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Respirant lentement et profondément, elle trouva le calme dont elle avait besoin. Un exercice qu’elle avait souvent répété, ces derniers temps.

Impassible, la sœur grise aurait pu passer pour un parangon d’équanimité, n’eût été son regard perçant.

— Mère, tu devrais essayer d’apprendre ce qui se dit au sujet de négociations avec Elaida.

Egwene faillit sourire. Delana avait marqué une assez longue pause, et c’était délibéré. À l’évidence, elle détestait être appelée « mon enfant » par une femme plus jeune que la plupart des novices – celles qui venaient de la tour, sans même parler des nouvelles recrues. Cela dit, Delana elle-même était trop jeune pour une représentante. Et elle contrôlait moins bien sa colère qu’une fille d’aubergiste.

— Et pourquoi devrais-je poser cette question ?

— Parce que le sujet a été débattu au Hall, ces derniers jours. Pas sous forme d’une proposition, mais comme une virtualité – très sereinement, par Varilin, puis Takima et enfin Magla. Faiselle et Saroiya ont paru très intéressées…

Calme ou pas, le ver de la colère se tortilla soudain dans les entrailles d’Egwene et elle eut toutes les peines du monde à l’écrabouiller. Avant le schisme de la tour, ces cinq sœurs étaient des représentantes. Plus important encore, elles se répartissaient entre les deux principales factions en lutte pour contrôler le Hall. En réalité, elles hésitaient entre suivre Romanda ou Lelaine, deux femmes qui continueraient à s’opposer même si ça devait entraîner leur perte.

Deux femmes qui menaient d’une main de fer leurs disciples.

Egwene voulait bien croire que les autres avaient été affolées par les événements. Pas Romanda ou Lelaine…

Depuis quelques jours, les rumeurs au sujet d’Elaida et de la reconquête de la Tour Blanche avaient été balayées par d’angoissantes conversations sur l’incroyable déchaînement de Pouvoir qui n’aurait jamais dû être possible. Presque toutes les sœurs auraient voulu savoir d’où ça venait – en mourant de peur à l’idée de l’apprendre.

La veille, Egwene avait réussi à convaincre le Hall qu’un petit groupe pourrait sans danger « voyager » jusqu’au site du phénomène – pour le localiser, faire appel à la mémoire suffirait –, et depuis, les sœurs retenaient leur souffle en attendant le retour d’Akarrin et de ses compagnes. Chaque Ajah avait voulu envoyer une femme pour le représenter. Dans le lot, Akarrin avait été la seule Aes Sedai vraiment impatiente de partir.

Lelaine et Romanda, elles, n’avaient montré aucun intérêt pour l’événement. Une explosion de Pouvoir incroyablement puissante et longue ? Et après ? C’était arrivé très loin d’ici, et sans faire de victimes, apparemment. Si c’était l’œuvre des Rejetés, comme on pouvait le parier, les chances d’en apprendre plus long seraient minuscules. Quant à pouvoir s’y opposer, ça tiendrait de l’impossible. En face d’une crise majeure, perdre son temps et son énergie sur ce qu’on ne contrôlait pas était criminel.

L’avis de deux femmes dévastées d’être pour une fois d’accord… Pourtant, elles se rejoignaient aussi sur le sort d’Elaida, qui devait être privée de l’étole et exilée. Sur ce point, Romanda se montrait presque aussi frénétique que son ennemie jurée. Furieuse qu’Elaida ait osé renverser une Chaire d’Amyrlin issue des rangs bleus, Lelaine hurlait à la mort depuis qu’Elaida avait carrément dissous l’Ajah.

Et ces deux femmes autoriseraient qu’on parle de négociations devant elles ? Ça n’avait aucun sens.

Egwene ne voulait surtout pas que Delana – ou quiconque d’autre – se doute que Sheriam et compagnie étaient davantage qu’une bande de chiens de berger qui la surveillaient. Pourtant, elle leur cria d’approcher d’un ton autoritaire. Assez intelligentes pour garder les secrets qui ne devaient pas transpirer – une saine précaution, puisqu’elles se seraient fait écorcher vives par leurs Ajah respectifs –, elles obéirent sans hâte excessive, se plaçant autour des deux cavalières avec sur le visage la légendaire impassibilité des Aes Sedai. Egwene demanda alors à Delana de répéter sa tirade. Malgré son souci original d’intimité, la sœur grise s’exécuta après quelques hésitations de pure forme.

Aussitôt, la légendaire impassibilité des Aes Sedai vola en éclats.

— De la folie ! s’écria Sheriam avant que quiconque ait pu ouvrir la bouche.

Elle semblait furieuse et… un peu effrayée. Non sans raison, puisque son nom figurait sur la liste des rebelles promises à être calmées.

— Aucune de ces femmes ne peut croire que de telles négociations sont possibles !

— Je signe cette déclaration des deux mains, fit Anaiya.

Des plus ordinaires, ses traits faisaient penser à une fermière, pas à une sœur bleue, et elle s’habillait très simplement – dans le grand monde, en tout cas. Cela dit, elle contrôlait son hongre bai avec une aisance qui rappelait celle de Delana. Pour lui faire perdre son calme, il fallait se lever tôt. Cela dit, parmi les représentantes qui avaient évoqué des négociations, on ne comptait aucune sœur bleue. Si Anaiya n’avait rien d’une guerrière, pour elle, comme pour les autres membres de son Ajah, le combat à venir serait à mort et aucun des deux camps ne ferait de quartier.

— De toute façon, reprit-elle, Elaida a clairement présenté la situation.

— Elaida ne sait pas ce qu’elle raconte, fit Carlinya en inclinant rageusement la tête en arrière.

Sa capuche s’abaissa, révélant ses courtes boucles. Agacée, elle la remit en place. Avare d’émotions, comme toutes les sœurs, elle était pourtant aussi rouge que Sheriam.

— Elle ne peut pas imaginer que nous reviendrons ramper devant elle. Et comment Saroiya peut-elle croire qu’elle acceptera moins que ça ?

— Elaida a effectivement exigé que nous rampions, marmonna Morvrin.

Les mains sur ses hanches grassouillettes, elle ne cachait pas son irritation. Avisant des pies qui s’envolaient d’un arbre, effrayées par la colonne, elle les foudroya du regard comme si elle entendait les carboniser dans l’air.

— Trop souvent, Takima parle pour le plaisir d’entendre sa propre voix…

— Faiselle aussi, renchérit Myrelle avec un regard noir pour Delana, comme si elle était responsable de tout. Pourtant, je ne m’attendais pas à de telles bêtises de sa part. Elle n’a jamais rien eu d’une idiote.

Même pour une sœur verte, cette femme au teint olivâtre avait un sacré caractère.

— Magla ne peut pas être si stupide, intervint Nisao. C’est impossible. D’autant plus, même si le dire me fait mal au cœur, qu’elle est entièrement sous la coupe de Romanda. Laquelle se demande simplement s’il faudra fouetter Elaida avant de l’envoyer en exil…

Mimant la neutralité, Delana eut quelque peine à ravaler un sourire satisfait. Comme on aurait pu s’en douter, c’étaient exactement les réactions qu’elle espérait obtenir.

— Romanda domine tout autant Saroiya et Varilin. Quant à Faiselle et Takima, elles ne s’autorisent jamais un pas sans l’aval de Lelaine. Pourtant, toutes ont bien fait les déclarations que je vous rapporte. Cela précisé, je pense que tes conseillères, mère, partagent plutôt le point de vue majoritaire parmi les sœurs.

Tirant sur ses gants pour les défroisser, la sœur grise coula un regard en biais à Egwene.

— Tu peux étouffer tout ça dans l’œuf, si tu fais montre de fermeté. À première vue, les Ajah te soutiendront. Et moi aussi, bien entendu, au sein du Hall. Parmi beaucoup d’autres, ce qui te permettra de mettre un terme à cette affaire.

Comme si Egwene avait eu besoin de soutien pour une telle chose ! Delana essayait-elle de se faire bien voir ? Ou tentait-elle de laisser croire qu’être aux côtés de la jeune Chaire d’Amyrlin comptait plus que tout pour elle ?