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Considérant sa stature, nul n’osait mettre en question ses décisions. Parmi les sœurs, beaucoup auraient adoré pinailler sur les détails, mais commencer par contrôler les ponts, avant de lancer un assaut, semblait la meilleure façon de procéder. De plus, nombre d’Aes Sedai se réjouissaient de savoir les « soudards » hors de leur vue, même s’ils ne cessaient pas d’occuper leurs pensées.

Trois Champions en cape-caméléon sortirent du camp pour aller à la rencontre de la colonne. L’un d’eux étant très grand et un autre tout petit, ils s’étaient disposés par ordre de taille, le troisième chevauchant entre eux.

Quand ils saluèrent Egwene, ses compagnes et leurs Champions, il suffit de voir leur sourire assuré pour deviner qu’ils étaient dangereux et hautement conscients de l’être.

« Un Champion à son aise et un lion qui se repose sur une colline… » Le début d’un vieux dicton sur les Aes Sedai dont la suite s’était perdue au fil du temps. Mais y avait-il vraiment besoin d’en savoir davantage ? Soupçonneuses au point de craindre pour la sécurité d’un camp truffé d’Aes Sedai, les sœurs chargeaient leurs Champions de patrouiller en permanence. Des lions en première ligne, en quelque sorte…

À l’exception de Sheriam, les Aes Sedai s’éparpillèrent dès qu’elles eurent atteint la première rangée de tentes, juste derrière le cercle de chariots. Chacune allait se mettre en quête de la dirigeante de son Ajah pour lui faire son rapport. Sur la chevauchée d’Egwene, bien entendu, mais surtout à propos des négociations avec Elaida – en insistant sur la fermeté de la jeune Chaire d’Amyrlin.

Si Egwene avait connu l’identité de ces dirigeantes, tout aurait été plus simple. Mais rien, y compris le serment de fidélité le plus fort, n’aurait pu contraindre une sœur à révéler ce secret-là.

Quand Egwene avait suggéré que ça pouvait se faire, après tout, Myrelle avait failli s’étrangler.

Être bombardée Chaire d’Amyrlin sans la moindre formation n’était sûrement pas le meilleur moyen d’apprendre le « métier ». La tête bien sur les épaules, Egwene savait qu’il lui restait des kyrielles de notions à assimiler – en accomplissant son autre mission en même temps, pour ne rien arranger.

— Si tu veux bien m’excuser, mère, dit Sheriam quand Beonin, l’éternelle traînarde, fut enfin hors de vue. Mon bureau de campagne disparaît sous les piles de documents à signer…

Le manque d’enthousiasme de la Gardienne pouvait se comprendre. Mais la paperasserie, depuis l’aube des temps, était la malédiction des femmes comme elle. Si elle adorait les autres aspects de sa fonction, on l’avait souvent entendue, prétendait-on, gémir devant une montagne de documents puis marmonner qu’elle aurait de loin préféré rester à son poste de Maîtresse des Novices.

Pourtant, dès qu’Egwene lui en eut donné l’autorisation, elle talonna son cheval aux pieds noirs, partit au trot et provoqua une petite panique dans un groupe d’ouvriers en veste de laine grossière, un cache-nez enroulé autour du cou et du bas du visage. L’un d’eux s’étala dans le bourbier qu’on osait appeler une rue, et le contenu du grand panier qu’il portait sur le dos se répandit dans la gadoue.

Le Champion de Sheriam – Arinvar, un mince Cairhienien aux tempes grisonnantes – attendit que l’homme se soit relevé, histoire de s’assurer qu’il allait bien, puis il lança son étalon noir dans le sillage de son Aes Sedai.

Le pauvre ouvrier lâcha une cataracte de jurons – à l’intention de ses camarades, qui se payaient sa tête. Quand une Aes Sedai voulait aller quelque part, on s’écartait de son chemin, tout le monde savait ça !

Le contenu du panier de l’homme, généreusement répandu sur le sol, attira l’attention d’Egwene et lui arracha un frisson. Une petite montagne de farine, oui, mais truffée de charançons au point d’en être presque noire. Tous ces types devaient transporter de la nourriture avariée jusqu’à la décharge improvisée. Tamiser une telle farine aurait été une perte de temps – pour l’ingérer, il aurait fallu mourir de faim – mais bien trop de paniers devaient être jetés chaque jour. Et ce phénomène touchait aussi le grain. Pour ne rien arranger, la moitié des tonneaux de porc ou de bœuf salé puaient tellement qu’il fallait les brûler sur-le-champ. Pour les serviteurs et les travailleurs habitués à vivre dans des camps, tout ça n’avait rien d’extraordinaire. C’était pire que d’habitude, sans doute, mais sans être du jamais vu. Les charançons pouvaient apparaître n’importe quand, et les marchands, toujours soucieux de leur profit, n’hésitaient pas à glisser de la farine avariée dans une livraison à première vue saine.

Les Aes Sedai, en revanche, s’inquiétaient beaucoup. Chaque tonneau de viande, chaque sac de farine ou chaque panier de grain avait été protégé par un tissage de préservation dès le jour de son achat. En principe, aucune matière traitée ainsi ne pouvait se détériorer tant qu’on ne relâchait pas le tissage. Pourtant, la farine pourrissait et les insectes se multipliaient. À croire que le saidar lui-même se dégradait.

Pour une sœur, aborder un pareil sujet était plus difficile encore que de multiplier les blagues lourdingues sur l’Ajah Noir.

S’avisant qu’Egwene les regardait, un des lanceurs de lazzis flanqua un coup de coude dans les côtes de celui qui s’était pris une gamelle. Prudent, l’imprécateur châtia un peu son langage, mais sans faire de zèle. Foudroyant la Chaire d’Amyrlin du regard, il paraissait même la tenir pour responsable de sa mésaventure.

Avec son visage noyé dans les ombres de sa capuche, l’étole de sa charge pour une fois pliée dans sa sacoche de ceinture, la jeune femme devait passer à leurs yeux pour une Acceptée – pour cause de rareté, ces femmes n’arboraient pas toujours la tenue de rigueur – ou pour une visiteuse.

Beaucoup de femmes s’infiltraient dans le camp. Qu’elles portent de riches soieries ou de la laine usée, elles dissimulaient très souvent leurs traits. Se moquer d’une étrangère ou d’une Acceptée n’était pas recommandé, mais bien moins grave que se payer la tête d’une Aes Sedai. Pour être franche, ne pas voir tout le monde s’incliner ou se prosterner avait quelque chose de déstabilisant…

En selle depuis les premières lueurs de l’aube, Egwene aurait eu envie d’un bon bain, mais c’était hors de question. L’eau devant être prélevée dans un puits creusé à la lisière du camp, toutes les sœurs se limitaient, à part les plus indifférentes à la souffrance des autres. Faute de mieux, la jeune femme se serait contentée d’avoir les pieds sur le sol – ou mieux encore, surélevés grâce à un tabouret.

Refuser de se laisser atteindre par le froid, il fallait le reconnaître, était beaucoup moins agréable que de se réchauffer les mains au-dessus d’un brasero.

Sous sa tente, une montagne de documents attendait sûrement Egwene. La veille, n’avait-elle pas demandé à Sheriam de lui transmettre un rapport sur la réparation des chariots et sur les réserves de fourrage ? Des textes qui seraient assommants, sans nul doute, mais chaque jour, elle vérifiait au hasard quelques comptes-rendus, histoire de savoir si ce que lui racontaient les gens reposait sur des faits.

Bien entendu, il y avait aussi les messages des espions…

Ceux que les Ajah daignaient transmettre à la Chaire d’Amyrlin étaient passionnants, comparés à ce que Siuan et Leane laissaient filtrer des écrits de leurs agents. Le plus intéressant n’était pas les nombreuses contradictions qu’on y trouvait, mais les contorsions des Ajah quand ils entendaient garder pour eux une partie substantielle des informations.