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Les yeux baissés sur un point, entre les oreilles de sa jument, Beonin n’avait pas encore dit un mot. Sans crier gare, elle secoua violemment la tête. D’habitude, ses grands yeux bleus exprimaient une stupéfaction permanente. Là, ils brillaient de colère quand ils se posèrent tour à tour sur les autres sœurs, Egwene comprise.

— Pourquoi devrait-il être hors de question de négocier ? lança-t-elle.

Sheriam la regarda, surprise, et Morvrin en resta bouche bée. N’en ayant cure, Beonin, son accent du Tarabon plus prononcé que d’habitude, s’en prit à Delana :

— Toutes les deux, nous sommes des sœurs grises. Des diplomates qui négocient. Les conditions d’Elaida sont drastiques, mais c’est souvent le cas, au début de pourparlers. Nous pouvons réunifier la Tour Blanche et garantir la sécurité de tout le monde. Tout ça grâce à de simples négociations.

— Les sœurs grises font aussi fonction de juges, répondit Delana, et Elaida a été condamnée.

À la lettre, ce n’était pas exact. Mais Delana semblait plus perturbée encore que les autres par l’éclat de Beonin.

— Tu veux marchander sur le nombre de coups de fouet que nous recevrons ? Pas moi, et je ne suis sûrement pas la seule dans ce cas.

— La situation a changé, insista Beonin. (Elle tendit une main vers Egwene, comme pour l’implorer.) Au sujet du Dragon Réincarné, Elaida ne prétendrait pas le contrôler si ce n’était pas vrai. Cette explosion de saidar était un avertissement. Les Rejetés se préparent à agir, et la Tour Blanche doit…

— Assez ! coupa Egwene. Tu veux parlementer avec Elaida ? (Non, ça n’était pas la bonne formulation, parce que l’usurpatrice ne participerait pas en personne aux débats.) Ou plutôt avec les représentantes qui n’ont pas quitté la tour ?

— Oui, assura Beonin. Tout peut encore s’arranger, j’en suis sûre.

— Dans ce cas, tu as ma permission.

Aussitôt, les autres sœurs, parlant toutes en même temps, tentèrent de dissuader Egwene. Enfin, c’était de la folie ! Criant aussi fort que Sheriam, Anaiya gesticulait frénétiquement et Delana, les yeux exorbités, semblait terrorisée. Autour du petit groupe, des cavaliers cessèrent de sonder les fermes pour regarder les Aes Sedai. Les Champions se tendirent, conscients que leurs protégées étaient bouleversées – sans même avoir besoin du lien pour ça, tant c’était évident. En hommes avisés, ils n’approchèrent pas. Quand des sœurs élevaient la voix, la prudence était de mise.

Egwene ignora les cris et les gestes. Depuis le début, elle se creusait les méninges pour trouver un moyen de mettre un terme au conflit et retrouver l’unité et l’harmonie de la Tour Blanche. Sur ce sujet, elle avait conversé des heures avec Siuan, qui avait pourtant d’excellentes raisons de vouloir renverser Elaida. Pour sauver la tour, Egwene serait allée jusqu’à se rendre, et tant pis si l’élévation d’Elaida ne semblait pas très légale. D’abord indignée par d’éventuelles négociations, Siuan avait fini par se rendre à la raison. L’avenir de la tour passait avant tout.

Beonin était si jolie, quand elle souriait. Il aurait été dommage que ça n’arrive plus…

Egwene éleva la voix – juste ce qu’il fallait pour faire taire ses compagnes.

— Tu prendras langue avec Varilin et les autres sœurs citées par Delana, dit-elle à Beonin. Ensuite, débrouillez-vous pour contacter la tour. Voici la condition que je pose en préambule : Elaida devra démissionner puis s’exiler.

Une nécessité, parce que cette femme n’accepterait jamais de reprendre les « renégates ». En droit, une Chaire d’Amyrlin n’avait aucune influence sur les affaires internes des Ajah, mais Elaida avait décrété que les rebelles n’appartenaient plus à aucun de ceux-ci. Si on ne faisait rien, les sœurs devraient implorer pour être réadmises – après avoir subi une pénitence sous le contrôle de l’usurpatrice qu’elles avaient combattue. En agissant ainsi, Elaida ne réunifierait pas la tour. Au contraire, elle aggraverait le schisme.

— Beonin, je n’accepterai rien d’autre. Tu m’entends ? Ce n’est pas négociable.

Les yeux révulsés, Beonin serait tombée de selle si Morvrin ne l’avait pas rattrapée – avant de la gifler de toutes ses forces, moins pour la réanimer que pour se défouler.

Les autres sœurs regardaient Egwene comme si elles la voyaient pour la première fois. Alors qu’elle avait sûrement prévu une scène de ce type, Delana aussi en était bouche bée.

Le malaise de Beonin avait mis fin à la polémique. Histoire qu’ils cessent de tendre le cou, les yeux ronds, Gareth Bryne ordonna à ses hommes de se ressaisir. Plusieurs eurent cependant du mal à détourner le regard des Aes Sedai.

— Il faut rentrer au camp, rappela Egwene.

Avec un calme parfait. Tout ce qui devrait être fait le serait… Une reddition aurait peut-être aidé la tour, mais elle en doutait beaucoup. Alors, verrait-on de nouveau des sœurs en affronter d’autres dans les rues ? Sans doute, si le plan de la jeune Chaire d’Amyrlin échouait.

— Nous avons du pain sur la planche, dit-elle en tirant sur ses rênes. Et le temps presse.

En supposant qu’il en reste assez.

17

Des secrets

Dès qu’elle fut sûre que sa graine empoisonnée avait pris, Delana souffla qu’il vaudrait mieux qu’on ne les voie pas revenir ensemble au camp. Sur ces mots, elle fila, poussant sa jument au trot sans se soucier de la neige.

Les Champions restèrent à bonne distance des sœurs et les soldats s’intéressèrent de nouveau aux fermes et aux bosquets – sans oser un regard supplémentaire sur les Aes Sedai. En revanche, comme tous les hommes, ils n’avaient aucune idée des moments où il valait mieux se taire. Le leur ordonner les aurait incités à bavarder davantage encore – voyons, puisque c’était entre eux, comment les confidences qu’ils partageaient auraient-elles pu fuiter ?

Sur l’insistance des Aes Sedai, les Champions avaient une véritable discipline. Les soldats, eux, se répandraient sur ce qu’ils avaient vu, y compris le départ hâtif de Delana, après une prise de bec avec Egwene.

Tout était soigneusement prévu. Si on l’arrosait bien, la mauvaise graine finirait par tout envahir. Cerise sur le gâteau, Delana avait réussi à détourner le blâme sur Beonin.

Au bout du compte, la vérité sortait toujours du puits, comme on disait. Dégoulinante de rumeurs, de spéculations et de mensonges éhontés, la pauvre avait en général du mal à se faire reconnaître…

— J’espère qu’il est inutile de demander si l’une d’entre vous avait déjà entendu parler de cette histoire ?

Une question posée d’un ton presque nonchalant et tout en sondant le paysage. Pourtant, les dénégations qui suivirent – même de la part de Beonin, qui foudroyait Morvrin du regard – mirent du baume au cœur à Egwene. En principe, ces réactions étaient sincères. Quand elles lui avaient juré fidélité, ces femmes ne pouvaient pas avoir menti – sauf si elles appartenaient à l’Ajah Noir. Une lointaine possibilité qu’il ne fallait pas écarter, certes, mais qui n’était pas vraiment préoccupante. Cela dit, les gens les plus loyaux, après avoir prêté serment, pouvaient commettre les pires infamies s’ils pensaient de bonne foi servir leur cause. Et quand on leur avait un peu forcé la main, ils étaient prompts à repérer la moindre faille de l’engagement qu’ils venaient de souscrire.

— La question qui compte, dit Egwene, est la suivante : quel objectif vise Delana ?

Devant des femmes familières du Grand Jeu, inutile de multiplier les explications. Si Delana avait voulu étouffer dans l’œuf toutes négociations avec Elaida – en évitant de se mouiller directement dans le processus – elle aurait pu s’entretenir en privé avec Egwene à n’importe quel moment. Pour venir la voir, les représentantes n’avaient même pas besoin d’un prétexte.