Un employé pouvait espérer avoir un jour sa propre ferme, ou une boutique à lui, ou un petit capital que ses fils feraient fructifier. Pas grand-chose, quand on comparait aux milliers d’histoires de soldats revenus les poches pleines d’or après cinq ou dix ans de service. Des hommes du rang devenus généraux ou même anoblis. Pour un miséreux, se plaisait à dire Gareth, brandir une pique était sûrement plus rentable que manier une pioche. Même si le risque de mourir était bien plus élevé que les chances de se couvrir de gloire et d’argent.
Une vision du monde amère, au goût d’Egwene, mais sûrement partagée par la majorité des hommes présents sur les bateaux. Faire la fine bouche n’aurait pas été honnête, puisqu’elle avait levé son armée sur ces bases. Pour un homme résolu à chasser l’usurpatrice qui s’était proclamée Chaire d’Amyrlin – voire pour chaque combattant capable de dire qui était Elaida – dix ou peut-être même cent avaient rallié la « cause » pour la solde.
Histoire de montrer aux gardes du port qu’ils n’avaient pas d’armes, plusieurs hommes, sur les navires, levèrent les mains.
— Non, c’est toujours « non » …, souffla Egwene.
Le seigneur Gareth soupira. Puis il parla d’un ton égal, mais pour tenir des propos assez peu réconfortants.
— Mère, tant que les ports seront ouverts, Tar Valon se remplira mieux le ventre que nous. Loin de crever de faim, la Garde de la Tour prospérera et se renforcera. Même si c’est mon plus cher désir, je doute qu’Elaida autorise Chubain à tenter une sortie. Chaque jour d’attente supplémentaire nous rapproche du moment où il faudra payer un lourd tribut à la faim. Depuis le début, j’affirme que tout se terminera par un assaut, et je le crois toujours. Oui, ce point n’a pas changé, mais tous les autres sont différents. Ordonne aux sœurs de nous faire franchir le mur d’enceinte, et je prendrai Tar Valon. Ce ne sera pas beau à voir – comme toujours. Mais la cité sera à toi, et il y aura moins de morts que si tu tergiverses.
L’estomac noué, Egwene eut l’impression de ne plus pouvoir respirer. Lentement, elle exécuta quelques exercices de novice pour se calmer. Les rives devaient contenir le fleuve et le guider sans le contrôler… L’image-clé, pour retrouver la paix intérieure.
Trop de gens connaissaient l’existence des portails et les avaient vus à l’œuvre. En un sens, Gareth était le pire de tous. Né pour la guerre, il en était devenu un expert. Après avoir découvert qu’un portail pouvait transporter beaucoup plus qu’un petit groupe, il n’avait pas été long à additionner deux et deux. Les murs de Tar Valon, hors de portée de catapulte, sauf à en installer une sur une barge, et renforcés par le Pouvoir, ne pèseraient pas lourd face à une armée capable de « voyager ». Mais en sus de Gareth Bryne, d’autres hommes auraient tôt ou tard la même idée. Pour les Asha’man, c’était déjà fait, semblait-il. Si elle n’avait jamais été « jolie », la guerre deviendrait bientôt abominablement laide.
— C’est toujours « non », répéta Egwene. Des gens mourront avant que ce soit fini, je le sais…
Lumière ! En fermant les yeux, elle les voyait tomber, tous ces malheureux. Mais si elle prenait les mauvaises décisions, les victimes seraient encore plus nombreuses. Et pas seulement ici.
— Mais je dois préserver la Tour Blanche en vue de Tarmon Gai’don et pour qu’elle se dresse entre les Asha’man et le monde. Si les sœurs finissent par s’entre-tuer dans les rues de Tar Valon, la tour ne survivra pas.
C’était déjà arrivé… et ça ne devait pas se reproduire.
— Si la Tour Blanche meurt, l’espoir mourra avec elle. Je ne devrais pas devoir te le répéter, général…
Daishar hennit et piaffa, nerveux comme s’il sentait l’irritation de sa cavalière. Mais Egwene tira sur les rênes, puis elle glissa la longue-vue dans l’étui accroché à sa selle.
Quand la lourde chaîne qui bloquait l’entrée du port commença à s’abaisser, les oiseaux qui pêchaient autour s’enfuirent. Longtemps avant l’arrivée du premier navire, l’obstacle aurait sombré sous l’eau, libérant le passage. Quand Egwene était-elle arrivée à Tar Valon par le même chemin que ces soldats ? En des temps immémoriaux, semblait-il. Une époque à jamais révolue. La jeune femme qui avait accosté avant d’être reçue par la Maîtresse des Novices était-elle la même qu’aujourd’hui ? Certainement pas…
Gareth hocha la tête et fit la grimace. Mais il ne renonçait jamais, pas vrai ?
— Mère, tu dois préserver la tour. Ma mission est de te la donner. Sauf si les choses ont changé sans que j’en sois informé… Partout, je vois des sœurs tenir des messes basses et regarder par-dessus leur épaule, mais j’ignore ce que ça signifie. Si tu veux toujours la tour, il faudra attaquer, et le plus tôt sera le mieux.
Soudain, la matinée parut plus sombre, comme si des nuages occultaient le soleil. Quoi que fasse Egwene, il y aurait des montagnes de morts, mais elle devait préserver la Tour Blanche. C’était impératif. En l’absence d’un bon choix, il fallait opter pour le moindre mal.
— J’en ai assez vu…, murmura-t-elle.
Après un dernier regard à la fine colonne de fumée noire, au-delà de la ville, elle fit volter Daishar et se dirigea vers le bosquet, à une centaine de pas du fleuve, où son escorte l’attendait.
Deux cents cavaliers en cuirasse ou veste couverte de disques métalliques auraient sûrement attiré l’attention s’ils s’étaient exhibés au bord du fleuve. Cela dit, Gareth l’avait convaincue d’emmener ces hommes armés de lances et d’arcs de cavalerie. Sans le moindre doute, la colonne de fumée, dans le lointain, montait de chariots incendiés. Des piqûres d’épingle, sans doute, mais qui se répétaient chaque nuit, parfois en deux ou trois endroits différents. Au point qu’en se levant tout le monde cherchait à repérer la fumée… Jusque-là, les coupables restaient insaisissables. Des chutes ou des tempêtes de neige soudaines les dissimulaient, quand leurs traces ne se volatilisaient pas comme par miracle. Des résidus de tissages prouvaient que des Aes Sedai aidaient les pillards. Postuler qu’Elaida ne pouvait pas avoir d’hommes ou de sœurs sur cette berge du fleuve était beaucoup trop optimiste. Mettre la main sur Egwene al’Vere lui aurait fait tellement plaisir.
Les cavaliers n’étaient pas les seuls protecteurs de la jeune femme. En plus de Sheriam, sa Gardienne des Chroniques, la Chaire d’Amyrlin rebelle avait chevauché avec six autres Aes Sedai – et tous les Champions de celles qui en avaient, soit huit hommes qui attendaient derrière les sœurs, leur cape-caméléon battant au vent. Un spectacle à donner le tournis, lorsqu’ils disparaissaient, se confondant en tout ou en partie avec les arbres…
Conscients du danger – en ce qui concernait les pillards, en tout cas – et sentant que leurs Aes Sedai étaient tendues à craquer, les Champions sondaient les alentours comme si les deux cents cavaliers n’avaient pas été là. Concernés avant tout par la sécurité de leur Aes Sedai, ils ne se fiaient à personne d’autre.
Pas si petit que ça mais plus large que haut, Sarin à la barbe noire se tenait si près de Nisao que la sœur jaune, courte sur pattes, disparaissait sous son ombre. Alors qu’il était aussi large que Sarin, mais plus petit que Morvrin – quasiment du nanisme, même pour un Cairhienien –, Jori parvenait à donner la même impression.