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D’abord parce que Leane avait à Tar Valon – sinon à la tour elle-même – « des yeux et des oreilles » qui faisaient leurs rapports exclusivement à Egwene. Ensuite parce que l’ancienne Gardienne des Chroniques bénéficiait d’un gros capital de sympathie pour s’être si bien adaptée à sa « déchéance ». Aux yeux des sœurs, elle était aussi la preuve vivante qu’une femme calmée pouvait renaître de ses cendres et recouvrer au moins en partie son pouvoir. Bref, les autres Aes Sedai l’accueillaient à bras ouverts, et comme elle était une « inférieure », désormais – subordonnée à une bonne moitié des sœurs du camp –, elles se laissaient souvent aller, en sa présence, à parler de sujets qui n’auraient jamais dû arriver jusqu’aux oreilles de la Chaire d’Amyrlin.

Du coup, Egwene la regarda à peine s’éloigner. En revanche, elle sourit à Letice, qui s’empourpra et la gratifia d’une nouvelle révérence, puis elle entra sous la tente tout en enlevant ses gants, qu’elle glissa à sa ceinture.

À l’intérieur, huit lampes étaient disposées le long des cloisons entre de petits coffres en bois aux ferrures peintes, à part les rares qui gardaient des traces de dorure. Toutes dépareillées, les lampes fournissaient une lumière potable, bien que moins vive qu’à l’extérieur. Au centre de l’espace, sur la toile qui recouvrait le sol, s’alignaient des tables qui semblaient provenir de sept cuisines de ferme différentes. Autour des trois les plus éloignées de l’entrée, six novices, l’aura du saidar les enveloppant, occupaient des bancs, leur manteau proprement plié à côté d’elles.

Circulant entre les tables, Tiana, la Maîtresse des Novices, les surveillait sans dissimuler son anxiété. Bizarrement, Sharina Melloy, une novice recrutée au Murandy, se livrait à la même activité.

À dire vrai, Sharina ne surveillait pas vraiment. Très calme, elle observait, tout simplement, et Egwene n’aurait peut-être pas dû s’étonner de la voir ici. Digne grand-mère au chignon gris, Sharina avait régné d’une main de fer sur une famille très nombreuse. Du coup, elle semblait avoir pris toutes les novices pour nièces ou petites-filles.

C’était elle, sans rien demander à personne, qui les avait organisées en « familles ». Une inspiration, à force de les voir s’agiter et perdre leur temps… Même si elles avaient très vite souscrit à la formule, très efficace en matière de recensement des élèves et d’organisation des cours, la plupart des Aes Sedai n’aimaient pas trop qu’on leur rappelle cet « exploit ».

Concentrée à l’extrême, Tiana faisait à l’évidence de son mieux pour oublier la présence de Sharina. Petite et fine, de grands yeux sombres et une fossette sur la joue, la Maîtresse des Novices gardait un air juvénile malgré son visage sans âge – surtout quand on la comparait à la novice à la peau parcheminée qui la dominait d’une bonne tête.

Les deux Aes Sedai qui canalisaient le Pouvoir à la table la plus proche de l’entrée – Kairen et Ashmanaille – avaient elles aussi un public. Janya Frende, une représentante de l’Ajah Marron, et Salita Toranes, son homologue de l’Ajah Jaune. Les Aes Sedai et les novices étaient toutes concentrées sur la même tâche. Devant chacune, un filet fermé de Terre, de Feu et d’Air enveloppait divers petits objets fabriqués par les forgerons du camp, très surpris que les sœurs leur demandent de produire de la vaisselle et des bijoux en fer – mais aussi finement ouvragés que s’ils étaient en argent. Un deuxième tissage – de Terre et de Feu, celui-là – pénétrait dans le filet pour toucher l’objet cible, qui virait lentement au blanc. Très lentement, dans tous les cas…

Pour mieux tisser, le seul moyen, c’était de s’entraîner sans relâche. Cela dit, sur les cinq Pouvoirs, la clé de tout, dans ce cas particulier, c’était la Terre. En plus d’Egwene, seules neuf sœurs, dans le camp – plus deux Acceptées et une vingtaine de novices –, étaient assez puissantes dans ce secteur pour faire fonctionner les tissages. Pourtant, très peu d’Aes Sedai consacraient une partie de leur temps à s’améliorer.

Assez mince pour paraître plus grande qu’en réalité, Ashmanaille pianotait sur la table des deux côtés d’un gobelet. Agacée, elle le regardait blanchir avec une majestueuse lenteur. Kairen semblait assez furieuse pour que ses yeux bleus glaciaux fassent exploser l’objet de son expérience. C’était elle qu’Egwene avait vue entrer, un peu plus tôt.

Le manque d’enthousiasme n’était pourtant pas général. En robe de soie bronze, son châle à franges marron drapé sur les bras, Janya observait Kairen et Ashmanaille avec l’intérêt de quelqu’un qui aurait donné cher pour pouvoir les imiter. D’une insatiable curiosité, Janya rêvait de tout faire, de tout comprendre et de tout connaître. Se découvrant incapable de fabriquer un ter’angreal – en plus d’Elayne Trakand, trois sœurs seulement y étaient parvenues, avec des résultats mitigés –, elle avait été cruellement déçue. Sans se laisser abattre, elle s’était livrée à cette tentative après avoir échoué de peu à l’essai de tissage de Terre…

Salita fut la première à remarquer Egwene. Son visage rond noir comme du charbon, elle soutint le regard de la Chaire d’Amyrlin puis la gratifia d’une impeccable révérence qui fit joliment osciller les franges jaunes de son châle. Native de Salidar, où elle avait grandi, cette sœur appartenait à la cohorte de représentantes trop jeunes pour occuper une telle position. Aes Sedai depuis trente-cinq ans seulement, elle occupait une charge qu’on obtenait d’habitude après au moins cent ans.

Siuan voyait dans le phénomène une logique qu’elle jugeait préoccupante, même si elle n’aurait su dire pourquoi. Toutes les configurations qu’elle ne comprenait pas la perturbaient. Pourtant, Salita avait voté pour la guerre contre Elaida et elle soutenait souvent Egwene dans les délibérations du Hall.

Souvent, certes, mais pas toujours. Comme dans le cas présent…

— Mère, dit-elle, très froide.

Janya leva la tête et sourit de toutes ses dents. Elle aussi avait voté pour la guerre. Avec Lelaine et Lyrelle, deux sœurs bleues, c’était la seule représentante en poste avant le schisme à avoir agi ainsi. Si son soutien pouvait être à géométrie variable, sur le fameux cas présent, il s’avérait inébranlable.

Comme toujours, dès qu’elle ouvrit la bouche, un flot de paroles en jaillit :

— Mère, je suis stupéfiée ! C’est incroyable. Je sais, nous ne devrions plus être étonnées quand tu déboules avec une idée que personne n’a eue – peut-être par rigidité d’esprit, parce que nous sommes trop routinières –, mais avoir trouvé le moyen de fabriquer du cuendillar !

Janya marqua une pause pour reprendre son souffle et Salita, de plus en plus morose, en profita pour intervenir :

— Je maintiens que c’est mal, lâcha-t-elle. Ta découverte est remarquable, mère, mais les Aes Sedai ne doivent pas fabriquer des choses pour les vendre.

Dans ces mots, Salita avait mis tout le mépris que pouvait éprouver une femme habituée à recevoir les revenus de son domaine, en Tear, sans se demander d’où ils étaient issus. Une attitude répandue, même si la plupart des sœurs vivaient grâce à la généreuse pension que leur versait la tour – jusqu’au schisme, en tout cas.

— En outre, près de la moitié des sœurs embrigadées dans cette affaire appartiennent à l’Ajah Jaune. Je reçois des plaintes tous les jours. Nous, au moins, nous avons mieux à faire que fabriquer des… babioles.

Ashmanaille, une sœur grise, foudroya l’insolente du regard, et Kairen, de l’Ajah Bleu, la dévisagea sans aménité.