Par bonheur, même les Aes Sedai en quête de Champions s’adressaient rarement aux militaires. En général, elles les tenaient pour une bande de rustres plus voleurs que des pies et couverts de crasse, sauf quand ils devaient traverser un cours d’eau à la nage – leur seule occasion de prendre un bain. Bref, pas le genre d’hommes dont une sœur aurait recherché la compagnie, sauf cas de force majeure. Ainsi, les secrets devenaient plus faciles à garder, en particulier les plus vitaux, à savoir ceux qu’il fallait cacher même à ses alliés, ou prétendus tels.
En un temps lointain, Egwene ne pensait pas ainsi. Mais c’était un héritage de la fille d’aubergiste qu’elle avait abandonnée derrière elle. Champ d’Emond était loin, et toutes les règles se révélaient différentes. Au village, un faux pas la conduisait à une convocation devant le Cercle des Femmes. Ici, ça pouvait signifier la mort – voire pire – et pas seulement pour elle…
— Les représentantes restées à la tour seront d’accord pour négocier, soupira Carlinya. Elles savent sûrement que le temps joue en notre faveur, puisque le seigneur Gareth finira par trouver ces bateaux. Cela dit, quand elles verront que nous n’avons aucune intention de nous rendre, elles risquent de mettre un terme aux débats.
— Elaida sera intraitable sur ce point, marmonna Myrelle.
Comme si elle parlait toute seule, pas pour alimenter la conversation. Frissonnant, Sheriam resserra sur son torse les pans de son manteau.
Très droite sur sa selle, seule Beonin semblait pleine d’allégresse. Souriant sous sa capuche, elle attendait son heure. Très bonne négociatrice, de l’avis général, elle savait patienter quand il le fallait.
— N’ai-je pas dit que vous pouviez prendre des contacts ? rappela Egwene.
Avec l’espoir d’une rebuffade, certes, mais quand on voulait vivre en respectant les Trois Serments, il fallait s’en tenir à sa parole. Comme elle avait hâte de jurer sur le Bâton des Serments ! Après, tout deviendrait tellement plus facile.
— Mais prenez garde à ce que vous dites… Sauf si elles croient qu’il nous a poussé des ailes, les représentantes se doutent que nous avons redécouvert le « voyage ». Pour en être certaines, elles auraient besoin que quelqu’un le leur dise… Laissez-les dans le flou, surtout. C’est un secret aussi important que la présence à la tour de dix de nos « furets ».
Myrelle et Anaiya sursautèrent et Carlinya regarda autour d’elle bien qu’aucun Champion ni aucun soldat n’ait été assez près pour entendre – sauf quand on criait à tue-tête. Morvrin se rembrunit encore et Nisao blêmit alors qu’elle n’avait rien eu à voir avec la décision de renvoyer à la tour des sœurs prétendument repentantes…
Même si la mission avait porté peu de fruits jusque-là, le Hall rebelle aurait sans doute été ravi d’apprendre que dix sœurs faisaient de leur mieux pour miner l’autorité d’Elaida. Les représentantes, en revanche, auraient détesté découvrir qu’on leur avait caché ça parce qu’on soupçonnait certaines d’entre elles d’appartenir à l’Ajah Noir. Pour Sheriam et les autres, révéler tout ça serait revenu à clamer partout qu’elles avaient juré fidélité à Egwene. Et pour elles, les conséquences n’auraient guère été différentes.
Jusque-là, le Hall n’avait condamné personne au fouet. Les représentantes piaffant de colère à l’idée qu’Egwene contrôle la guerre, il ne serait pas étonnant qu’elles sautent sur l’occasion de montrer qu’il leur restait encore quelque autorité. Et ce en exprimant au passage leur mécontentement…
Apparemment, Beonin était la seule à s’être opposée à l’infiltration de rebelles à la Tour Blanche, du moins jusqu’à ce qu’il devienne évident que ça ne découragerait pas les autres d’aller de l’avant. Pourtant, elle prit une inspiration hésitante et plissa bizarrement les yeux. Une réaction au défi qu’elle allait devoir relever ? Trouver à Tar Valon des représentantes enclines à négocier risquait de ne pas être un jeu d’enfant. Sur ce qui se passait à la tour, les divers espions ne transmettaient que des rumeurs. Les vraies nouvelles arrivaient au compte-gouttes par l’intermédiaire de sœurs qui s’aventuraient dans le Monde des Rêves pour étudier le reflet fugitif et déformé de la réalité. De toutes ces informations, si fragmentaires fussent-elles, il ressortait qu’Elaida n’en faisait qu’à sa tête – le règne du caprice et de l’arbitraire – sans rencontrer d’opposition, y compris de la part du Hall.
Blêmissant de plus en plus, Beonin réussit à paraître plus mal en point que Nisao. Quant aux autres, Anaiya comprise, elles faisaient grise mine.
De quoi flanquer un coup au moral d’Egwene. Ces sœurs étaient les plus farouches opposantes d’Elaida – même en comptant Beonin, encline à traîner les pieds et bien plus bavarde qu’efficace. Cela dit, les sœurs grises, c’était notoire, croyaient pouvoir tout résoudre en palabrant. À l’occasion, il faudrait qu’elles essaient ça avec un Trolloc ou un bandit de grand chemin, juste pour voir.
Sans Sheriam et ces femmes, la rébellion contre Elaida aurait été étouffée dans l’œuf. Même ainsi, ça n’était pas passé loin… Hélas, l’usurpatrice paradait encore à la tour. Après tant d’épreuves et d’exploits, les résistantes historiques, même Anaiya, baissaient les bras face à un désastre annoncé.
Non ! Après avoir pris une grande inspiration, Egwene se redressa sur sa selle. La Chaire d’Amyrlin légitime, c’était elle, quoi qu’aient été les arrière-pensées du Hall au moment de sa nomination. Pour sauver la tour, elle devait attiser la flamme de la révolte. S’il fallait pour cela faire mine de vouloir négocier, tant pis. Des Aes Sedai feignant de viser un objectif alors qu’elles en avaient un autre ? Dans l’histoire, c’était arrivé plus d’une fois. Tout ce qui pouvait nuire à Elaida ou bénéficier à la rébellion, Egwene était résolue à le faire. Sans reculer devant le prix à payer…
— Fais durer les pourparlers le plus longtemps possible, Beonin. À part les secrets essentiels, aucun sujet ne sera tabou. Mais surtout, occupe ces femmes et incite-les à se perdre en palabres…
Oscillant sur sa selle, la sœur grise semblait décidément très malade – sur le point de vomir, même, pour être précise.
Lorsque le camp fut enfin en vue, vers midi, l’escorte de cavalerie légère s’éloigna en direction du fleuve, laissant Egwene, les sœurs et les Champions continuer leur route sur la piste enneigée.
Après une brève hésitation, comme s’il voulait s’entretenir encore avec la Chaire d’Amyrlin, le seigneur Gareth fit volter sa monture et suivit les traces de ses hommes. Très pointilleux sur la notion de secret, il n’aurait jamais parlé à Egwene en public, surtout devant ce public-là. À ses yeux, il ne le cachait pas, Beonin et les autres n’étaient que les chiens de berger des Ajah.
Egwene se sentait un peu coupable de lui cacher la vérité. Mais pour protéger un secret, il fallait avant tout ne pas en parler à tort et à travers.
Véritable florilège de tentes de toutes les formes et couleurs, le campement, érigé à mi-chemin entre Tar Valon et le pic du Dragon, occupait presque toute la superficie d’un grand pâturage bordé d’arbres. Disposés en cercle, les chariots et les charrettes le défendaient contre une très peu probable sortie.
Au-delà des arbres, dans le lointain, de la fumée montait de ce qui devait être des cheminées. Prudents, les fermiers du cru gardaient leurs distances avec les envahisseurs – sauf quand il s’agissait de leur vendre des œufs, du lait ou du beurre. Ou d’implorer une guérison pour l’un ou l’autre de leurs compatriotes victime d’un accident. Pour l’heure, si près de la cité, il n’y avait aucun signe de l’armée d’Egwene. En fin stratège, Gareth avait concentré ses forces le long du fleuve, en partie dans les villes-ponts des deux berges, ou dans ce qu’il appelait les « camps de réserve ». Placés à des endroits essentiels, ces campements pouvaient fournir en un clin d’œil des soldats prêts à repousser toute contre-offensive – au cas où le seigneur Gareth se serait trompé sur les intentions du haut capitaine Chubain. Un bon militaire, aimait-il à dire, devait toujours envisager qu’il avait pu commettre une erreur.