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— Combien de sœurs sont manquantes, Siuan ? Si elles se lient, même les plus faibles peuvent « voyager » à leur guise, et je donnerais cher pour savoir où elles vont.

L’ancienne Chaire d’Amyrlin réfléchit un moment.

— Une vingtaine d’absentes, peut-être un peu moins… Ce chiffre change tous les jours. À vrai dire, personne ne tient exactement le compte. Les sœurs nous en feraient toute une affaire…

Très prudemment, cette fois, Siuan se pencha sur son tabouret.

— Mère, jusque-là, tu as parfaitement géré la situation, mais ça ne peut pas durer. Tôt ou tard, le Hall découvrira ce qui se passe à Caemlyn. Les représentantes accepteront peut-être de garder le secret sur les Seanchaniennes prisonnières – en considérant que c’est le problème de Vandene ou de Merilille – mais elles savent déjà qu’il y a des femmes du Peuple de la Mer en ville, et elles finiront par tout découvrir au sujet du marché passé avec elles. Idem pour la Famille, même si ton plan à ce sujet sera plus difficile à percer à jour.

Siuan émit un étrange bruit de gorge. Sur l’idée que des Aes Sedai puissent prendre leur retraite et rejoindre la Famille, elle avait une opinion mitigée. Et elle doutait que les autres sœurs soient plus enthousiastes qu’elle.

— Pour l’instant, mes espions n’y voient que du feu, mais quelqu’un ouvrira un jour les yeux, c’est inévitable. Si tu tardes encore à agir, nous nous retrouverons au milieu d’un banc de brochets argentés.

— Un de ces jours, marmonna Egwene, il faudra que je voie ces poissons dont tu ne cesses de parler… (Elle leva une main pour intimer le silence à Siuan.) J’ai dit « un de ces jours » !

» Le marché passé avec les Atha’an Miere sera une source de problèmes. Mais quand ils en entendront parler, les Ajah ne mesureront pas l’étendue de la chose. À Caemlyn, des Aes Sedai assurant la formation de femmes du Peuple de la Mer ? C’est inédit, mais qui irait s’en mêler, violant ainsi toutes les coutumes ? Les représentantes râleront, poseront des questions en session, au Hall, mais avant qu’il soit établi que nous avons conclu un pacte, j’aurai présenté mon plan pour la Famille.

— Tu crois que ça n’aiguisera pas leur appétit ? demanda Siuan, ouvertement incrédule.

— Il y aura des débats, concéda Egwene.

Un euphémisme – et carabiné ! Quand la vérité serait connue, ça soulèverait des tollés. La première émeute de l’histoire des Aes Sedai, peut-être bien. Mais la tour battait de l’aile depuis près de mille ans, et il était temps d’y mettre un terme.

— Cela dit, j’ai l’intention d’y aller doucement. Siuan, les Aes Sedai n’aiment guère parler d’âge, mais elles découvriront bientôt que jurer sur le Bâton des Serments raccourcit leur vie de moitié. Personne ne désire mourir avant l’heure.

— Si tu parviens à les convaincre qu’une des femmes de la Famille a six cents ans, rappela Siuan.

Egwene en soupira d’agacement. Encore un point de discorde. D’habitude, elle appréciait le franc-parler de l’ancienne Chaire d’Amyrlin. N’être jamais contredit ne faisait du bien à personne. Mais sur certains sujets, Siuan se montrait aussi rétive que Romanda ou Lelaine.

— Si c’est nécessaire, répondit Egwene, je laisserai les sœurs s’entretenir avec des femmes qui ont cent ans de plus que la plus âgée d’entre nous. Elles essaieront de les disqualifier en les traitant de Naturelles et de menteuses, mais Reanne Corly peut prouver qu’elle était à la tour à une certaine époque. D’autres en sont capables. Avec un peu de chance, je persuaderai les sœurs de renoncer aux Trois Serments. Ainsi, elles se retireront au sein de la Famille avant d’avoir appris qu’il existe un accord avec les Atha’an Miere. Quand elles auront assimilé que n’importe quelle sœur doit être libérée des Trois Serments, il sera bien plus facile de les convaincre d’accepter les Régentes des Vents. À côté de ça, les autres aspects du pacte n’ont aucune importance. Comme tu aimes le répéter, pour faire bouger les choses au Hall, il faut du talent et du doigté, mais surtout de la chance. Pour le talent et le doigté, je fais mon maximum. Quant à la chance, les probabilités semblent être en ma faveur, pour une fois.

À contrecœur, Siuan dut reconnaître que ce n’était pas faux. Elle admit même qu’Egwene pouvait réussir, avec une bonne synchronisation et beaucoup de bonne fortune. Sur la Famille et le pacte avec les Atha’an Miere, elle restait sceptique, mais le plan d’Egwene était si énorme, concéda-t-elle, qu’il avait une chance de passer, au Hall, avant que les représentantes aient compris ce qu’il leur arrivait. Si ça se déroulait ainsi, la jeune Chaire d’Amyrlin saurait s’en contenter.

Au Hall, à chaque occasion importante, il y avait toujours assez de sœurs dans l’opposition pour que rien ne soit facile. En principe, pour adopter une motion, il fallait au minimum le petit consensus, mais le grand était de loin préférable. Du coup, la Chaire d’Amyrlin passait une bonne partie de son temps à convaincre les représentantes d’adopter des mesures qui leur déplaisaient. Dans le cas présent, rien n’indiquait que ce serait différent…

Alors que les sœurs vertes se concentraient sur les Terres Frontalières, les grises se focalisaient sur le Sud. Tous les Ajah étaient fascinés par les rapports en provenance des royaumes d’Illian et de Tear. Des Naturelles à foison parmi les Atha’an Miere ? Une nouvelle intéressante, si elle était vraie. Mais comment ne pas en douter ? Dans ce cas, les sœurs n’auraient-elles pas été informées depuis longtemps ? Après tout, comment pouvait-on cacher une chose pareille ?

Bien entendu, personne ne suggérait que les sœurs avaient accepté ce qu’elles voyaient à la surface sans jamais sonder les profondeurs. Les sœurs grises, cela dit, étaient fascinées par la menace permanente des Seanchaniens qui pesait sur l’Illian et par le siège récemment lancé de la Pierre de Tear. Les guerres et les conflits potentiels passionnaient les sœurs grises, dont la vocation était de mettre un terme à toute forme d’hostilités. Un moyen d’augmenter leur influence, bien entendu. Chaque fois qu’elles évitaient un conflit par la diplomatie, elles ajoutaient au prestige de toutes les Aes Sedai, certes, mais plus particulièrement à celui de leur Ajah.

Les Seanchaniens, cela dit, ne semblaient pas enclins à négocier, et surtout pas avec des Aes Sedai. Indignées, les sœurs grises ne ménageaient pas les propos acides sur les envahisseurs, condamnaient leurs incursions au-delà de la frontière et ne tarissaient pas d’éloges sur les forces de plus en plus impressionnantes levées par le seigneur Gregorin, le Régent de l’Illian au nom du Dragon Réincarné – un titre inquiétant en soi, il fallait l’avouer. En Tear, il y avait aussi un Régent nommé par le Dragon, le Haut Seigneur Darlin Sisnera. Dans la Pierre, il était assiégé par des nobles qui refusaient d’accepter Rand. Un très étrange siège… La Pierre ayant ses propres quais, il était impossible de l’affamer, même quand on tenait le reste de la capitale. Du coup, les assaillants se contentaient d’attendre. Peut-être parce qu’ils étaient à court d’idées… Dans l’histoire, seuls les Aiels avaient conquis la Pierre, et nul n’était jamais parvenu à l’affamer. Pour Tear, les sœurs grises avaient bon espoir…

Ayant fini une feuille, Egwene s’attaqua dans la foulée à la suivante. Les sœurs grises avaient bon espoir… Apparemment, l’une d’elles avait été vue sortant de la Pierre et suivie jusqu’au lieu de son rendez-vous avec le Haut Seigneur Tedosian et la Haute Dame Estanda, deux chefs des assiégeants.