Pourtant, Egwene ne put s’empêcher de penser à la remarque de Nisao sur les sœurs qui se ralliaient à Elaida. Pour gagner la ville, il était tout à fait possible d’engager un batelier. Par voie d’eau, on avait l’embarras du choix en matière de discrètes poternes. Mais en utilisant un portail, inutile de chevaucher jusqu’au fleuve, puis de se faire remarquer en cherchant un bateau… Si une seule sœur capable de tisser un portail retournait à la tour, les rebelles perdraient leur plus gros avantage. Contre ce désastre potentiel, il n’y avait rien à faire, à part alimenter la flamme de la révolte dans le cœur des rebelles. Pour ça, il fallait leur faire croire que le dénouement approchait. Mais quel dénouement, par la Lumière ?
Un peu après l’aire de « voyage », Egwene tira sur les rênes de Daishar, qui s’immobilisa. Puis elle riva les yeux sur une grande tente à la toile encore plus miteuse que celle du Hall. Sur le trottoir, une Aes Sedai avançait avec l’assurance d’une reine. Alors qu’elle portait un manteau foncé des plus ordinaires, la capuche dissimulant ses traits, les novices et les autres passants s’écartaient de son chemin avec une précipitation qu’ils n’auraient pas eue face à un riche marchand, par exemple. S’arrêtant devant le rabat de la tente, la sœur le contempla un long moment avant de le tirer puis d’entrer – à contrecœur, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure.
Egwene n’était jamais venue sous cette tente. À l’intérieur, capta-t-elle, quelqu’un canalisait le saidar – en très petite quantité. Si petite que ça en devenait curieux. Une rapide visite de la Chaire d’Amyrlin n’éveillerait pas trop l’attention, en principe. L’envie de voir ce qu’elle avait mis en mouvement finit de convaincre la jeune femme.
Après être descendue de cheval, une difficulté imprévue la déconcerta. Pas l’ombre d’une possibilité d’attacher Daishar ! Depuis sa nomination, il y avait toujours quelqu’un pour tenir son étrier puis s’occuper de sa monture, mais voilà qu’elle était plantée là, les rênes dans une main. La prenant pour une visiteuse, des novices passaient et repassaient sans lui accorder l’ombre d’un regard. À ce stade, toutes connaissaient de vue les Acceptées, mais aucune n’avait jamais levé les yeux sur la Chaire d’Amyrlin. Complication supplémentaire, Egwene n’avait pas encore le visage sans âge qui leur aurait permis d’identifier une sœur.
Avec un ricanement, Egwene glissa une main gantée dans sa sacoche de ceinture. En voyant l’étole, ces filles la reconnaîtraient, et elle ordonnerait à la plus futée de veiller sur Daishar un moment.
Et si ces novices croyaient à une blague de mauvais goût ? Par le passé, certaines filles en blanc de Champ d’Emond avaient tenté de lui prendre l’étole pour lui épargner des ennuis – enfin, on n’avait pas idée de jouer avec ça ! Mais ce temps-là était révolu…
Soudain, le rabat s’écarta pour laisser passer Leane. Son somptueux manteau vert foncé tenu au col par une broche en forme de poisson, la sœur portait une robe d’équitation au corset brodé de fils d’argent. Les mêmes motifs se retrouvaient sur le dos de ses gants rouges. Depuis qu’elle avait intégré l’Ajah Vert, Leane portait une attention minutieuse à ses tenues. Dès qu’elle vit Egwene, ses yeux s’arrondirent très légèrement, mais ses traits cuivrés restèrent de marbre. Saisissant en un éclair le problème, elle leva une main pour indiquer à une novice – solitaire, semblait-il – de s’arrêter. D’habitude, ces filles allaient en classe en « famille ».
— Comment te nommes-tu, petite ?
Si elle avait beaucoup changé, Leane restait la même en matière de brusquerie. Sauf quand elle désirait faire patte de velours. Dans ces occasions, les hommes fondaient devant elle. Mais ce jeu-là, elle ne le jouait jamais avec les femmes.
— Es-tu en mission pour une sœur ?
D’âge mûr, la peau parfaite des gens qui n’ont jamais trimé au champ du matin au soir, la novice aux yeux clairs en resta d’abord interdite, mais elle se ressaisit très vite et se fendit d’une révérence plutôt convenable.
Aussi grande que bien des hommes, mais fine, gracieuse et merveilleusement belle, Leane n’avait pas non plus le visage sans âge des Aes Sedai. Mais dans le camp, à l’instar de Siuan Sanche, elle était connue comme le loup blanc et hautement respectée. Pensez, une ancienne Gardienne, calmée puis guérie, donc de nouveau capable de canaliser… Moins puissante, peut-être, mais bon… En plus, elle avait changé d’Ajah.
La novice la plus récemment arrivée savait que tout ça, en principe, était impossible. Certes, mais ça faisait déjà partie de la légende – malheureusement. Quand on ne pouvait plus la menacer de finir carbonisée pour toujours si elle prenait trop de risques, il devenait très difficile de contrôler la fougue d’une novice.
— Letice Murow, Aes Sedai… C’est mon nom…
Respectueuse comme il se devait, la novice à l’accent chantant du Murandy sembla vouloir en dire davantage – peut-être préciser un titre –, mais elle se ravisa. La première règle, lorsqu’on rejoignait la tour, consistait à laisser derrière soi la femme qu’on était avant. Une rude épreuve pour certaines candidates, en particulier les nobles dames.
— Je vais voir ma sœur. Depuis notre départ du Murandy, et même un peu avant, je n’ai pas eu plus d’une minute pour lui parler.
Comme les femmes qui se connaissaient avant d’être inscrites dans le registre des novices, les vraies parentes étaient toujours intégrées à des « familles » différentes. Une façon de les encourager à se faire des amies et d’éviter les tensions, lorsque l’une apprenait plus vite que l’autre ou avait un potentiel supérieur.
— Elle n’a pas de cours avant cet après-midi, et…
— Ta sœur devra attendre encore un peu, petite, coupa Leane. Il faut que tu tiennes la bride du cheval de la Chaire d’Amyrlin.
Letice sursauta puis regarda Egwene, qui venait de sortir et de déplier son étole. Tendant les rênes de Daishar à la novice, elle abaissa sa capuche et posa la bande de tissu sur ses épaules. Dans sa sacoche, l’étole semblait légère comme une plume. Sur son dos, elle pesait des tonnes. Selon Siuan, on avait parfois l’impression que toutes les femmes qui l’avaient portée s’y accrochaient, un rappel constant des devoirs et des responsabilités de la charge. Si étrange que ça paraisse, Egwene voulait bien y croire…
Comme lorsqu’elle avait avisé Leane, la Murandienne la regarda avec des yeux ronds – mais plutôt des soucoupes, cette fois. Pour se souvenir de saluer, il lui fallut plus de temps. Informée que la Chaire d’Amyrlin était jeune, elle n’avait jamais dû se douter que c’était à ce point.
— Merci, mon enfant, fit simplement Egwene.
Au début, elle avait eu du mal à appeler ainsi une femme de dix ans son aînée. Mais avec le temps, on s’habituait à tout.
— Je n’en aurai pas pour longtemps… Leane, peux-tu demander qu’on envoie un garçon d’écurie pour Daishar ? Maintenant que j’ai mis pied à terre, je doute d’avoir envie de remonter en selle, et Letice doit pouvoir rencontrer sa sœur.
— Je m’en occupe, mère…
Leane esquissa une révérence puis s’éloigna sans laisser le moins du monde deviner qu’il y avait entre Egwene et elle un lien bien plus profond qu’une rencontre fortuite. La jeune Chaire d’Amyrlin se fiait davantage à cette femme qu’à Anaiya et Sheriam, ce qui était tout dire. Pour Leane, elle n’avait pas plus de secrets que pour Siuan. Mais cette amitié, comme bien d’autres choses, ne devait pas être connue.