiri alors qu’elle n’était pas bien plus grande que la moyenne.

— Voilà plus d’un mois, presque deux, qu’Elaida m’a contactée pour me charger d’une enquête, et deux semaines que tu nous as percées à jour, Pevara et moi. Si l’Ajah Noir savait, à mon sujet, je serais déjà morte. Oui, Pevara et moi, nous aurions disparu avant que Doesine, Saerin et toi vous avisiez de ce que nous faisions. Donc, on peut conclure que les sœurs noires ne savent rien sur nous toutes. J’avoue avoir eu peur, au début, mais je me suis reprise. Vous n’avez plus aucune raison de me traiter comme une novice – dépourvue de cervelle, qui plus est !