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Tout ça confirmait des informations déjà communiquées par Leane. Cependant, la feuille en cours incita Egwene à froncer les sourcils. Des rumeurs, partout en ville, prétendaient que Gareth Bryne avait trouvé un moyen d’entrer et serait bientôt à l’intérieur des murs avec toute son armée.

— Si quelqu’un avait fait la moindre mention d’un portail, fit Siuan, nous le saurions…

L’ancienne Chaire d’Amyrlin ayant déjà tout lu, bien évidemment, la mine déconfite d’Egwene ne la surprit pas. S’agitant sur son tabouret, elle faillit en tomber tant elle se concentrait sur autre chose que sur son équilibre précaire. L’incident ne la perturba pas le moins du monde.

— Et tu peux être sûre que Gareth n’a rien laissé transpirer, dit-elle tout en se stabilisant sur le siège. S’il se peut qu’un de ses hommes soit assez stupide pour déserter et rallier la ville, lui, il sait quand tenir sa langue. Mais il a la réputation d’attaquer dès que c’est possible. Et même quand ça ne l’est pas… Il a réussi tant de « miracles » que les gens le croient capable de tout. C’est l’explication…

Avec un sourire, Egwene embrasa la feuille qui évoquait le seigneur Gareth. Quelques mois plus tôt, Siuan aurait craché son venin plutôt que de louanger le général. « Ce maudit Gareth de malheur Bryne », aurait-elle sans doute éructé.

Laver le linge et cirer les bottes de cet homme ne devait pas lui manquer. Pourtant, Egwene avait remarqué qu’elle ne le lâchait pas des yeux, les rares fois où il venait dans le camp des Aes Sedai. Tout ça pour s’enfuir dès qu’il tournait la tête vers elle. Siuan Sanche, détaler ! Aes Sedai depuis plus de vingt ans et Chaire d’Amyrlin pendant une décennie, cette femme en savait aussi long sur l’amour qu’un canard sur l’art de tondre les moutons.

Egwene émietta la feuille brûlée puis se frotta les mains. Soudain morose, elle se souvint qu’elle n’avait aucun droit de regarder Siuan de haut. Amoureuse elle aussi, elle n’avait aucune idée de l’endroit où était Gawyn – et si elle le découvrait, elle ignorait que faire. Le devoir du jeune homme le liait à Andor. Quant à elle, c’était la tour… La seule façon de combler cet abîme restait de prendre Gawyn pour Champion. Sauf que ça risquait de lui coûter la vie… Le mieux, c’était de l’oublier, comme si elle ne l’avait jamais connu.

Aussi facile que d’oublier son propre nom, ça ! Quoi qu’il arrive, elle prendrait Gawyn pour Champion, c’était écrit. Bien sûr, elle ne pourrait pas forger le lien sans savoir où il était – et l’avoir à portée de main, même –, et tout ça la renvoyait à son point de départ. Les hommes… une source perpétuelle de tracas !

Alors qu’elle plaquait les mains sur ses tempes – sans effet notable sur la douleur – Egwene chassa Gawyn de ses pensées, autant que c’était possible. Avec lui, elle avait un avant-goût de ce qu’on éprouvait quand on avait un Champion. Une présence incessante, dans un coin de sa tête, qui pouvait passer sur le devant de la scène aux moments les plus incongrus.

Revenant au présent, Egwene lut la feuille suivante. Au moins pour les espions, la plus grande partie du monde avait disparu. Les rares nouvelles venues des pays tenus par les Seanchaniens évoquaient des monstres grotesques – la preuve que les envahisseurs utilisaient des créatures des Ténèbres –, rapportaient des récits terrifiants sur des femmes « étudiées » afin de savoir si elles pouvaient devenir des damane et signalaient de déprimantes histoires… d’acceptation résignée. Les Seanchaniens, semblait-il, n’étaient pas de pires tyrans que les autres – sauf pour les femmes capables de canaliser – et bien trop de gens avaient renoncé à résister en échange du droit à continuer leur vie.

Les informations sur l’Arad Doman ne valaient pas mieux que les autres. Selon les sœurs mêmes qui les transmettaient, ce n’étaient que des ragots, mais qui donnaient une bonne idée de l’état de délabrement du pays. Le roi Alsalam était mort, affirmait-on. Non, ayant appris à canaliser, il avait perdu la raison. Le Grand Capitaine, Rodel Ituralde, était mort lui aussi – ou il s’était emparé de la couronne, avant de se lancer à la conquête du Saldaea. Du Conseil des Marchands, il ne restait plus aucun membre vivant – ou tous ces traîtres avaient quitté le pays, quand ils ne tiraient pas les ficelles d’une guerre de succession.

Toutes ces rumeurs pouvaient être vraies – ou fausses. Jusque-là, les Ajah avaient des yeux partout, mais un tiers du monde était à présent noyé dans le brouillard. Et s’il y avait parfois des éclaircies, les Ajah ne jugeaient pas utile de dire ce qu’ils voyaient à ces moments-là.

De plus, ils avaient tendance à minimiser certaines choses et à accorder trop d’importance à d’autres. Les sœurs vertes, par exemple, étaient particulièrement concernées par tout ce qui touchait aux armées des Terres Frontalières proches de Nouvelle Braem, à des centaines de lieues de la Flétrissure qu’elles étaient pourtant censées surveiller. Les rapports de cet Ajah ne parlaient que de ça, encore et toujours, comme s’il avait fallu agir sur-le-champ. Comment ? Eh bien, ils n’en disaient rien – pas l’ombre d’une suggestion, même ; pourtant on sentait de l’impatience dans chaque phrase.

Egwene savait la vérité grâce à Elayne, mais elle se réjouissait de laisser les sœurs vertes mijoter dans leur jus, surtout depuis que Siuan lui avait révélé pourquoi elles faisaient montre d’une telle prudence. Selon l’espion en poste à Nouvelle Braem, les Frontaliers étaient accompagnés par une cinquantaine voire une centaine de sœurs. Et pourquoi pas deux cents ! Si le nombre restait imprécis – et très probablement gonflé – les sœurs vertes devaient tenir compte de cet élément, même si elles prenaient grand soin de le cacher à Egwene. Jusque-là, aucun Ajah n’avait fait allusion à ces Aes Sedai. Au bout du compte, pourtant, il n’y avait presque pas de différences entre deux cents sœurs… ou deux. Personne ne pouvait dire qui étaient ces Aes Sedai ni ce qu’elles fichaient là, et tenter de l’apprendre aurait sûrement été perçu comme une interférence. Il semblait étrange d’être engagée dans une guerre intestine et d’observer encore certaines coutumes, mais c’était ainsi, et il fallait s’en féliciter.

— Au moins, elles ne proposent pas d’envoyer quelqu’un à Caemlyn.

Les yeux douloureux à force de lire, Egwene battit des paupières.

— Pourquoi le feraient-elles ? ironisa Siuan. Pour ce qu’elles en savent, Elayne se laisse guider par Merilille et Vandene. Du coup, elles sont sûres d’avoir leur « reine Aes Sedai ». Originaire de l’Ajah Vert, qui plus est. En outre, tant que les Asha’man resteront hors de la ville, personne ne prendra le risque de leur donner envie de bouger. Au point où ça en est, nous pourrions aussi bien tenter de repêcher à mains nues de la gelée royale tombée dans de l’eau. Même les sœurs vertes en ont conscience.

» Ça n’empêchera pas certaines sœurs, vertes ou pas, d’aller à Caemlyn. Pour rendre visite à un espion, acheter une robe, se faire fabriquer une selle ou quoi que ce soit d’autre !

— Même les sœurs vertes le savent ? répéta Egwene, caustique.

On disait souvent que les sœurs marron étaient « comme ci » et les sœurs blanches « comme ça », même quand ça ne reposait sur rien. Alors qu’elle aurait dû être habituée, Egwene s’agaçait parfois quand on débitait des généralités sur les sœurs vertes. Au fond, elle avait peut-être le sentiment d’être l’une d’entre elles – ou de l’avoir été, ce qui n’avait aucun sens. La Chaire d’Amyrlin appartenait à tous les Ajah et à aucun – la raison des sept couleurs, sur l’étole –, et elle n’avait jamais été membre d’un de ces groupes. Pourtant, pour les sœurs vertes, il y avait chez elle une forme d’affection – non, le mot était trop fort, c’était plutôt une affaire d’affinités.