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Salita les ignora. Comme beaucoup de sœurs jaunes, elle tenait les autres Ajah pour de simples adjuvants du sien – le seul, bien entendu, à être vraiment utile.

— Des novices ne devraient pas réaliser des tissages si compliqués, intervint Tiana.

La langue bien pendue, même face aux représentantes ou à la Chaire d’Amyrlin, la Maîtresse des Novices affichait sa désapprobation. Apparemment, elle n’avait pas conscience que sa fossette, une fois creusée, lui donnait un air boudeur.

— C’est une remarquable découverte, en effet, et pour ma part, commercer n’est pas un problème. Mais parmi ces filles, certaines sont à peine capables de modifier la couleur d’une boule de feu. Les laisser manier de tels tissages les encouragera à se lancer dans des expériences qui les dépassent, et il n’y a rien de pire. Elles risquent même de se blesser.

— Ridicule, ridicule ! s’écria Janya en agitant une main. Toutes les novices sélectionnées savent déjà produire trois boules de feu en même temps, et ce que nous faisons aujourd’hui exige beaucoup moins de Pouvoir. Tant qu’une sœur les supervise, il n’y a aucun danger. Et ce sera toujours le cas, j’ai vu le tableau de service…

» Notre production quotidienne permettra de nourrir l’armée pendant plus d’une semaine. Sans les novices, ce serait beaucoup moins que ça.

Plissant les yeux, Janya sembla ne plus voir Tiana, à croire qu’elle était transparente. Elle continua à parler, comme si elle s’adressait en partie à elle-même :

— Pour la vente, il faudra être très prudentes… Les Atha’an Miere sont prêts à tout pour du cuendillar, et il reste beaucoup de leurs navires en Illian et en Tear – là où les nobles raffolent aussi de cette matière rare. Mais toutes les passions ont des limites. Je me demande s’il faudra tout proposer en bloc ou écouler lentement la marchandise. Tôt ou tard, le prix du cuendillar finira par baisser.

Janya cilla puis sembla percevoir de nouveau l’existence de Tiana et Salita.

— Vous voyez ce que je veux dire ?

Maussade, Salita remonta son châle sur ses épaules. Agacée, Tiana leva les bras au ciel. Egwene ne broncha pas. Pour une fois, elle n’avait pas honte d’être félicitée pour une de ses découvertes. Parce que celle-là, contrairement aux autres, mis à part le « voyage », était bien de son cru, même si Moghedien, avant de s’évader, lui avait ouvert la voie.

Cette femme ne savait rien fabriquer du tout. En tout cas, elle n’avait rien révélé à Egwene, qui l’avait pourtant soumise à une forte pression. En revanche, elle était cupide, et même lors de l’Âge des Légendes, le cuendillar valait très cher. Du coup, elle en savait assez long sur sa fabrication, Egwene n’ayant plus eu qu’à reconstituer la suite…

Quoi que disent les sœurs opposées au projet, le besoin vital d’argent impliquait la poursuite de la production de cuendillar. Cela dit, plus la commercialisation commencerait tard et mieux ce serait.

Au fond de la tente, Sharina frappa si fort dans ses mains que toutes les têtes se tournèrent vers elle. Kairen et Ashmanaille se redressèrent, la sœur bleue relâchant même son tissage. Avec un bruit métallique, son objet tomba lourdement sur la table. Un signe d’ennui, ça… Bien sûr, le processus pourrait être repris, mais déterminer à quel stade serait très difficile.

Pendant l’heure qu’elles devaient obligatoirement passer sous cette tente, la plupart des sœurs se débrouillaient pour faire tout sauf ce qu’on leur demandait. Une heure ou un objet achevé, tel était le marché. Une ruse censée stimuler les sœurs, histoire qu’elles progressent plus vite. Mais depuis le début, personne n’avançait rapidement.

— Bodewhin et Nicola, c’est l’heure de votre cours, annonça Sharina.

Sans parler bien fort, mais avec sa voix puissante, elle n’en avait pas besoin.

— Vous avez juste le temps de faire votre toilette. Allez, dépêchez-vous ! Ou voulez-vous récolter un blâme ?

Bode – le diminutif de Bodewhin – obéit promptement. Relâchant le saidar, elle rangea dans un des coffres le bracelet en cuendillar que quelqu’un d’autre achèverait, puis elle récupéra son manteau. Très jolie, les joues rondes, elle avait natté ses longs cheveux noirs. Avec la permission du Cercle des Femmes ? Egwene ne l’aurait pas juré, mais ce monde-là était loin derrière elle, désormais.

Tandis qu’elle sortait en enfilant ses mitaines, Bode garda les yeux baissés et ne les tourna pas une fois vers Egwene. À l’évidence, elle ne comprenait toujours pas pourquoi, alors qu’elles avaient grandi ensemble, une novice ne pouvait pas bavarder à sa guise avec la Chaire d’Amyrlin. En conséquence, elle boudait.

Egwene aurait bien bavardé avec Bode et quelques autres filles, mais la Chaire d’Amyrlin aussi devait savoir se tenir. Écrasée de responsabilités, elle avait peu d’amies et aucune favorite. Même si les novices de Deux-Rivières paraissaient bénéficier d’un simple traitement de faveur, ça empoisonnerait leurs rapports avec les autres.

Et les miens avec le Hall…

Dommage que ces filles ne comprennent pas ça…

L’autre novice que Sharina avait haranguée, Nicola, ne cessa pas de canaliser et ne fit pas mine de se lever.

— Si je pouvais vraiment m’entraîner, dit-elle avec un regard noir pour Sharina, je serais la meilleure. Je m’améliore, c’est sûr. J’ai le don de prédiction, tu sais.

Comme si ça avait un rapport avec l’opération cuendillar

— Tiana Sedai, dites-lui que je peux rester plus longtemps. Cette coupe, je la terminerai avant mon cours, et si je suis un peu en retard, Adine Sedai ne m’en voudra pas.

Si le cours était pour bientôt, Nicola le raterait, car en une heure, seule une moitié de la coupe avait blanchi.

Tiana ouvrit la bouche. Avant qu’il en soit sorti un mot, Sharina leva un doigt, puis un autre – un signal très particulier, sans doute, puisque Nicola blêmit, abandonna sur-le-champ ses tissages et se leva d’un bond – si vite qu’elle fit bouger le banc, au grand dam des autres novices qui l’occupaient. Alors qu’elles se reconcentraient sur leur travail, Nicola alla fourrer sa coupe dans un coffre puis revint chercher son manteau.

À la grande surprise d’Egwene, une femme qu’elle n’avait pas vue jusque-là se leva du sol où elle était assise, au-delà des tables. Vêtue d’une veste courte marron et d’un pantalon ample, Areina foudroya tout le monde du regard puis suivit Nicola – deux incarnations jumelles du mécontentement et de l’indignation. Voir ces novices ensemble mit Egwene mal à l’aise.

— J’ignorais que des amies pouvaient venir assister au travail… Nicola pose-t-elle toujours des problèmes ?

Avec Areina, Nicola avait essayé de faire chanter Egwene, s’en prenant aussi à Myrelle et à Nisao. Mais ce n’était pas le sens de la question. L’affaire du chantage était un secret de plus…

— Je préfère la voir avec Areina qu’en compagnie d’un des garçons d’écurie, répondit Tiana. Nous avons deux filles enceintes, et une bonne dizaine qui risquent de l’être. Nicola a besoin de beaucoup d’amies, ça l’aidera à trouver son équilibre.

Tiana se tut alors que deux nouvelles novices en blanc entraient, s’immobilisant net quand elles virent un duo d’Aes Sedai se dresser devant elles. Après s’être inclinées, elles filèrent vers le fond de la tente, retirèrent leur manteau, le plièrent puis récupérèrent dans un coffre un gobelet partiellement blanchi et une coupe qui l’était presque entièrement.

Sharina les regarda s’installer. Après avoir pris son manteau, elle le mit sur ses épaules et se dirigea vers la sortie.

— Si tu veux bien m’excuser, Tiana Sedai, dit-elle avec le genre de révérence qu’elle aurait pu adresser à une égale. Je suis de corvée de réfectoire, ce midi, et je ne voudrais pas me mettre les cuisinières à dos.