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Sur les tapis qui couvraient le sol, deux rangées de bancs occupaient toute la largeur de la salle. Par groupes de trois, ces « îlots » reposaient eux aussi sur une plate-forme, mais couverte d’un tissu à la couleur d’un Ajah. Là, en revanche, il n’y en avait que six.

En vertu de la tradition, les deux doyennes du Hall avaient droit aux places les plus proches de la Chaire d’Amyrlin. Ici, l’Ajah Jaune et le Bleu bénéficiaient de cet honneur. Sinon, pour les autres sièges, les premières arrivées se servaient.

Neuf représentantes étaient déjà là – pas assez pour qu’on ouvre la session, d’un strict point de vue légal. Observatrice, Egwene remarqua au premier coup d’œil une bizarrerie dans la répartition des sièges.

Comme de juste, Romanda était déjà assise, laissant un banc vide entre elle et Salita. Avec Moria, Lelaine occupait deux des bancs alloués à l’Ajah Bleu.

Avec son chignon gris très strict, Romanda était la doyenne des représentantes et arrivait presque toujours la première afin de prendre sans difficulté sa place. Sa cadette de peu, Lelaine semblait incapable de lui céder le moindre privilège, même sur un point si trivial. Les hommes qui avaient installé les plateformes – rangées le long des parois quand le Hall n’était pas en session – s’apprêtaient à sortir par l’issue du fond, puisqu’ils avaient achevé leur travail à cette extrémité du pavillon. Alors que Kwamesa, la seule représentante de l’Ajah Gris en vue, venait juste de s’asseoir, Berana, l’unique représentante blanche, était encore en train de s’installer. Kandorienne au visage rond, et seule représentante verte, Malind était déjà assise au moment de l’arrivée d’Egwene. Pourtant, bizarrement, elle avait choisi pour son Ajah une plate-forme proche de l’entrée du pavillon. D’habitude, la devise était : « Plus on est près de la Chaire d’Amyrlin, mieux ça vaut. »

À l’opposé de Malind, Escaralde se tenait devant la plate-forme couverte de tissu marron, et elle discutaillait ferme avec Takima. Presque aussi petite que Nisao, Takima avait le calme et la grâce de la femme-oiseau qu’elle semblait être. Mais il ne fallait pas s’y fier. Quand elle le désirait, cette femme avait tout d’un cyclone. Les poings sur les hanches et le front plissé, elle ressemblait à un moineau fou de rage, toutes les plumes hérissées pour se grossir.

À la voir foudroyer du regard Berana, Egwene comprit que l’annexion des sièges était la cause de tout. Pour aujourd’hui, il n’était plus question de changer quoi que ce soit, mais Escaralde écrasait Takima de toute sa hauteur, comme si elle s’attendait à devoir se battre pour un bon emplacement.

Egwene n’en revint pas, comme chaque fois qu’elle voyait Escaralde faire ce numéro. Très petite – plus que Nisao, même –, elle devait puiser ses motivations dans une incroyable force de volonté. Quand elle se croyait dans son droit, Escaralde ne cédait jamais un pouce de terrain. Et elle se croyait toujours dans son droit.

Si Moria voulait une attaque massive et rapide, Malind rêvant en secret de battre en retraite, à quoi aspirait donc Escaralde ?

Malgré ce que Siuan avait dit sur le sujet, l’entrée d’Egwene n’eut rien de spectaculaire. Quoi qui ait pu pousser Malind et ses alliées à convoquer le Hall, elles n’avaient pas dû trouver l’affaire assez importante pour la réserver aux oreilles des seules représentantes. Du coup, de simples Aes Sedai entouraient la plate-forme de leur Ajah. Par groupes de quatre ou cinq, elles montaient la garde derrière leurs représentantes, et aucune ne s’abstint de saluer Egwene tandis qu’elle se dirigeait lentement vers son siège.

Les représentantes, en revanche, ne parurent pas la remarquer. Lelaine elle-même la gratifia d’un regard morne avant de plisser le front à l’intention de Moria, qui semblait très ordinaire dans sa robe de laine bleue. Si ordinaire, pour tout dire, qu’on aurait pu passer à côté de son visage intemporel, quand on n’était pas prévenu.

Assise bien droite, Lelaine s’immergeait dans ses pensées.

Romanda, par contre, se fendit d’un hochement de tête. À l’intérieur du Hall, la Chaire d’Amyrlin restait une dirigeante, mais moins que partout ailleurs. Parce que dans le Hall, les représentantes sentaient leur pouvoir. En un sens, la Chaire d’Amyrlin, ici, était la première parmi des égales. Ou peut-être un peu plus que ça, mais pas de beaucoup. Selon Siuan, une Chaire d’Amyrlin convaincue que les représentantes étaient ses égales risquait autant le désastre qu’une Chaire qui estimait mal la différence, jugeant le fossé plus large qu’en réalité. Tout ça revenait à courir au sommet d’un mur, avec des molosses déboulant des deux côtés. Pour s’en sortir, il fallait prendre garde aux endroits où on mettait les pieds et penser aussi peu que possible aux chiens. Mais on ne perdait jamais conscience de leur présence…

Une fois montée sur la plate-forme, Egwene retira son manteau, le posa au milieu du banc et s’assit dessus. Les sièges étant redoutablement durs, certaines représentantes apportaient un coussin quand la session promettait d’être longue. Egwene préférait s’en abstenir. La limitation du temps de parole empêchant rarement une ou deux femmes de gloser pendant une éternité, l’absence de coussin aidait à rester éveillée durant ces pensums.

Sheriam vint s’asseoir à la gauche d’Egwene, comme il convenait, et il n’y eut plus qu’à attendre. Un coussin, finalement, aurait été le bienvenu.

Lentement, les autres bancs se remplissaient. Berana avait été rejointe par Saroiya et Aledrin, cette dernière assez enveloppée pour que les deux autres semblent minces. Bien entendu, la tenue y était pour quelque chose. Avec ses broderies blanches en volute, la robe de Saroiya accentuait sa sveltesse alors que celle d’Aledrin, aux manches larges et au devant uniformément neigeux, avait l’effet inverse.

Apparemment, chacune essayait de savoir si l’autre avait idée de ce qui se passait. Hochant la tête tout en parlant, elles jetaient des coups d’œil furtifs aux bancs des sœurs bleues, vertes et marron.

Plus grande que la plupart des hommes, Varilin, une rousse flamboyante, venait de prendre place à côté de Kwamesa. Tirant et retirant sur son châle, elle regardait alternativement Moria, Escaralde et Malind.

Son châle à franges jaunes serré sur ses larges épaules, Magla venait d’entrer en même temps que Faiselle, une Domani au visage carré vêtue d’une robe de soie surchargée de broderies vertes. En même temps, mais pas « avec », car Magla était dans le camp de Romanda alors que Faiselle ne jurait que par Lelaine. Des factions qui ne se mélangeaient pas…

D’autres sœurs arrivaient par à-coups. Nisao et Myrelle, par exemple, se glissant avec une demi-douzaine d’autres derrière Magla et Faiselle.

Morvrin était déjà avec les sœurs marron, derrière Takima et Escaralde, tandis que Beonin, derrière Varilin et Kwamesa, avait rejoint le banc des sœurs grises. À ce rythme, la moitié des Aes Sedai du camp auraient bientôt investi le pavillon.

Alors que Magla se dirigeait encore vers la plate-forme des sœurs jaunes, Romanda se leva.

— Nous sommes plus de onze, donc nous pouvons commencer, dit-elle d’une voix curieusement haut perchée.

À la voir, on aurait pu s’attendre au timbre d’une soprano – si on avait pu l’imaginer en train de chanter. Avec son visage toujours fermé, ce n’était pas le cas.