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— Absolument pas ! Même si nous faisons en sorte que nos treize sœurs les plus puissantes soient toujours dans le même cercle – ce qui les obligerait à ne plus se quitter d’un pouce – nous serions désarmées comme une souris face à un chat. Quand elles sont très nombreuses, des souris peuvent repousser un chat affamé, mais au prix de pertes terribles.

» Le genre de pertes qui signeraient l’arrêt de mort de la Tour Blanche.

De nouveau, des murmures coururent dans tout le pavillon.

Egwene parvint à ne pas tressaillir, mais elle dut se forcer à ouvrir ses poings serrés sur le devant de sa robe. Qu’allaient donc proposer les représentantes ? Attaquer ou battre en retraite ? Dans tous les cas, comment pourrait-elle s’opposer à ces femmes ?

Même Ajah ou non, Lelaine n’y tint plus.

— Que proposes-tu, Moria ? Même si nous unissions la tour aujourd’hui, ça ne changerait rien aux faits.

Moria sourit comme si sa collègue bleue venait de dire exactement ce qu’elle attendait.

— Certes, mais nous devons changer les faits. Aujourd’hui, c’est clair, notre cercle le plus fort serait impuissant. Puisque nous n’avons ni angreal ni sa’angreal, inutile de compter sur ce soutien. Même à la tour, je ne suis pas sûre qu’il y ait un artefact assez puissant pour faire une différence. Alors, comment renforcer un cercle pour qu’il puisse empêcher ce qui s’est passé à Shadar Logoth ? Escaralde, que peux-tu nous dire à ce propos ?

Soufflée, Egwene se pencha en avant sur son siège. Ainsi, ces femmes travaillaient ensemble ? Dans quel dessein ?

La Chaire d’Amyrlin ne fut pas la seule à remarquer que les trois représentantes qui avaient convoqué le Hall étaient à présent debout. En ne se rasseyant pas, Moria et Malind avaient proclamé leur position.

Avec la grâce d’une reine, Escaralde se leva – mais elle remarqua aussitôt les regards qui volaient de ses deux compagnes à elle. Le front plissé, les sœurs étaient sur la défensive.

Avant de parler, Escaralde tira deux fois sur son châle. La voix pleine de détermination, elle s’exprima comme un professeur devant une classe :

— Bien que souvent négligés, les anciens textes sont très clairs sur le sujet. Dommage qu’ils attirent plus la poussière que les érudites. Les écrits datant des débuts de la tour établissent clairement que les cercles, durant l’Âge des Légendes, n’étaient pas limités à treize membres. Le mécanisme précis – il faudrait dire l’équilibre exact – est inconnu, mais il ne devrait pas être trop dur de le retrouver.

» Pour celles d’entre vous qui ne fréquentent pas assez la bibliothèque de la tour, je rappelle que renforcer un cercle implique… d’y adjoindre des hommes capables de canaliser.

Faiselle bondit sur ses pieds.

— Que proposes-tu ? demanda-t-elle.

Elle se rassit aussitôt, soucieuse de ne pas être prise pour un soutien des trois sœurs.

— Je demande qu’on évacue le pavillon ! s’écria Magla. (Comme Moria, elle était illianienne et la nervosité faisait resurgir son accent.) Ce n’est pas un sujet à débattre devant tout le monde. Je propose une réunion à huis clos.

— Je crains qu’il soit un peu tard pour ça, répondit Moria.

Assez fort pour être entendue malgré les murmures des sœurs qui se tenaient derrière les rangées de bancs. Un bourdonnement de ruche…

— Ce qui a été dit ne peut être retiré, et trop de sœurs l’ont entendu pour qu’on puisse faire machine arrière. (Elle inspira à fond, soulevant sa généreuse poitrine, et haussa encore le ton.) Devant le Hall, je dépose une motion stipulant qu’il nous faut passer un accord avec la Tour Noire afin d’inclure des hommes dans nos cercles en cas de besoin.

La voix de Moria s’étrangla sur les derniers mots. Quoi d’étonnant ? Parmi les Aes Sedai, qui aurait pu les prononcer sans dégoût et sans haine ? Devant une telle transgression, le silence se fit sous le pavillon. Pas pour longtemps.

— C’est de la folie ! s’écria Sheriam.

Une autre transgression, et pas la moindre. Dans le Hall, la Gardienne des Chroniques ne participait jamais aux débats. En fait, sans la Chaire d’Amyrlin, elle n’avait même pas le droit d’y assister. Rouge comme une pivoine, Sheriam se raidit, prête à se justifier ou à affronter les inévitables reproches.

Mais le Hall avait d’autres chats à fouetter…

Se levant juste le temps de s’exprimer, d’autres représentantes intervinrent, parlant parfois en même temps qu’une autre.

— De la folie ? C’est bien pire que ça ! cria Faiselle.

— Comment nous allier à des hommes capables de canaliser ? s’indigna Varilin.

— Ces Asha’man sont souillés ! rugit Saroiya, la réserve légendaire de l’Ajah Blanc jetée aux orties. (Serrant son châle, elle tremblait si fort que les franges oscillaient frénétiquement.) Souillés par le Ténébreux !

— Suggérer une telle horreur, c’est piétiner toutes les valeurs que défend la Tour Blanche, affirma Takima. Nous serions méprisées par les autres Aes Sedai, y compris celles qui gisent dans leur tombe.

Enragée, Magla leva le poing.

— Seul un Suppôt des Ténèbres peut proposer ça ! Oui, un Suppôt !

Moria blêmit devant cette accusation – puis s’empourpra de nouveau, la colère prenant le dessus.

Egwene dut s’avouer qu’elle était en porte-à-faux. La Tour Noire, une création de Rand, était peut-être indispensable pour avoir une chance de remporter l’Ultime Bataille. Certes, mais les Asha’man étaient des hommes capables de canaliser, autrement dit la terreur des Aes Sedai depuis trois mille ans. De plus, ils maniaient le saidin souillé par le contact du Ténébreux.

Peut-être, mais Rand aussi était un homme capable de canaliser. Pourtant, sans lui, les Ténèbres triompheraient lors de Tarmon Gai’don.

Que la Lumière lui pardonne de voir les choses si froidement, mais c’était la stricte vérité.

Quoi qu’elle finisse par décider, la situation tournait au désastre. Escaralde et Faiselle s’insultaient, beuglant comme des poissonnières. Des insultes, dans le Hall !

L’équanimité de l’Ajah Blanc tout à fait oubliée, Saroiya agonissait d’injures Malind, qui lui rendait la pareille avec une hargne mêlée de jubilation. Puisqu’elles criaient en même temps, il semblait douteux que ces femmes comprennent ce qu’elles disaient – une chance, peut-être…

Contre toute attente, Romanda et Lelaine ne participaient pas à cette émeute. Sans ciller, elles se défiaient du regard, tentant de deviner la position que prendrait l’autre afin d’opter pour le camp opposé.

Descendant de sa plate-forme, Magla fonça sur Moria avec le regard brillant de quelqu’un qui désire en venir aux coups. Plus de mots, mais des poings ! Serrant les siens, Magla ne s’aperçut même pas que son châle venait de tomber sur le sol.

Egwene se leva et s’unit à la Source. Sauf dans des cas très strictement définis, il était interdit de canaliser dans le Hall. Une référence, sans doute, aux heures les plus sombres de la Tour Blanche. Pourtant, la Chaire d’Amyrlin réalisa un tissage très simple d’Air et de Feu.

— Une motion a été présentée devant le Hall ! dit-elle avant de se couper du saidar.

Un moment moins pénible qu’au début. Pas facile, loin de là, mais plus aussi déchirant. Et le souvenir de la douceur du Pouvoir l’aiderait à tenir jusqu’à la prochaine fois.

Amplifiés par le tissage, ses mots retentirent comme autant de roulements de tonnerre. Les mains plaquées sur les oreilles, les sœurs reculèrent d’instinct.

Le silence qui suivit fut assourdissant. Regardant Egwene avec de grands yeux, Magla sursauta en s’avisant qu’elle était à mi-chemin des bancs de l’Ajah Bleu. Honteuse, elle ouvrit les poings, se baissa pour ramasser son châle et fonça se rasseoir.