Halima jeta un coup d’œil à Siuan, qui la lorgnait avec mépris, et lâcha un autre éclat de rire.
— Tu sais aussi que je ne veux rien de toi, contrairement à certaines…
Siuan grogna, puis elle s’affaira à poser son dossier sur la table, entre l’encrier de pierre et le pot de sable. Pour faire diversion, elle alla même jusqu’à rectifier la position du plumier.
Non sans effort, Egwene parvint de justesse à ne pas soupirer. De fait, Halima ne demandait rien, à part une couche sous sa tente, histoire d’être présente si le mal la frappait de nouveau. De plus, cette façon de faire devait compliquer son service auprès de Delana.
Surtout, Egwene appréciait le naturel d’Halima. Avec elle, il devenait possible d’oublier un moment le poids de sa charge, un luxe qu’elle ne pouvait s’offrir avec personne, y compris Siuan. Après avoir tant lutté pour être reconnue comme une Aes Sedai et comme la Chaire d’Amyrlin, elle ne pouvait pas risquer de tout gâcher. Chaque faux pas en entraînant un autre, si elle se relâchait, on en serait bientôt revenue à la case « dirigeante de paille ». Tout ça, bien au-delà de ses massages miraculeux, faisait d’Halima une amie et une confidente précieuse. Manque de chance, les autres femmes du camp partageaient la vision de Siuan – à l’exception de Delana, peut-être. Quelle que soit sa bonté d’âme, ou l’importance de sa dette, en digne sœur grise, elle était bien trop pudibonde pour employer une « fille légère ». De toute manière, qu’Halima soit une croqueuse d’hommes – voire qu’elle les dévore – n’avait pour l’heure aucune importance.
— J’ai bien peur de devoir travailler, Halima, dit Egwene en retirant ses gants.
La montagne d’ouvrage quotidienne… Sur la table, il n’y avait pas trace des rapports de Sheriam, mais ils arriveraient bientôt, avec des pétitions méritant selon elle d’être étudiées. Quelques textes, seulement. Une dizaine de procédures d’appel – par suite de divers jugements – sur lesquelles Egwene devrait exercer le droit d’amendement de la Chaire d’Amyrlin. Sans étudier chaque cas, rendre une décision équitable était impossible.
— Mais tu pourrais peut-être dîner avec moi…
Si Egwene finissait assez tôt pour ne pas se restaurer sur un coin de table, ici même. Midi approchait, et elle n’avait encore rien fait.
— Ça nous donnera l’occasion de parler.
Halima se leva d’un bond, les lèvres pincées et les yeux brillant de colère. Mais son indignation passa aussi vite qu’elle était venue – sauf dans son regard, cependant, qui resta vindicatif. À sa place, une chatte aurait eu le dos arqué et la queue hérissée comme un gros écouvillon.
— Très bien… Si tu es certaine de ne pas vouloir de moi…
Remarquable coïncidence, quelque chose commença à pulser derrière les yeux d’Egwene, annonçant une terrible migraine. Pourtant, elle hocha la tête puis répéta qu’elle avait à faire. Les lèvres de nouveau pincées, Halima hésita un peu, puis elle alla décrocher son manteau de soie doublée de fourrure et sortit sans prendre le temps de le poser sur ses épaules. En déboulant ainsi dans le froid, elle risquait une syncope…
— Ce caractère de poissonnière lui attirera des ennuis, un jour ou l’autre, marmonna Siuan avant que le rabat soit retombé en place. (Encore furieuse, elle tira son châle sur ses épaules.) Quand tu es là, elle se retient, mais avec moi, quel torrent d’insanités ! Et c’est pareil avec les autres. On l’a entendue crier après Delana. Une secrétaire qui rudoie son employeuse – une sœur, par-dessus le marché ? Pire, une représentante ! Je ne comprends pas pourquoi Delana la supporte…
— C’est son affaire, non ?
Critiquer les actes d’une autre sœur était tout aussi proscrit que de s’en mêler. Une coutume, pas une loi… Mais certaines coutumes avaient force de loi. Fallait-il vraiment rappeler ça à Siuan ?
Se massant les tempes, Egwene s’assit délicatement sur sa chaise, qui grinça et branla quand même. Ce siège pliable, plus facile à transporter dans un chariot, avait une fâcheuse tendance à se refermer aux moments les plus incongrus, et aucun menuisier n’était parvenu à éliminer ce défaut. La table aussi se repliait, mais elle tenait debout plus fermement.
Parfois, Egwene regrettait de ne pas s’être offert une chaise neuve au Murandy. Mais il y avait eu tant de choses à acheter, et si peu d’argent pour ça. Alors, quand on avait déjà un siège… Cela dit, elle avait fait l’acquisition de deux lampes à déflecteur et d’une lampe de bureau. Des modèles en fer peint en rouge, mais de bonne qualité quand même. La lumière ne jouait pas beaucoup sur ses migraines, mais c’était quand même mieux que de lire en plissant les yeux à la lueur de quelques bougies.
Malgré la dernière remarque de la Chaire d’Amyrlin, Siuan enfonça le clou :
— Ce n’est pas qu’une affaire de caractère. Une ou deux fois, j’ai cru qu’elle allait me frapper. Face à une sœur, elle a été assez prudente pour s’en abstenir, mais qu’aurait-elle fait devant quelqu’un d’autre ? Je jurerais qu’elle a cassé le bras d’un charron. Il prétend être tombé, mais à voir son regard fuyant et ses lèvres pincées, je suis sûre qu’il ment. Quel homme admettrait qu’une femme lui a fait mal ?
— Oublie ça, Siuan… Cet homme a sans doute eu un geste déplacé envers elle.
Ce devait être ça. En supposant qu’Halima ait pu casser le bras d’un homme, ce qui semblait improbable. Avec elle, le mot « muscle » n’avait guère cours, de quelque façon qu’on la décrive.
Au lieu de l’ouvrir, Egwene posa les mains de chaque côté du dossier qui attendait sur la table. Un truc pour ne pas se masser les tempes. Si elle ignorait la douleur, ça passerait peut-être, pour une fois. Il valait mieux, parce qu’elle avait des informations pour Siuan – un événement rare, ça !
— Il semble que certaines représentantes envisagent de négocier avec Elaida.
Impassible, Siuan se percha sur un des deux tabourets bancals disposés devant la table. En lissant nerveusement le devant de sa robe, elle attendit qu’Egwene ait terminé pour serrer les poings et lâcher une bordée d’injures gratinées, même pour elle. Dans sa tirade, elle souhaita aux traîtresses de s’empoisonner avec des entrailles de poisson vieilles d’une semaine puis de pourrir sous la terre jusqu’à la fin des temps. Sorties d’une bouche jeune et délicate, ces horreurs avaient encore plus de poids.
— Tu as eu raison de les laisser faire, marmonna l’ancienne Chaire d’Amyrlin quand elle eut fini d’éructer. Le phénomène ne peut que s’accentuer, et en agissant ainsi, tu en gardes en partie le contrôle. Le comportement de Beonin ne me surprend pas vraiment. Elle est ambitieuse, c’est vrai, mais je pense depuis le début qu’elle serait retournée se prosterner devant Elaida, si Sheriam et les autres ne l’avaient pas tenue à bout de bras.
Siuan chercha le regard d’Egwene et accéléra son débit.
— En revanche, j’aurais préféré que Varilin et les autres me surprennent… Sans compter l’Ajah Bleu, six représentantes de cinq Ajah différents ont quitté la tour après le coup de force d’Elaida. Ici, nous en avons une appartenant à chacun de ces cinq Ajah. La nuit dernière, je suis allée en Tel’aran’rhiod, pour explorer la tour…
— J’espère que tu as été prudente, coupa Egwene.
Siuan ignorait parfois jusqu’au sens de ce mot.
Les sœurs se disputaient âprement les rares ter’angreal oniriques disponibles, presque exclusivement pour s’introduire à la tour. S’il n’était pas interdit à Siuan d’utiliser ces artefacts, c’était quand même tout comme. Sur la liste d’attente, elle aurait pu écrire son nom chaque jour sans que le Hall accède une seule fois à sa demande. En plus des sœurs qui l’accusaient d’être responsable du schisme – depuis son retour, elle était moins aimée que Leane et personne ne la protégeait –, beaucoup d’Aes Sedai se souvenaient de la brutalité de son enseignement, à l’époque où elle appartenait aux rares initiées capables d’utiliser un ter’angreal onirique. Siuan était allergique à la bêtise, et lors d’un premier séjour dans le Monde des Rêves, tout le monde se comportait stupidement.