L’heure du déjeuner arrivait. Comme il était impossible de servir tant de novices en même temps, la Chaire d’Amyrlin et ses compagnes durent fendre de longues files d’attente pour avancer. Pressant le pas, Egwene réussit à passer assez vite pour que les jeunes femmes en blanc aient à peine le temps d’esquisser une révérence. Le Hall n’était pas loin, et pour l’atteindre, il suffirait de traverser quatre rues boueuses. Il avait été question d’installer des passerelles assez hautes pour qu’un cheval et son cavalier aient assez de place dessous, mais un tel équipement aurait prouvé que le camp était conçu pour durer, ce que personne ne désirait. Du coup, même les sœurs qui auraient aimé voir construire des passerelles insistaient avec un manque flagrant de conviction. Résultat, il fallait se résigner à patauger, jupe et manteau relevés, si on ne voulait pas être souillée jusqu’aux genoux.
Comme d’habitude, aux abords du Hall, il n’y avait personne, ou presque.
Nisao et Carlinya attendaient déjà devant le grand pavillon. Alors que la petite sœur jaune se mordillait la lèvre inférieure d’anxiété, Carlinya était l’incarnation même du calme légendaire des Aes Sedai. Bizarrement, elle avait oublié de mettre son manteau, et ses courts cheveux noirs auraient sacrément eu besoin d’un coup de peigne.
Après s’être inclinées, les deux femmes rejoignirent Anaiya et ses compagnes, qui suivaient Egwene de peu. Les cinq sœurs se mirent alors à bavarder – du temps et d’autres sujets futiles, d’après ce que la jeune Chaire d’Amyrlin capta.
Le souffle court, Beonin déboula au pas de course, s’arrêta un instant devant Egwene, puis alla se joindre aux autres. Dans son regard, la tension était plus visible que jamais. Parce que cette réunion risquait de nuire à ses négociations à venir ? Enfin, elle savait que ces pourparlers n’étaient qu’un leurre pour gagner du temps !
Egwene régula sa respiration et fit quelques exercices de novice. Contre la migraine, comme d’habitude, ça n’eut aucun effet.
Il n’y avait pas trace de Sheriam dans les environs. En revanche, sur le trottoir, ça commençait à être l’affluence. En compagnie des cinq sœurs de son expédition – une par Ajah –, Akarrin attendait près du rabat. Dans ce groupe, presque toutes les sœurs saluèrent la Chaire d’Amyrlin, mais avec une sorte de distraction, et aucune ne fit mine de lui parler. Leur avait-on ordonné de ne rien dire avant d’être devant le Hall ? Vu sa position, Egwene aurait pu exiger qu’elles lui fassent leur rapport sur-le-champ. Comment auraient-elles pu refuser ? Cela dit, la relation de la dirigeante avec les Ajah était toujours délicate, y compris celui dont elle était issue. À vrai dire, c’était aussi compliqué qu’avec le Hall. Préférant ne pas tenter le diable, Egwene sourit, salua de la tête et s’abstint de tout commentaire. Si elle serrait les dents derrière son sourire, tant mieux, puisque ça l’empêcherait de lâcher des bêtises.
Toutes les sœurs n’avaient pas conscience de sa présence. Vêtue d’une robe de laine et d’un manteau orné de superbes broderies, Akarrin regardait dans le vide en hochant la tête à intervalles réguliers. À l’évidence, elle répétait mentalement sa déposition. Assez faible dans le Pouvoir – en gros, juste au-dessus du niveau actuel de Siuan –, Akarrin, dans son groupe, n’était dominée que par Therva, une mince sœur jaune vêtue d’une robe d’équitation rayée d’or. Une constatation qui aidait à mieux mesurer l’effroi de ces sœurs face à l’étrange « phare » de saidar. La plus puissante aurait dû prendre les choses en main et se charger d’accomplir la mission qu’on leur avait confiée, mais dans le groupe, à part chez Akarrin, la détermination brillait surtout par son absence. D’ailleurs, ses compagnes continuaient de paraître rien moins qu’enthousiastes. D’habitude très réservée, malgré les grands yeux qui lui donnaient l’air sans cesse étonnée, Shana ne faisait rien pour cacher son inquiétude. Alors qu’elle observait le rabat, toujours fermé, elle tordait nerveusement le devant de son manteau, comme si ses mains refusaient de rester tranquilles.
Originaire de l’Arafel, Reiko, de l’Ajah Bleu, gardait les yeux baissés, mais les clochettes accrochées à ses longs cheveux noirs tintinnabulaient, comme si elle hochait nerveusement la tête sous sa capuche.
Seule Therva affichait une parfaite équanimité. Un mauvais signe… Par nature, cette sœur jaune était surexcitée. Qu’avait-elle vu pour être ainsi pétrifiée ?
Que cherchaient donc Moria et les deux autres représentantes ?
Egwene contint son impatience. La session n’était pas encore lancée. On venait d’ouvrir le rabat, et des sœurs s’apprêtaient à entrer sans aucune précipitation.
Salita hésita, comme si elle désirait dire quelque chose, puis elle tira sur son châle, adressa un salut minimal à Egwene et entra d’un pas un rien hésitant.
Quand elle s’inclina devant la Chaire d’Amyrlin, Kwamesa la regarda d’abord de haut, puis elle fit de même avec Anaiya et les autres. Mais cette sœur grise toisait absolument tout le monde. Pas parce qu’elle était grande, mais parce qu’elle aurait aimé l’être.
L’air hautain et les yeux froids, Berana s’arrêta le temps de saluer Egwene et de jeter un regard noir à Akarrin. Après un moment, s’avisant que l’autre sœur ne l’avait même pas vue, elle lissa le devant impeccable de sa robe blanche brodée de fils d’argent, puis entra dans le pavillon comme si elle allait dans cette direction par le plus grand des hasards.
Ces trois femmes faisaient partie des « trop jeunes représentantes » dont avait parlé Siuan. Malind et Escaralde aussi… En revanche, Moria portait le châle depuis cent trente ans. Par la Lumière, Siuan voyait des conjurées partout !
Alors qu’Egwene craignait que sa tête finisse par exploser à cause de l’attente, pas de la migraine, Sheriam apparut, l’ourlet de sa jupe et de son manteau relevé afin de courir plus vite.
— Mère, je suis désolée, dit-elle avant de canaliser le Pouvoir pour chasser la boue dont elle était couverte. (Quand elle secoua sa jupe, une poudre sèche en tomba.) Ayant appris que le Hall se réunissait, j’ai deviné que tu aurais besoin de moi, et j’ai fait aussi vite que possible. Navrée, vraiment…
Donc, Siuan était toujours en train de chercher la Gardienne.
— Tu es là, c’est tout ce qui compte.
Pour s’excuser en public, surtout devant Akarrin et son groupe, Sheriam devait être bouleversée. Même quand ils auraient dû être moins crédules, les gens se fiaient à l’apparence et au comportement des autres. Une Gardienne n’aurait jamais dû s’excuser en se tordant les mains devant des témoins. Sheriam ne pouvait pas ignorer ça…
— Entre et annonce-moi, dit simplement Egwene.
Sheriam abaissa sa capuche, inspira à fond, ajusta son étole et se dirigea vers le rabat. Passant la tête à l’intérieur du pavillon, elle prononça les paroles protocolaires :
— Elle arrive, oui, elle arrive…
Egwene avança avant que sa Gardienne ait fini de parler.
— … la Flamme de Tar Valon et Chaire d’Amyrlin.
Sur ces mots, Sheriam s’écarta et laissa entrer Egwene. Grâce aux lampes, on y voyait assez bien sous le pavillon, et les braseros, aujourd’hui parfumés à la lavande, réchauffaient un peu l’atmosphère. Quand elle était dans un lieu agréablement chauffé, aucune Aes Sedai ne se plaignait de ne plus avoir à ignorer le froid.
La configuration du pavillon respectait de très anciennes règles, un peu modifiées puisque la réunion n’avait pas lieu à la Tour Blanche, où une grande salle circulaire portait le nom sans ambiguïté de Hall de la Tour.
Au fond de la pièce, sur une plate-forme couverte d’un tissu rayé des sept couleurs, trônait un banc très simple mais parfaitement ciré. Avec l’étole d’Egwene, c’était la seule occurrence, dans le camp, où l’Ajah Rouge restait représenté. Arguant qu’Elaida avait fait repeindre son trône et portait une étole comptant six couleurs, certaines sœurs bleues – l’Ajah victime de cet ostracisme – avaient demandé qu’on efface toute trace de rouge. Egwene était restée très ferme. Si elle devait appartenir à tous les Ajah et à aucun, alors qu’il s’agisse des sept, comme il convenait.