Les fermes qui ravitaillaient Tar Valon occupaient presque tous ses alentours. En conséquence, le paysage, à perte de vue, n’était qu’une succession de champs fermés par des murets de pierre, de grands corps de ferme, d’étables géantes en pierre ou en brique et de taillis, de fourrés ou de bosquets disséminés au hasard. Sautant comme des lièvres, des gosses couraient à côté de la colonne pour mieux la détailler. Les adultes, c’était différent… Plutôt occupés à l’intérieur par un temps pareil, ceux qui s’aventuraient quand même dehors, chaudement vêtus, jetaient à peine un coup d’œil aux voyageurs. Les soldats, les Champions et les Aes Sedai, c’était bien beau, mais le printemps approchait, et ce ne seraient pas eux qui viendraient labourer puis planter. Les sœurs n’avaient aucune influence sur tout ça, et si la Lumière le voulait bien, ça continuerait ainsi.
Avancer en formation serrée étant obligatoire uniquement si on redoutait une attaque, Gareth Bryne avait opté pour une configuration « large ». Des éclaireurs, un détachement sur chaque flanc et une arrière-garde, mais à bonne distance du gros de la troupe mené par le seigneur en personne. Devant, Sheriam et les membres du « conseil » avançaient groupées, leurs Champions sur les talons.
Tout ce petit monde l’entourant de loin, Egwene, à condition de ne pas regarder autour d’elle, aurait pu se croire seule dans la campagne avec Delana. Au lieu de la presser de parler – le camp était encore loin et on n’ouvrait jamais de portail devant des témoins – la jeune Chaire d’Amyrlin décida de prendre le temps de comparer les fermes à celles de son territoire natal.
Agissait-elle ainsi parce qu’elle savait que Deux-Rivières n’était plus son foyer ? Regarder la vérité en face n’était jamais une trahison ; pourtant, elle ne devait surtout pas oublier Champ d’Emond et le reste. Quand on se détournait de ses origines, on risquait aussi de perdre conscience de son identité. De fait, il arrivait de plus en plus souvent que la fille de l’aubergiste de Champ d’Emond ne soit plus qu’une étrangère pour Egwene. Une pente dangereuse…
Si on les avait transportées à Champ d’Emond, ces fermes y auraient eu l’air incongru. Pourquoi ? Eh bien, c’était difficile à dire. Leur forme différente, l’inclinaison du toit plus abrupte… Quand on pouvait voir un peu sous la neige, les tuiles dominaient, alors que le chaume était roi à Champ d’Emond. Enfin, à l’époque… Aujourd’hui, sur tout le territoire, il y avait plus de pierre et de brique et les tuiles devenaient de plus en plus populaires. Egwene avait pu le voir dans le Monde des Rêves…
Les changements survenaient souvent trop lentement pour qu’on s’en aperçoive, ou trop vite pour qu’on s’y adapte. Mais quoi qu’il en soit, ils se produisaient. Rien n’était jamais immuable, même quand on croyait le contraire – ou quand on l’espérait.
— On murmure que tu vas faire de lui ton Champion, dit soudain Delana sur le ton de la conversation.
Apparemment, elle se concentrait sur la capuche de son manteau, qu’elle s’efforçait d’ajuster d’une main gantée. En selle, c’était une experte, si bien unie aux mouvements de sa jument qu’elle finissait par les oublier.
— Certaines sœurs croient même que c’est déjà fait. Je n’en ai plus depuis un moment, mais j’avoue que sentir la présence d’un Champion peut être réconfortant. Quand on choisit le bon…
Egwene arqua un sourcil, ravie de n’être pas bouche bée face à son interlocutrice. Le dernier sujet qu’elle attendait, ça ! Pourtant, Delana enchaîna :
— Le seigneur Gareth passe beaucoup de temps avec toi. Il est un peu vieux, pour un Champion, mais le premier que les sœurs vertes choisissent est souvent un homme d’expérience. Je sais que tu n’as jamais été membre d’un Ajah, mais pour moi, tu es une sœur verte… Si tu choisis le seigneur, Siuan sera-t-elle soulagée… ou bouleversée ? J’hésite entre les deux, je te l’avoue. Leur relation, si on peut utiliser ce terme, est hautement bizarre, mais ça ne semble pas gêner Siuan.
— Et si tu l’interrogeais plutôt sur cette affaire ?
Une remarque acide, il fallait le reconnaître. Egwene n’aurait pas su expliquer pourquoi Gareth Bryne s’était rallié à elle, mais le Hall de la Tour avait mieux à faire que se vautrer dans les commérages.
— Tu peux dire à qui tu voudras que je ne suis liée à personne. Si Gareth passe du temps avec moi, comme tu l’as souligné, c’est parce qu’un général doit communiquer avec sa Chaire d’Amyrlin. Merci de rappeler ça aux autres.
Ainsi, Delana la voyait comme une sœur verte. Eh bien, c’était l’Ajah qu’elle aurait choisi, même si elle entendait n’avoir qu’un Champion. Hélas, Gawyn devait être à Tar Valon, ou en chemin pour Caemlyn, et dans les deux cas, elle ne lui mettrait pas la main dessus avant longtemps.
Flattant distraitement l’encolure de Daishar, Egwene tenta de continuer à sourire. Oublier un moment le Hall lui avait fait du bien. Aujourd’hui, elle comprenait pourquoi Siuan, quand elle occupait son poste, ressemblait si souvent à une ourse frappée par une rage de dents.
— Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on ne parle que de ça, en tout cas, jusque-là… Mais savoir si tu prendras un Champion, et qui sera l’élu, intéresse pas mal de gens. Entre nous, je doute que Bryne soit un choix consensuel.
Delana jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. À Gareth Bryne, aurait parié Egwene. Pourtant, quand elle regarda de nouveau devant elle, la représentante grise sauta du coq à l’âne.
— Tu n’as pas choisi Sheriam comme Gardienne, c’est vrai… Mais tu dois savoir que ce « conseil » a surtout pour fonction de te surveiller au bénéfice des Ajah.
Sa jument étant plus petite que Daishar, Delana dut lever la tête pour croiser le regard d’Egwene. Une gymnastique qui lui déplut, à l’évidence.
— On murmure aussi que Siuan te conseille trop bien – surtout après l’affaire de la déclaration de guerre contre Elaida. Mais Siuan est encore amère à cause de ce qui lui est arrivé, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, Sheriam en est presque unanimement tenue pour responsable. Mais quoi qu’il en soit, les Ajah entendent être avertis, si tu décidais de leur faire une autre surprise.
— Merci de l’avertissement, fit poliment Egwene.
Sheriam, responsable ? Même après qu’elle eut prouvé au Hall qu’elle n’avait rien d’une marionnette, d’aucunes continuaient à penser que quelqu’un tirait ses ficelles. Au moins, à propos du « conseil », personne ne soupçonnait la vérité. Et il fallait que ça continue.
— Tu as une autre raison d’être méfiante, ajouta Delana, son ton nonchalant démenti par l’intensité de son regard.
Pour elle, tout ça avait plus d’importance qu’elle voulait bien le laisser paraître.
— Chaque conseil que ces femmes te donnent vient directement de la dirigeante de leur Ajah. Comme tu le sais, une dirigeante et ses représentantes n’ont pas toujours les mêmes points de vue. Si tu écoutes tes conseillères, tu risques de te retrouver en porte-à-faux avec le Hall. Toutes les décisions ne concernent pas la guerre, ne perds pas ça de vue, mais tu ne voudrais pas pour autant qu’elles te soient défavorables.
— Avant de décider, fit Egwene, une Chaire d’Amyrlin doit prendre l’avis de tout le monde. Mais je me souviendrai de ta mise en garde, mon enfant.
Delana la tenait-elle pour une imbécile ? Voulait-elle la mettre en colère ? Sous l’emprise de la rage, on prenait des décisions qu’on regrettait souvent après. Et on disait des choses qu’il était dur de retirer… Le jeu de Delana ne semblait pas très clair, mais quand les représentantes ne pouvaient pas la manipuler d’une façon, elles en essayaient une autre. Par bonheur, depuis sa nomination, Egwene en avait appris long sur l’art d’échapper aux marionnettistes.