Les trois Champions officiels de Myrelle s’étaient massés autour d’elle, interdisant à sa monture de bouger sans les bousculer.
Mince, la peau noire, le protecteur d’Anaiya, aussi beau qu’elle était ordinaire, réussissait presque à l’entourer à lui tout seul. Avec son gros nez et ses joues balafrées, Tervail faisait de même auprès de Beonin.
Comme c’était fréquent chez les sœurs blanches, Carlinya n’avait pas de Champion. Sous sa capuche, elle étudiait ceux des autres avec ce qui semblait être de l’envie.
Quelque temps plus tôt, Egwene aurait hésité à se montrer avec ces six femmes. À l’instar de Sheriam, toutes lui avaient juré fidélité pour des raisons différentes, et elles ne voulaient pas, comme Egwene, d’ailleurs, que ça devienne de notoriété publique – voire qu’on s’en doute, tout simplement. Par leur intermédiaire, elle avait pu influencer les événements – autant que possible en tout cas – alors qu’on la prenait pour une Chaire d’Amyrlin de paille. Une gamine dont le Hall de la Tour tirerait les ficelles sans jamais prêter l’oreille à ce qu’elle disait.
L’illusion s’était dissipée quand elle avait poussé les représentantes à déclarer la guerre à Elaida – leur but inavoué depuis qu’elles avaient fui la tour. Depuis, le Hall et les Ajah s’inquiétaient de ce que risquait de faire leur fausse marionnette et ne ménageaient pas leurs efforts pour que ça aille au moins dans leur sens.
Les représentantes n’avaient pas caché leur surprise quand Egwene avait accepté leur suggestion de fonder un conseil. Composée d’une sœur de chaque Ajah, cette entité devait la faire profiter de la sagesse et de l’expérience de ses membres. Ces femmes pensaient-elles qu’un premier succès – la déclaration de guerre – lui était monté à la tête ?
Bien entendu, elle avait fortement conseillé à Morvrin, Anaiya et aux autres de se faire nommer à ce conseil. Dans leurs Ajah, elles conservaient assez de prestige pour que ça passe – de justesse, cependant. Depuis des semaines, Egwene écoutait leurs avis, même si elle n’en tenait pas toujours compte. Désormais, il n’y avait plus de raisons d’organiser des réunions secrètes ou de se transmettre furtivement des messages.
Pendant qu’Egwene contemplait la tour, quelqu’un avait rejoint l’escorte…
Portant l’étroite étole bleue de sa charge, Sheriam parvint à se fendre d’une jolie révérence alors qu’elle était en selle. La Gardienne aux cheveux de feu poussait parfois très loin le protocole.
— Mère, la représentante Delana est venue pour te parler, annonça-t-elle.
Comme si Egwene n’avait pas vu la solide sœur grise perchée sur une jument presque aussi noire que la monture de Sheriam.
— D’une affaire importante, selon ce qu’elle dit…
Traduction, Delana n’avait pas voulu en révéler davantage à la Gardienne, qui devait en être fort marrie. Sur les privilèges de sa position, elle se montrait plus que chatouilleuse.
— En privé, si tu le veux bien, mère, dit Delana.
Abaissant sa capuche, elle révéla des cheveux couleur argent. Pour une femme, elle avait une voix rauque, mais l’urgence ne la faisait pas vibrer, pour le moment.
Sa venue était plutôt surprenante. Au Hall de la Tour, Delana soutenait souvent Egwene quand les représentantes s’écharpaient pour savoir si une décision concernait ou non la guerre contre Elaida. Lorsque c’était le cas, le Hall devait se plier aux ordres de la Chaire d’Amyrlin comme s’ils faisaient l’objet du « grand consensus ». Or, les sœurs n’aimaient pas ça, y compris celles qui avaient voté pour la guerre. Du coup, les querelles étaient interminables. Ces femmes voulaient renverser Elaida, mais livrées à elles-mêmes, elles se seraient épuisées en arguties.
Le soutien de Delana n’était pas toujours un cadeau. Capable de donner un soir l’image parfaite d’une négociatrice grise en quête de consensus, elle pouvait se transformer, dès le lendemain, en une harpie au ton si strident que toutes les représentantes à portée d’oreille s’enfuyaient comme une volée de moineaux. Et ce n’était pas sa seule manière de lâcher le chat parmi les pigeons, comme on disait. Par trois fois, à ce jour, elle avait exigé que le Hall, dans une proclamation solennelle, accuse Elaida d’appartenir à l’Ajah Noir. À chaque occasion, un silence gêné s’était ensuivi – jusqu’à ce que quelqu’un propose d’ajourner la session.
L’Ajah Noir n’était pas un sujet dont on débattait en public. Sauf pour Delana, qui discutait de tout ouvertement – du casse-tête consistant à trouver des robes blanches pour neuf cent quatre-vingt-sept novices à la question capitale de savoir si Elaida avait des soutiens secrets parmi les rebelles. Un autre sujet qui tapait sur les nerfs des sœurs…
Une interrogation demeurait : pourquoi Delana était-elle là après avoir chevauché seule à une heure si matinale ? Jusque-là, elle n’avait jamais abordé Egwene sans être accompagnée d’une ou deux représentantes – voire trois, de préférence.
Dans les yeux de Delana, Egwene ne lut rien de plus que sur son visage lisse d’Aes Sedai.
— Sur le chemin du retour, nous serons tranquilles… Sheriam, merci de rester en arrière avec les autres.
Dans les yeux verts de la Gardienne, un éclair brilla. De la colère ? Très efficace et très déterminée, Sheriam avait placé tous ses espoirs en Egwene. Assez logiquement, elle détestait être exclue des conversations que tenait la jeune femme. Tout le monde savait ça.
Bien qu’indignée, Sheriam hocha la tête après une très courte hésitation. Au début, elle avait eu du mal à savoir qui commandait, entre elle et sa protégée. Aujourd’hui, c’était terminé.
Quand on s’éloignait du fleuve, le terrain s’élevait régulièrement. Pas en une succession de collines, mais en pente raide, en direction du pic formidable qui se dressait à l’ouest. Même dans la Colonne Vertébrale du Monde, le pic du Dragon aurait dominé tout ce qui s’étendait autour de lui. Dans la région relativement plane qui entourait Tar Valon, ce mont semblait tutoyer le ciel – d’autant plus quand une fine colonne de fumée montait de son sommet couronné de neige, comme en ce moment. Cette « fine » colonne, vue de loin, devait être bien différente lorsqu’on l’observait de près.
Sur les pentes, les arbres disparaissaient à mi-chemin du sommet que nul n’avait jamais réussi à atteindre ni même à approcher. D’après ce qu’on disait, les os des fous qui avaient essayé blanchissaient entre les rochers. Pourquoi ces malheureux avaient tenté l’aventure, nul n’aurait été capable de le dire.
Certains soirs, l’ombre du pic s’étendait jusqu’à la ville. Les gens du coin, habitués, n’y prêtaient guère plus d’attention qu’à la Tour Blanche qui jaillissait vers le ciel depuis le cœur de la cité, visible à des lieues à la ronde. L’un comme l’autre, ces monstres de pierre étaient là depuis toujours et y resteraient jusqu’à la fin des temps. Mais pour vivre, on devait travailler au champ, pas se soucier d’une montagne ou du fief des Aes Sedai.
Dans les hameaux d’une dizaine de maisons au toit de chaume ou de tuile comme dans les villages, plus rares, qui en comptaient une centaine, les enfants qui jouaient dans la neige ou portaient de lourds seaux d’eau s’arrêtaient pour regarder, bouche bée, la colonne qui avançait sur les chemins de terre qu’on considérait comme des routes quand ils n’étaient pas couverts de poudreuse. Ces soldats n’arboraient aucun étendard, mais certains portaient sur leur manteau ou les manches de leur veste la fameuse Flamme de Tar Valon. Reconnaissables à leur curieuse cape, les Champions incitaient à penser qu’une partie des femmes au moins étaient des Aes Sedai. Même si près de la ville, les sœurs se faisaient rares, ces derniers temps, et quand ils en apercevaient, les enfants s’émerveillaient à tout coup. Idem lorsqu’il s’agissait des soldats…