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— Merana…, souffla Egwene. Siuan, ce rapport dit qu’il s’agissait de Merana Ambrey.

D’instinct, Egwene se massa de nouveau les tempes. La douleur augmentait, comme prévu…

— Elle arrangera peut-être les choses, dit Siuan en se levant.

Elle approcha d’un guéridon bancal où trônaient des tasses, des gobelets dépareillés et deux carafes. La plus grande, en argent, contenait du vin aux épices. L’autre, en faïence, aurait dû garder au chaud une infusion. Déposés là aux premières lueurs de l’aube, à l’intention de la Chaire d’Amyrlin, les deux récipients avaient eu tout le temps de refroidir. Mais nul n’aurait pu prévoir l’excursion d’Egwene jusqu’au fleuve…

— Tant que Tedosian et les autres ignorent pour qui Merana travaille vraiment, elle peut faire du bien, oui…

Le châle de Siuan glissa de son épaule quand elle tendit la main pour toucher la faïence. Tandis qu’elle canalisait du Feu, afin de réchauffer l’infusion, l’aura du saidar l’enveloppa.

— S’ils découvrent qu’elle est la marionnette du Dragon Réincarné, ils ne lui feront pas confiance pour négocier.

Siuan remplit une tasse, ajouta une double mesure de miel, remua consciencieusement et apporta le breuvage à Egwene.

— Pour ta tête, ça pourrait faire du bien… C’est une décoction d’herbes imaginée par Chesa – le miel adoucit le goût.

Egwene but une gorgée et reposa la tasse en frissonnant. Vu l’amertume avec du miel, elle préférait ne pas essayer sans. Entre cette tisane et une migraine, difficile de choisir…

— Comment peux-tu prendre ça si calmement, Siuan ? La présence de Merana à Tear est la première preuve que nous avons. Avant, on pouvait à peine parler de coïncidences…

Au début, il n’y avait eu que des murmures provenant des Ajah ou des espions de Siuan. Des Aes Sedai étaient à Cairhien, et elles semblaient entrer et sortir à leur guise du palais royal lorsque le Dragon Réincarné s’y trouvait. Avec le temps, les murmures étaient devenus de plus en plus hésitants. À Cairhien, les espions restaient muets et personne d’autre ne répétait les propos des divers agents.

À Cairhien, des Aes Sedai obéissaient au Dragon Réincarné, selon toute vraisemblance.

Des noms avaient fini par filtrer. Certains étaient ceux de sœurs présentes à Salidar – les premières à avoir combattu Elaida, en gros. D’autres, au contraire, appartenaient à des sœurs loyales à l’usurpatrice. À la connaissance d’Egwene, personne n’avait fait allusion à la Coercition, mais cette idée devait tourner dans bien des caboches.

— Quand le vent ne souffle pas dans le bon sens, s’attacher les cheveux ne sert à rien, dit Siuan en se rasseyant.

Elle voulut croiser les jambes mais y renonça quand son siège oscilla dangereusement. Marmonnant entre ses dents, elle rajusta son châle d’un coup d’épaules. Un mouvement audacieux qui faillit de nouveau la déstabiliser.

— Pour tirer profit du sens où il souffle aujourd’hui, tu vas devoir réorienter la voilure. Réfléchis froidement, et tu rentreras saine et sauve au port. Emballe-toi, et bonjour le naufrage ! (Parfois, Siuan parlait comme si elle travaillait toujours sur un bateau de pêche.) Mère, pour que ça agisse, il faut boire plus qu’une gorgée…

Avec une grimace, Egwene poussa la tasse un peu plus loin d’elle. Le goût qui lui restait sur la langue valait bien une migraine…

— Siuan, si tu vois un moyen de profiter de tout ça, j’aimerais que tu me le dises. Je ne veux même pas penser à tirer parti d’un éventuel usage de la Coercition par Rand. Je refuse d’envisager qu’il ait imposé ça à des sœurs.

Comment imaginer qu’il connaisse ce tissage répugnant et soit en mesure de s’en servir ? Si Egwene en était capable – un autre petit cadeau de Moghedien –, elle aurait donné cher pour oublier le mode d’emploi de cette horreur.

— Dans le cas qui nous occupe, l’important ce n’est pas d’envisager ou non une utilisation, mais d’imaginer les effets qu’elle aurait. Tôt ou tard, nous devrons traiter ce problème, et peut-être donner une bonne leçon à Rand. Mais tu ne voudras pas lancer des sœurs à ses trousses, et les récits venus de Cairhien incitent tout le monde à la prudence.

La voix de Siuan ne tremblait pas, mais elle pianotait sur ses genoux, la preuve d’une grande agitation intérieure. Sur ce sujet, aucune Aes Sedai ne restait insensible.

— En même temps, si les gens réfléchissent, ils s’apercevront que cette rumeur est incompatible avec les histoires de reddition du Dragon devant Elaida. Elle a peut-être envoyé des sœurs le surveiller, mais parmi elles, il ne peut pas y avoir de rebelles résolues à la renverser. Tous ces éléments devraient ouvrir les yeux aux sœurs qui croient à la soumission de Rand face à Elaida. Pour elles, c’est une raison en moins de lui faire allégeance.

— Et Cadsuane ? demanda Egwene.

De tous les noms qui « soufflaient » du Cairhien, c’était celui qui provoquait le plus de remous parmi les sœurs. Cadsuane Melaidhrin était une légende – dorée pour certaines sœurs, et sinistre pour d’autres. Un troisième groupe assurait que c’était une… erreur. Cadsuane devait être morte depuis longtemps. Dans cette faction, certaines Aes Sedai espéraient vivement qu’elle l’était.

— Tu es sûre qu’elle est restée à Cairhien après la disparition de Rand ?

— Dès que j’ai entendu parler de la « légende », je lui ai collé mes espions aux basques. Je ne suis pas certaine qu’elle appartienne à l’Ajah Noir, mais je l’en soupçonne. Et je peux te garantir qu’elle était au Palais du Soleil une semaine après que Rand s’est volatilisé.

Egwene ferma les yeux et appuya dessus avec le dos de ses poings – sans résultat notable. Rand était peut-être en compagnie d’une sœur noire. Ou il l’avait été. Et il avait pu faire usage de la Coercition sur des sœurs… Sur n’importe qui, c’était déjà mal, mais là… Une arme utilisée contre des sœurs risquait d’être dix, voire cent fois plus dévastatrice sur des gens normaux et sans défense…

Tôt ou tard, il faudrait faire face au Dragon Réincarné. Egwene avait grandi avec Rand, mais ça ne devait pas l’influencer. Aujourd’hui, il était le Dragon – l’espoir du monde, et, en même temps, la pire menace qui pesait sur lui. La pire, oui… Les Seanchaniens eux-mêmes étaient moins dangereux que lui. Et Egwene allait en fin de compte se servir de l’éventualité qu’il ait recouru à la Coercition contre des sœurs. La Chaire d’Amyrlin, décidément, n’avait plus aucun rapport avec la fille d’aubergiste de jadis.

Foudroyant du regard l’immonde infusion, Egwene prit la tasse et la vida d’un trait, au risque de s’étrangler. Ce goût atroce chasserait peut-être sa migraine…

Alors qu’elle reposait la tasse, Anaiya entra sous la tente, le front plissé et la bouche en berne.

— Mère, Akarrin et les autres sont revenues… Moria m’envoie t’informer qu’elle a convoqué le Hall pour entendre leur rapport.

— Escaralde et Malind ont eu le même réflexe, annonça Morvrin en entrant derrière Anaiya, Myrelle sur les talons.

La sœur verte était l’image même de la fureur sereine, si une telle chose avait pu exister. Morvrin, elle, semblait plus sinistre encore qu’Anaiya.

— Elles ont chargé des novices et des Acceptées de rameuter les sœurs, dit-elle. Nous n’avons pas idée de ce qu’Akarrin a trouvé, mais je devine qu’Escaralde et les autres comptent s’en servir pour influencer le Hall.

Les yeux baissés sur sa tasse, Egwene contempla les feuilles noires qui gisaient au fond, puis elle soupira. Elle allait devoir être là, bien sûr, forcée d’affronter les représentantes avec une migraine et un goût de fiel dans la bouche.

Une pénitence anticipée pour ce qu’elle allait faire à ces femmes ?