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De plus, Delana aurait pu s’adresser à Halima – sa secrétaire particulière, mais qui dormait pourtant presque toutes les nuits sur une paillasse, sous la tente d’Egwene. La faute des maudites migraines que seuls les massages experts d’Halima parvenaient à apaiser…

À dire vrai, un message anonyme aurait suffi pour qu’Egwene, par décret, interdise au Hall toutes négociations ou esquisses de contacts avec Elaida. Même rompue à couper les cheveux en quatre, la sœur la plus attachée au règlement aurait dû admettre que des pourparlers de paix avaient un rapport direct avec la guerre qu’ils entendaient terminer…

À coup sûr, Delana avait fait en sorte que Sheriam et les autres soient présentes et informées de tout. Sa véritable cible était peut-être très différente de ce qu’on pouvait croire…

— Quel objectif elle vise ? répéta Carlinya, visage de marbre comme à son habitude. Semer la zizanie entre les dirigeantes des Ajah et les représentantes ? Ou provoquer une guerre entre les Ajah ?

Ajustant son manteau blanc brodé de fil blanc mais doublé de fourrure noire, elle continua d’un ton neutre, comme si elle débattait du prix d’une pelote de laine.

— Pourquoi voudrait-elle tout ça ? Désolée, je n’en sais rien… Mais les choses en arriveront là, sauf si nous sommes très prudentes – et elle ne peut pas savoir que nous le serons, ni que nous avons d’excellentes raisons pour ça. Bref, son but, c’est très probablement ce que j’ai évoqué.

— Carlinya, dit Morvrin, la première réponse qui vient à l’esprit n’est pas toujours la bonne. On ne peut pas savoir si Delana a préparé son coup avec la minutie que tu lui prêtes – et encore moins si elle a réfléchi dans le même sens que toi.

La sœur marron croyait à l’évidence plus au bon sens qu’à la logique ; en tout cas, c’était ce qu’elle prétendait. En réalité, elle semblait mêler les deux, ce qui la rendait très coriace et hautement méfiante face aux réponses trop rapides ou trop simples. Plutôt une qualité, ça…

— Delana essaie peut-être d’influencer certaines représentantes sur une affaire qui compte beaucoup pour elle. Comme la supposée appartenance d’Elaida à l’Ajah Noir… Qu’elle réussisse ou non, son but peut être quelque chose dont nous n’avons pas idée. Après tout, les représentantes sont aussi mesquines que n’importe qui d’autre. Pour ce qu’on en sait, Delana peut chercher à se venger d’une des femmes qu’elle a citées – pour une histoire qui remonte à son noviciat, quand elle suivait leurs cours. Au lieu de nous torturer l’esprit sur les causes, il vaudrait mieux nous soucier des conséquences…

Les traits de marbre et la voix neutre, Carlinya passa en un instant du détachement le plus froid au dédain le plus glacial. Dans son esprit rationnel, il y avait peu de place pour les faiblesses humaines. Et encore moins pour les fâcheux qui la contredisaient.

Anaiya eut un rire cristallin – presque celui d’une mère amusée – qui fit piaffer son cheval, mais elle ne tarda pas à le remettre au pas. On eût dit une fermière déridée par les grimaces des autres villageois. Certaines sœurs elles-mêmes étaient assez inconscientes pour se laisser prendre à son jeu et la négliger…

— Ne boude pas, Carlinya, dit-elle. Tu as sans doute raison. N’insiste pas, Morvrin, je sais ce que je dis ! Quel qu’il soit, je pense que nous pouvons saboter le plan de Delana.

Le ton n’était plus du tout amusé. Dès que la destitution d’Elaida était en cause, les sœurs bleues perdaient tout sens de l’humour.

Myrelle acquiesça avec conviction, puis cilla de surprise quand Nisao, pourtant peu bavarde d’habitude, lâcha :

— Tu peux te permettre d’arrêter ça, mère ? Je ne parle pas du plan de Delana, là… À supposer qu’on le perce à jour…

Elle leva une main pour intimer le silence à Morvrin, qui semblait vouloir repasser à l’attaque. Au milieu des autres, Nisao avait l’air d’une gamine, mais il ne fallait pas s’y fier. En bonne sœur jaune, elle débordait d’assurance et elle cédait très rarement du terrain face à ses opposantes.

— C’est des négociations avec les représentantes de la tour que je parle !

Un moment, tout le monde, même Beonin, dévisagea la sœur jaune.

— Pourquoi autoriserions-nous ça ? demanda Anaiya d’un ton agressif. Nous n’avons pas fait tout ce chemin pour bavasser avec Elaida.

Une fermière, oui… Mais qui cachait dans son dos un hachoir dont elle était décidée à se servir.

Nisao pointa fièrement le menton.

— Ai-je dit que ça nous enchante ? Mais allons-nous oser l’interdire ?

— Franchement, je ne vois pas très bien la différence, fit Sheriam d’une voix qui vibrait de colère – ou de peur, Egwene n’aurait su le dire à cent pour cent.

— Alors, réfléchis un moment et elle t’apparaîtra, répliqua sèchement Nisao.

La sécheresse d’une lame de couteau, avec le même pouvoir de couper.

— Pour le moment, seules cinq représentantes évoquent des négociations, et ce en sourdine. Mais qui sait si ça durera ? Quand tout le monde saura que cette solution a été proposée et rejetée, le désespoir ne risque-t-il pas de s’installer ? Non, qu’on ne m’interrompe pas ! Nous sommes parties avec dans le cœur un légitime désir de justice, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Tandis que nous contemplons les murs de Tar Valon, Elaida se prélasse à la tour. Depuis deux semaines, nous faisons du surplace, et ça risque encore de durer deux ans, ou peut-être vingt. Plus longtemps nous procrastinerons, et plus nos sœurs trouveront des excuses aux crimes d’Elaida. Très vite, elles se diront que c’est à nous de réunifier la tour, à n’importe quel prix. Voulez-vous attendre jusqu’à ce qu’elles se rallient les unes après les autres à l’usurpatrice ? Moi-même, je commence à trouver déplaisant d’être sur la berge à défier cette femme avec l’Ajah Bleu et vous pour seule compagnie. S’il y a des négociations, ça montrera au moins qu’il se passe quelque chose.

— Personne ne se ralliera à Elaida, affirma Anaiya en s’agitant sur sa selle.

Comme si elle était en train d’imaginer exactement le contraire, les scènes se déroulant sous ses yeux…

La Tour Blanche parlait au cœur de toutes les Aes Sedai. Très probablement, les sœurs noires elles-mêmes espéraient la voir réunifiée. Là, elle se dressait à courte distance, splendide et pourtant impossible à atteindre.

— Des pourparlers nous feraient gagner du temps, mère, concéda Morvrin à contrecœur – une répugnance qui se lisait aussi sur son visage. Encore quelques semaines, et le seigneur Gareth aura peut-être trouvé les navires qu’il lui faut pour bloquer les ports. Alors, tout changera en notre faveur. Sans ravitaillement et sans possibilité de faire sortir sa population, la ville crèvera de faim en un mois.

Non sans effort, Egwene s’accrocha à une impassibilité de bon aloi. Même si ces sœurs ne le savaient pas, il n’y avait guère d’espoir de parvenir à bloquer les ports. Sur ce point, Gareth avait été clair avec elle, longtemps avant qu’ils partent du Murandy. À l’origine, le général comptait acheter des bateaux pendant qu’ils remonteraient l’Erinin. Les utilisant pour transporter des vivres, il les aurait ensuite sabordés devant l’entrée des deux ports de Tar Valon. « Voyager » via des portails avait ruiné ce plan de plus d’une façon. Après l’arrivée de l’armée d’Egwene, le premier bateau à quitter la ville avait répandu partout la nouvelle du siège. Désormais, si loin au nord et au sud que Gareth ait envoyé des cavaliers, les capitaines utilisaient des canots pour faire transiter leurs marchandises, leur bateau restant à l’ancrage au milieu du fleuve. Malins, ils refusaient qu’on puisse réquisitionner leur bâtiment.

Gareth transmettait à Egwene seule des rapports que ses officiers ne faisaient qu’à lui. Pourtant, en parlant un peu avec les soldats, toutes les sœurs auraient pu savoir aussi…