Une envie de confort combinée au sens du devoir poussait Egwene à filer dans son « bureau » – une tente comme une autre, mais tout le monde utilisait ce mot ronflant. Elle y résista, consciente de ne pas avoir souvent l’occasion de voir ce qui se passait dehors sans qu’on ait mis en scène ce qu’on désirait lui montrer.
Tirant un peu plus sur sa capuche, elle talonna délicatement Daishar.
Très peu de gens se déplaçaient à cheval. Quelques palefreniers, mais surtout des Champions qui s’efforçaient de garder leur monture au trot dans la gadoue qui lui collait aux sabots. Bizarrement, personne ne semblait reconnaître la Chaire d’Amyrlin ou sa monture…
Pris d’assaut à l’inverse des rues désertes, les « trottoirs », de simples planches clouées sur des rondins, oscillaient légèrement sous le poids des passants.
Les hommes perdus dans un océan de femmes – oui, un peu comme les raisins secs dans un gâteau bon marché – marchaient comme s’ils avaient le Ténébreux aux trousses. À part les Champions, les mâles ne traînaient jamais lorsqu’ils devaient côtoyer des Aes Sedai.
Capuche relevée, presque toutes les femmes avaient le visage noyé dans les ombres. Pourtant, il était facile de distinguer les sœurs des simples visiteuses. Pas au luxe de leurs vêtements, non… Devant une Aes Sedai, la foule s’écartait. Les autres devaient jouer des coudes pour se frayer un passage.
Par une matinée glaciale, peu de sœurs étaient de sortie. Bien au chaud dans leur tente, seule ou à deux ou trois, elles devaient lire ou rédiger des lettres ou glaner des informations auprès de leurs visiteuses. Des données qui seraient ou non partagées avec les membres de chaque Ajah concerné – et pratiquement jamais avec les autres.
Avant le schisme, les Aes Sedai, aux yeux du monde, passaient pour un groupe monolithique, comme si elles formaient une seule et même entité. En réalité, les Ajah se fréquentaient peu, le Hall étant leur seul lieu de rencontre, et les sœurs, d’authentiques ermites, se montraient remarquablement peu loquaces, sauf avec quelques amies triées sur le volet. Ou avec leurs alliées, quand il leur arrivait d’en avoir. Quoi qu’il advienne de la tour, ces fondamentaux-là ne changeraient jamais, Egwene l’aurait parié. Restant telles qu’en elles-mêmes, les Aes Sedai, jusqu’à la fin des temps, seraient comparables à un fleuve apparemment tranquille mais parcouru de courants aussi lents que puissants. Sur ce fleuve, la jeune Chaire d’Amyrlin avait réussi à ériger quelques digues, histoire de détourner à son profit certains courants. Mais ça ne durerait pas, et ces structures seraient un jour ou l’autre balayées par les flots. L’enjeu, c’était combien de temps elles tiendraient. À part prier et les renforcer autant que possible, Egwene ne pouvait pas faire grand-chose.
Très rarement, reconnaissable aux sept bandes de couleur qui ornaient sa capuche blanche, une Acceptée se mêlait à la foule. Cela dit, on voyait surtout des novices, en tenue blanche également, mais sans ornements.
Sur les vingt et une Acceptées présentes dans le camp, une poignée seulement possédait un « manteau à bandes ». Quant à leurs robes pareillement décorées, elles les réservaient à leurs activités d’enseignantes ou à leurs missions auprès des sœurs. En revanche, on avait consenti un gros effort pour que toutes les novices soient en permanence vêtues de blanc.
Comme de juste, les Acceptées tentaient de marcher avec la grâce aérienne des Aes Sedai, et quelques-unes y parvenaient malgré les trottoirs qui tanguaient sous leurs pieds. Les novices, elles, souvent par groupes de six ou de sept, se hâtaient presque autant que les hommes. En route pour une salle de classe ou chargées d’une corvée, elles ne s’autorisaient pas à traîner.
Depuis les guerres des Trollocs, une époque où elles étaient beaucoup plus nombreuses, les Aes Sedai n’avaient plus eu autant de novices à former. Avec près de mille élèves sur les bras, elles avaient failli céder à la panique jusqu’à ce qu’on décide de les organiser par « familles ». Sans être tout à fait officiel, le terme était largement utilisé, y compris par les sœurs toujours opposées à ce qu’on admette toutes les femmes qui le demandaient. Désormais, chaque novice savait où elle était censée être et à quel moment, et chaque sœur était en mesure de la localiser.
Grâce à cette mesure, le nombre de fugitives avait diminué. Un soulagement pour les sœurs, car parmi ces novices, des centaines étaient susceptibles de recevoir un jour le châle. Aucune Aes Sedai ne se résignait à perdre une candidate avant qu’on décide de la renvoyer chez elle.
Quand elles découvraient les rigueurs de la formation et la longueur du chemin menant jusqu’au châle, quelques femmes continuaient à s’enfuir. Outre l’astuce des familles, qui permettait de les surveiller plus facilement, avoir cinq ou six « cousines », comme on disait, sur qui s’appuyer encourageait les novices à s’accrocher en dépit des obstacles.
Au coin du grand pavillon carré qui tenait lieu de Hall de la Tour, Egwene engagea Daishar dans une rue latérale. Le long de la structure, le trottoir était désert, car nul n’approchait de ce lieu sans une excellente raison de le faire. Sauf en de rares circonstances, lorsque le Hall était ouvert au public, les cloisons latérales rapiécées étaient baissées en permanence, interdisant qu’on voie si quelqu’un allait sortir.
N’importe quelle représentante aurait reconnu Daishar au premier coup d’œil, et parmi ces femmes, Egwene avait plus d’une bête noire. Lelaine et Romanda, par exemple, qui résistaient à son autorité – quasiment un réflexe, comme leur perpétuel antagonisme. Sur la liste, il y avait aussi toutes les sœurs qui parlaient de négociations avec la tour. Pour regonfler le moral des autres ? Non, ç’aurait été trop beau, et dans ce cas, elles ne se seraient pas cantonnées à des messes basses.
Qu’une Chaire d’Amyrlin ait ou non envie de frictionner quelques oreilles, la courtoisie restait de mise. Mais aucune représentante ne se sentirait insultée si Egwene ne l’avait tout simplement pas vue…
Derrière le grand mur de toile qui isolait une des deux aires de « voyage » du camp, une faible lueur argentée jaillit. Quelques instants plus tard, deux sœurs sortirent de la zone protégée. Individuellement, Phaedrine et Shemari n’étaient pas assez puissantes pour tisser un portail. Ensemble, elles pouvaient en générer un juste assez grand pour qu’elles le franchissent de front. Plongées dans une grande conversation, elles ne prenaient pas la peine de resserrer d’une main les pans de leur manteau. Étrange, ça…
En passant près des deux femmes, Egwene garda la tête tournée dans la direction opposée. Novice, elle avait suivi les cours de ces sœurs marron, et Phaedrine semblait toujours stupéfaite qu’elle soit devenue la Chaire d’Amyrlin. Élancée comme un héron, elle aurait tout à fait été capable de patauger dans la boue pour lui proposer son aide, au cas où elle en aurait eu besoin.
Robuste, le visage carré, Shemari ressemblait plus à une sœur verte qu’à une souris de bibliothèque. Avec la jeune Chaire d’Amyrlin, elle allait toujours très au-delà de la courtoisie. Ses profondes révérences, acceptables de la part d’une novice, avaient quelque chose d’ironique, même si rien ne se lisait sur son visage. Peut-être parce qu’elle se prosternait ainsi dès qu’Egwene était dans un rayon de cent pas…
D’où venaient donc ces femmes ? D’un très lointain bâtiment, peut-être – en tout cas, d’un endroit où il faisait moins froid qu’ici. En toute logique, personne ne recensait les allées et venues des sœurs, y compris les Ajah. Entre les Aes Sedai, les coutumes régissaient tout, et il n’était pas d’usage de demander ce que faisait une collègue ou quelle était sa destination. Très probablement, Phaedrine et Shemari étaient allées écouter les rapports de leurs espions. À moins qu’elles aient consulté quelque ouvrage dans une bibliothèque. Après tout, elles n’appartenaient pas pour rien à l’Ajah Marron.