Des gens allaient et venaient sur les fortifications du port, mais à cette distance, même avec la longue-vue, on ne parvenait pas à distinguer les hommes des femmes.
Egwene se réjouit pourtant de ne pas porter son étole à sept couleurs et d’avoir le visage noyé dans les ombres de sa capuche. Après tout, quelqu’un pouvait utiliser une lunette plus puissante que la sienne.
L’entrée du port entièrement ménagé par la main de l’homme était bloquée par une lourde chaîne tendue quelques pieds au-dessus de l’eau. Les oiseaux pêcheurs qui voletaient autour donnaient une idée de la taille de cet obstacle. Pour soulever chaque maillon, racontait-on, il aurait fallu au moins deux hommes. Une barque passait aisément sous la chaîne, mais aucun gros navire ne pouvait entrer sans l’autorisation de la Tour Blanche. Car la barrière, bien entendu, visait seulement les ennemis de la cité.
— Les voilà, mère, souffla le seigneur Gareth.
Egwene baissa sa longue-vue. Plutôt costaud, son général portait un plastron ordinaire sur une veste sombre tout aussi banale. Sur lui, inutile de chercher des broderies ou des bijoux. Derrière la grille de son heaume, son visage carré et parcheminé exprimait une sérénité réconfortante qu’il devait sans aucun doute au passage des années. À voir Gareth Bryne, on devinait qu’il n’aurait pas tressailli devant la Fosse de la Perdition, prêt à s’y engager sans hésiter. Et même là, ses hommes l’auraient suivi. Champ de bataille après champ de bataille, il avait démontré que lui emboîter le pas était le chemin le plus court vers la victoire.
Un homme qu’il fallait se féliciter d’avoir dans son camp, songea Egwene. Du regard, elle chercha à localiser ce qu’il désignait d’un bras.
Émergeant tout juste d’un lacet, cinq – non, six… non, sept – grands navires descendaient le fleuve en direction de la ville. Les géants de ce type – dont un trois-mâts – étaient fréquents dans les eaux de l’Erinin, leurs voiles triangulaires gonflées par le vent bien secondées par les avirons qui martelaient l’eau en rythme. À l’évidence, ces navires étaient pressés d’atteindre leur destination. Le fleuve étant très profond, à cet endroit, ils auraient quasiment pu caboter, mais ils avançaient les uns derrière les autres, aussi près du milieu du fleuve que leur timonier pouvait les garder. Suspendus dans les gréements, des marins sondaient intensément les berges – pas en quête des bancs de sable, vu la position des navires.
Tant qu’ils restaient hors de portée de flèche ou de carreau, ces bateaux n’avaient rien à craindre. Bien sûr, de sa position, et selon l’inspiration du moment, Egwene aurait pu les embraser les uns après les autres ou consteller leur coque de trous histoire de les regarder sombrer. Mais agir ainsi aurait provoqué nombre de noyades, car dans l’eau glacée, atteindre les berges n’aurait pas été facile, même pour les hommes qui savaient nager. Un seul mort, et elle se serait rendue coupable d’avoir utilisé le Pouvoir comme une arme.
Egwene tentait de vivre comme si elle avait déjà prononcé les Trois Serments. Et ces Serments, justement, protégeaient les bateaux de toute attaque venue d’une sœur.
Une Aes Sedai ayant juré sur le Bâton des Serments n’aurait pu se forcer à produire les tissages requis – en supposant qu’elle en soit capable –, sauf si elle avait pu se convaincre que les navires la menaçaient directement.
Mais les capitaines et les équipages, à en juger par leur comportement, ne se sentaient pas à l’abri pour autant.
Alors que les bateaux approchaient, des cris retentirent au-dessus de l’eau. Dans les nids-de-pie, les guetteurs désignaient Gareth et Egwene, les prenant sans doute pour une Aes Sedai et son Champion. En tout cas, les capitaines ne coururent pas le risque de parier sur une autre possibilité. Très vite, le rythme des avirons s’accéléra – pas de beaucoup, mais ce « peu » devait coûter des efforts inhumains aux rameurs. Sur le gaillard d’arrière du navire de tête, une femme – le capitaine, sans doute – agitait les bras pour demander plus d’efforts. Sillonnant le pont, des marins tiraient sur les câbles ou leur donnaient du mou pour modifier l’orientation des voiles. À première vue, Egwene n’eut pas l’impression que leur travail était très efficace.
À bord des sept navires, il n’y avait pas que des marins. Tous les passagers se pressaient le long des bastingages, certains utilisant une longue-vue pour mesurer la distance qu’il restait à franchir jusqu’au port.
Egwene envisagea de faire exploser au-dessus de chaque bateau une grosse boule de lumière – peut-être avec un roulement de tonnerre en guise de ponctuation. Histoire, bien entendu, que tous les marins et passagers dotés d’un cerveau comprennent qu’ils ne devaient pas leur salut à la vitesse ou à l’éloignement, mais bien à la clémence inspirée par les Trois Serments. Ces gens auraient dû savoir qu’ils étaient entiers grâce aux Aes Sedai !
Egwene soupira, secoua la tête et se tança intérieurement. Ce tissage, si simple fût-il, attirerait l’attention en ville – bien plus que la présence d’une sœur solitaire sur la berge, puisque les Aes Sedai y venaient souvent contempler Tar Valon et la Tour Blanche. Même si la « riposte » à son tissage se limitait à une manifestation de force équivalente, quand ils commençaient, les bras de fer de ce genre pouvaient mener très loin. Et lorsqu’on en perdait le contrôle, qui savait où ça finissait ? Ces cinq derniers jours, il y avait eu bien trop d’occasions de déraper pour en ajouter une.
— Le capitaine du port, dit Gareth, n’a jamais admis plus de huit ou neuf bateaux en même temps. En tout cas, depuis notre arrivée. (Il désigna le navire de tête, qui arrivait à leur hauteur.) Mais les capitaines ont travaillé dur sur la synchronisation, dirait-on. Un autre groupe apparaîtra bientôt et atteindra la cité au moment où les Gardes de la Tour auront déterminé que ces hommes viennent pour s’engager.
» Jimar Chubain est assez avisé pour se méfier des espions que j’aurais pu infiltrer sur ces bateaux. D’après ce que je sais, les gardes sont en majorité massés dans les deux ports et sur les tours qui commandent les ponts. À part ça, il y en a très peu ailleurs. Mais ça changera. Les arrivées de bateaux commencent dès l’aube et continuent jusqu’au crépuscule – même chose dans le port du Sud. Ce groupe semble transporter moins de soldats que les autres. Mère, tous les plans sont brillants jusqu’au jour où il faut les mettre en application. À ce moment-là, on doit improviser, si on ne veut pas se faire écraser.
Egwene eut un grognement dubitatif. Sur les sept navires, il devait y avoir un peu plus de deux cents passagers. Quelques marchands ou négociants, certes, plus d’innocents voyageurs, mais les premiers rayons du soleil faisaient briller des casques, des plastrons et des disques de métal cousus sur des gilets de cuir. Chaque jour, combien de « cargaisons » semblables arrivaient à Tar Valon ? Même s’il était difficile de donner un chiffre, un flot régulier d’hommes venaient s’enrôler pour servir sous les ordres du haut capitaine Chubain.
— Pourquoi les hommes sont-ils toujours si pressés de tuer ou de se faire tuer ? marmonna Egwene, agacée.
Le seigneur Gareth la regarda avec son calme habituel. Sur son hongre bai aux naseaux barrés d’une bande blanche, on eût dit une statue. Parfois, Egwene comprenait un tout petit peu ce que Siuan éprouvait pour cet homme. Le plus souvent, elle se demandait comment faire pour le surprendre – juste histoire de voir.
Quant à la question qu’elle venait de poser, Egwene connaissait la réponse aussi bien que le général. En tout cas, lorsqu’elle concernait des soldats. Parmi eux, il y avait bien sûr des hommes venus défendre une cause ou lutter pour les valeurs qu’ils partageaient. D’autres étaient en quête d’aventures, rien de plus ni de moins. Mais pour l’écrasante majorité, brandir une pique ou une lance rapportait deux fois plus que de suer derrière la charrue de quelqu’un d’autre – et une demi-fois mieux que ça, quand on montait assez bien pour intégrer la cavalerie. Sur cette échelle de soldes, les arbalétriers et les archers se situaient au milieu.