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Quand les déclamations furent terminées, Aledrin retourna s’asseoir.

— Dis-nous ce que tu as vu, Akarrin, fit Moria alors que la représentante blanche s’éloignait.

Une entorse au protocole, car elle aurait dû attendre que sa collègue soit en place. Visiblement mécontente, Aledrin s’assit avec une raideur exagérée.

À la tour, il y avait plus de traditions et de coutumes que de lois. Un exploit, considérant le nombre d’articles qui régissaient à peu près tout, de la vie de tous les jours aux circonstances les plus extraordinaires. Cela dit, les traditions et les coutumes restaient le ciment qui unissait les sœurs.

Fidèle à une de ces traditions, Akarrin répondit en s’adressant à la Chaire d’Amyrlin :

— Ce que nous avons vu, mère, c’est un grand cratère dans le sol, dit-elle, chaque mot ponctué par un hochement de tête.

Elle semblait avoir pesé et repesé ses phrases, soucieuse qu’elles soient claires pour tout le monde.

— À l’origine, ce devait être un cercle très précis, comme une balle coupée en deux, mais le périmètre s’est affaissé en certains endroits. Ce cratère est large d’environ une lieue et profond d’à peu près la moitié.

Quelqu’un en cria de surprise. Akarrin fronça les sourcils comme si on avait voulu l’interrompre. Puis elle enchaîna :

— Sur la profondeur, nous ne sommes pas certaines, parce qu’il y a de l’eau et de la glace au fond. Selon nous, ce cratère deviendra un jour un lac. Quant à son emplacement, nous avons pu l’établir avec une parfaite précision. Ce cratère est situé là où se dressait jadis Shadar Logoth, une très vieille cité.

Akarrin se tut. Un long moment, on n’entendit rien d’autre que des froissements de tissu tandis que les Aes Sedai s’agitaient sur leurs bancs.

Egwene aurait bien voulu les imiter. Dans un cratère de cette taille, on aurait pu mettre la moitié de Tar Valon.

— Akarrin, demanda-t-elle, as-tu idée de la cause de l’apparition de ce cratère ?

Quelle voix assurée ! se félicita Egwene. Alors que Sheriam, elle, tremblait carrément. Si quelqu’un s’en apercevait… Les actes de la Gardienne retombaient toujours sur la Chaire d’Amyrlin. Si Sheriam affichait sa terreur, nombre d’Aes Sedai penseraient qu’Egwene était terrorisée aussi. Un soupçon qu’elle ne voulait pas voir peser sur elle.

— Mère, nous avons toutes été choisies à cause de notre aptitude à analyser les résidus de tissage. Une capacité supérieure à la moyenne, dois-je dire.

Ainsi, ces femmes n’avaient pas été sélectionnées seulement parce que des sœurs plus puissantes n’étaient pas intéressées. Il y avait une leçon à tirer de ça. Les actes des Aes Sedai n’étaient jamais aussi simples qu’ils le semblaient… Agacée, Egwene se demanda quand elle cesserait de réapprendre des leçons qu’elle aurait dû retenir.

— Parmi nous, Nisain est la meilleure dans cet exercice. Si tu veux bien, mère, je la laisserai répondre.

Nisain tira sur sa jupe sombre et se racla la gorge. Dégingandée, le menton carré et les yeux bleu glacier, cette sœur grise s’était fait une petite réputation en matière de lois et de traités. À l’évidence, parler devant le Hall l’intimidait. Pour ne pas voir les autres représentantes, elle riva les yeux sur Egwene.

— Considérant le volume de saidar utilisé, mère, je n’ai pas été surprise de trouver des résidus presque aussi épais que la neige.

L’accent chantant du Murandy, reconnut Egwene…

— Même après pas mal de temps, j’aurais dû pouvoir me faire une idée du tissage, mais ça n’était rien qui me soit familier. Ce que j’ai perçu n’avait aucun sens. Vraiment. Un construct si étranger qu’il aurait pu…

Nisain blêmit et déglutit péniblement.

— … Eh bien, ne pas avoir été tissé par une femme. Reprenant l’hypothèse des Rejetés, j’ai cherché des… résonances. Les autres aussi…

Nisain se tourna brièvement vers ses compagnes, puis se concentra de nouveau sur Egwene. Décidément, elle la préférait nettement aux représentantes, qui la regardaient intensément, le cou tendu et les yeux ronds.

— Je ne sais pas ce qui a été fait – à part un cratère d’une lieue de large –, j’ignore comment on s’y est pris, mais j’affirme que le saidin a joué un rôle dans tout ça. La résonance était forte – presque palpable. Pour ce tissage, on a utilisé plus de saidin que de saidar. L’équivalent du pic du Dragon comparé à une colline… Mère, c’est tout ce que je peux dire.

Partout sous le pavillon, les sœurs relâchèrent le souffle qu’elles retenaient. Sheriam sembla expirer plus fort, mais c’était peut-être une idée, parce qu’elle était plus près.

Egwene se força à rester de marbre. Les Rejetés et un tissage capable de détruire la moitié de Tar Valon… Si Malind proposait de fuir, serait-il possible de convaincre les sœurs de rester pour affronter ça ?

Egwene pouvait-elle abandonner Tar Valon, la Tour Blanche et des dizaines de milliers d’innocents ?

— Quelqu’un a une question ? demanda-t-elle.

— Oui, fit Romanda, calme comme si rien ne s’était passé. Mais pas pour nos amies… Si tout le monde est dans mon cas, je suis sûre qu’elles seront ravies de ne plus être l’objet de tous les regards.

Cette proposition n’entrait pas vraiment dans les prérogatives de Romanda, mais elle n’en sortait pas non plus. Du coup, Egwene ne releva pas.

Plus personne ne voulant interroger Akarrin et ses compagnes, Romanda les remercia chaleureusement de leurs efforts. Là encore, ce n’était pas vraiment son rôle.

— Pour qui est ta question ? demanda Egwene tandis qu’Akarrin et les cinq autres allaient se réfugier au fond du pavillon, parmi la foule de sœurs de plus en plus dense.

Pressées de ne plus être le centre de l’attention, elles entendaient quand même savoir ce qui allait se passer.

Egwene avait eu du mal à cacher son hostilité, mais Romanda fit mine de ne pas s’en être aperçue.

— Pour Moria, répondit-elle. Depuis le début, nous soupçonnons les Rejetés. Le phénomène, nous le savions, était à la fois lointain et puissant. Tout ce que nous avons appris de plus, c’est que Shadar Logoth a disparu. Ce que ça m’inspire, c’est que le monde sera meilleur sans cette tanière des Ténèbres. (Elle riva sur Moria un regard qui aurait ramené n’importe quelle sœur au stade de son noviciat, où elle tremblait de peur devant les Aes Sedai.) Ma question, la voici : quelque chose a changé pour nous ?

— Probablement, oui, répondit la sœur bleue en soutenant le regard de Romanda.

Au Hall, elle n’était pas très ancienne, mais toutes les représentantes se valaient, du moins en théorie.

— Depuis longtemps, nous nous préparons à une attaque des Rejetés, continua-t-elle. Chaque sœur sait comment créer un cercle ou se joindre à un lien déjà établi – jusqu’à ce qu’il ait treize membres. Tout le monde doit pouvoir s’unir à un cercle, même les novices récemment arrivées.

Lelaine foudroya Moria du regard. Elle n’alla pas plus loin, car elles appartenaient au même Ajah et devaient donner l’impression de se soutenir. Mais ses lèvres pincées en disaient long sur ses véritables sentiments.

Romanda, elle, n’était liée par rien.

— Tu es obligée d’expliquer ce que tout le monde sait déjà ? C’est nous qui avons pris ces mesures. Aurais-tu oublié ?

Un ton provocateur, cette fois… Dans le Hall, les explosions de colère étaient interdites, mais on tolérait l’ironie.

Moria resta insensible à l’attaque à peine feutrée.

— Je dois tout reprendre au début parce que nous n’avons pas assez réfléchi. Malind, nos cercles peuvent-ils résister à ce que viennent de décrire Akarrin et Nisain ?

Malgré ses yeux durs, Malind semblait presque toujours sur le point de sourire. Presque, mais pas aujourd’hui… Se levant lentement, elle laissa errer son regard sur les deux rangées de représentantes.