19
Des surprises
En vertu de la coutume, la Chaire d’Amyrlin était informée de toute session du Hall. Mais rien ne prescrivait qu’on l’attende pour commencer les débats. En conséquence, le temps pressait. Si elle s’était écoutée, la jeune Chaire d’Amyrlin se serait précipitée au Hall avant que Moria et les deux autres aient pu mettre en place leur « surprise ».
Dans le Hall, l’inattendu était rarement agréable. Quant aux surprises de dernière minute, elles tenaient du cauchemar. Mais le protocole dérivé des lois, pas des coutumes, devait être respecté. Une dirigeante n’entrait pas au Hall comme dans un moulin. Du coup, Egwene resta où elle était et chargea Siuan d’aller chercher Sheriam, afin que la Gardienne des Chroniques puisse annoncer sa venue aux représentantes, ainsi qu’il se devait. Selon Siuan, c’était une manière d’avertir les sœurs que la Chaire d’Amyrlin n’était pas loin, histoire qu’elles cessent d’évoquer leur kyrielle de secrets. Une plaisanterie ? Egwene ne l’aurait pas juré.
Quoi qu’il en soit, il ne rimait à rien de gagner le Hall avant de pouvoir y entrer. Contenant son impatience, Egwene se massa les tempes en s’efforçant de lire la suite des rapports remis par les Ajah. Malgré la répugnante infusion – ou à cause d’elle – la migraine lui brouillait la vue et la présence d’Anaiya et des deux autres sœurs n’arrangeait rien.
Aussitôt que Siuan fut sortie, Anaiya prit place sur le tabouret – sous elle, il ne tanguait pas – et entreprit de spéculer sur les motivations de Moria et compagnie. N’ayant rien d’un esprit exubérant, elle ne se lança pas dans des élucubrations, mais ses propos, même modérés, eurent de quoi glacer les sangs :
— Mère, les gens apeurés font bien des bêtises, même les Aes Sedai… Mais sois assurée que Moria se montrera ferme avec Elaida, en tout cas à long terme. À ses yeux, l’usurpatrice est responsable de tous les décès de sœurs survenus après la destitution de Siuan. Moria exige qu’Elaida soit fouettée avant de finir sous la hache du bourreau. Une femme dure… Plus dure que Lelaine, peut-être. En tout cas, plus déterminée. Elle ne broncherait pas devant des choses qui révulseraient Lelaine. J’ai bien peur qu’elle insiste pour que nous attaquions aussi tôt que possible. Puisque les Rejetés sont si actifs, et à une échelle jamais vue, elle pense qu’une Tour Blanche blessée vaut mieux qu’une tour divisée. C’est son point de vue, j’en ai peur. Après tout, même si nous voulons éviter que des sœurs s’entre-tuent, ce ne serait pas la première fois. La Tour Blanche est debout depuis longtemps, et elle a survécu à bien des blessures. Celle-là ne devrait pas faire exception.
La voix d’Anaiya allait très bien avec son visage doux, chaleureux et réconfortant. Pourtant, ses propos faisaient grincer les dents d’Egwene. Si elle affirmait redouter Moria, Anaiya semblait partager ses sentiments. Inquiétant, chez une femme qui pesait chacun de ses mots et ne s’emportait jamais. Si elle était partisane d’un assaut, combien d’autres sœurs soutenaient son analyse ?
Comme toujours, Myrelle ne respectait ni le lieu ni son occupante. Lunatique et peu commode, elle n’aurait pas reconnu la patience si elle l’avait croisée dans la rue. Malgré l’exiguïté de l’espace, elle marchait de long en large, flanquant de grands coups de pied dans les coussins semés sur son chemin.
— Si Moria est assez effrayée pour réclamer un assaut, c’est qu’elle est carrément morte de peur. Si elle est trop blessée, la tour ne sera pas en mesure d’affronter les Rejetés ou quiconque d’autre.
» Mère, le vrai problème, c’est Malind. Elle n’arrête pas de répéter que Tarmon Gai’don peut survenir n’importe quand. Je l’ai entendue affirmer que le phénomène que nous avons toutes capté était le premier coup de l’Ultime Bataille. Qui pourrait commencer ici, à deux pas du camp… Pour les Ténèbres, quelle meilleure cible que Tar Valon ?
» Malind n’a jamais reculé devant les choix douloureux, et elle sait battre en retraite quand ça s’impose. Pour arracher quelques-uns d’entre nous aux ravages de Tarmon Gai’don, elle abandonnerait sans sourciller Tar Valon et la tour. Elle proposera que nous levions le siège pour filer nous cacher à un endroit où les Rejetés ne nous trouveront pas. Un refuge où nous nous préparerons à frapper comme jamais…
» Si elle présente correctement son plan, elle pourrait bien être récompensée par un grand consensus…
À cette idée, la vue d’Egwene se troubla un peu plus.
Son visage rond dur et fermé, Morvrin plaqua les mains sur ses hanches et commenta sans aménité ce qui venait d’être dit :
— On n’en sait pas assez long pour établir que c’étaient les Rejetés… Une supposition ne démontre rien.
Chaque matin, racontait-on, cette femme ne croyait pas qu’il faisait jour avant d’avoir vu le soleil. Son ton ferme témoignait de sa rigueur intellectuelle. Chez elle, on ne sautait jamais aux conclusions, on en approchait pas à pas. Dans le cas présent, elle ne s’opposait pas à tout ce qui était dit, mais gardait un esprit ouvert et alerte. Quand on en arrivait à échanger des coups, les gens de ce type pouvaient soutenir n’importe quel camp avec la même ferveur.
Egwene referma bruyamment le dossier de cuir. Entre l’ignoble goût de l’infusion et la migraine qui empirait – que soient maudits les éclats de voix de ces femmes ! – elle n’était plus assez concentrée pour continuer à lire.
Les trois sœurs la regardèrent, étonnées. Dès le début, elle avait clairement montré qui dirigeait, mais sans jamais se mettre en colère – ou presque. Serments de fidélité ou pas, une jeune femme soupe au lait était trop facile à disqualifier. Une idée qui enrageait Egwene, sa fureur aggravant la migraine, qui augmentait elle-même son ire…
— J’ai attendu assez longtemps, dit-elle en s’efforçant de garder un ton neutre.
Mais avec la migraine, ce n’était pas facile.
Sheriam pensait peut-être la retrouver au Hall…
Son manteau récupéré, Egwene sortit en l’enfilant. Après une brève hésitation, Morvrin et les deux autres sœurs lui emboîtèrent le pas. Arriver avec elle au Hall donnerait l’impression qu’elles appartenaient à son cercle privé. Mais après tout, ces femmes étaient censées la surveiller et toutes, même Morvrin, devaient être impatientes d’entendre le rapport d’Akarrin et de découvrir ce que Moria et ses alliées avaient l’intention d’en faire.
Rien qui fût trop difficile à gérer, espérait Egwene. En tout cas, rien qui corresponde aux craintes d’Anaiya et de Myrelle. Si nécessaire, elle pouvait tenter d’en appeler à la Loi Martiale, une jurisprudence d’exception. Mais même si elle réussissait, gouverner par décrets n’avait pas que des avantages. Quand les gens étaient contraints d’obéir, ils trouvaient toujours un moyen de se défiler. Et plus on les forçait à se soumettre, plus ils se tortillaient pour échapper à leur sort. Un équilibre naturel qui n’épargnait personne…
Très récemment, Egwene avait découvert à quel point il était enivrant d’être respectée et obéie. À force, elle risquait de croire que c’était naturel, et de se sentir désorientée si la situation changeait. De plus, lors d’une crise de migraine, comme en ce moment, elle était susceptible d’enguirlander à peu près n’importe qui. Même quand les gens étaient obligés de faire avec, ça restait difficile à avaler.
Dans le ciel bleu, le soleil évoquait une énorme boule de feu, mais il ne réchauffait pas l’atmosphère. En revanche, il projetait des ombres sur la neige déjà à moitié transformée en gadoue. Dans le camp, on gelait autant qu’au bord du fleuve. Résolue à ignorer le froid, Egwene refusait de se laisser atteindre, mais avec la buée qui sortait de la bouche des passantes à chaque expiration, il aurait fallu être morte pour ne pas avoir conscience des rigueurs de l’hiver.