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Sheriam pleurait à chaudes larmes.

Enfin, la petite démonstration n’avait pas été si tonitruante que ça ?

— Une motion a été présentée devant le Hall, répéta Egwene dans le silence toujours aussi pesant.

Après le tissage d’amplification sonore, sa propre voix résonna bizarrement à ses oreilles. Tout bien pesé, ça avait peut-être été tonitruant. Ce tissage n’avait jamais été conçu pour l’intérieur – même entre des cloisons de toile.

— Qu’as-tu à dire en faveur d’une alliance avec la Tour Noire, Moria ?

Egwene se rassit. Que devait-elle penser sur la question ? À quelles difficultés serait-elle confrontée ? Et comment tirer un avantage de tout ça ? Vraiment, elle avait besoin que la Lumière vienne à son secours.

Mais avant tout, il fallait que Sheriam sèche ses larmes et se reprenne. La Chaire d’Amyrlin avait besoin d’une Gardienne, pas d’une pleureuse.

Il fallut quelques minutes pour que l’ordre revienne. Tirant sur des châles ou des robes qui n’en avaient pas besoin, les représentantes évitaient de se regarder et tournaient résolument le dos aux sœurs massées derrière les deux rangées de bancs. Certaines avaient désormais aux joues un rouge qui ne devait plus rien à la colère. Car enfin, les représentantes ne se crêpaient pas le chignon comme des poissonnières. En particulier devant d’autres sœurs.

— Nous sommes face à deux difficultés apparemment insurmontables, dit Moria. (Elle s’était reprise, mais son regard lançait encore des éclairs.) Les Rejetés ont découvert ou retrouvé une arme contre laquelle nous ne pouvons rien. Même si nous donnerions cher pour que ce ne soit pas le cas, face à cette menace, nous sommes impuissantes. Condamnées à mort, pour dire les choses telles qu’elles sont.

» Parallèlement, les Asha’man ont poussé comme de la mauvaise herbe. Selon des rapports fiables, ils seraient aujourd’hui presque aussi nombreux que les Aes Sedai. Même si cette estimation est un peu exagérée, ne nous abandonnons pas à un optimisme béat…

» De nouveaux candidats arrivent chaque jour à la Tour Noire. Sur ce point, tous nos espions et agents sont formels. Nous aurions pu apaiser ces hommes, bien entendu, mais nous les avons ignorés à cause du Dragon Réincarné. Ce problème, nous l’avons remis à plus tard, et aujourd’hui, il n’y a plus rien à faire, car les Asha’man sont trop nombreux. Mais peut-être était-il déjà trop tard quand nous avons appris ce qu’ils faisaient.

» Si nous ne pouvons pas les apaiser, il faut trouver un moyen de les contrôler. Un accord avec la Tour Noire – alliance est un mot trop fort –, s’il est bien négocié, pourrait être le premier pas nous permettant de protéger le monde de ces mâles capables de canaliser. Ça nous donnerait aussi l’occasion de les intégrer dans nos cercles.

Un index levé, Moria balaya du regard les deux rangées de représentantes.

— Sur un point, nous devrons rester inflexibles. Le contrôle des flux restera toujours entre les mains d’une sœur. N’allez pas croire que j’offre à un homme de diriger des Aes Sedai et des Asha’man liés pour augmenter leur puissance. Mais avec des renforts, nos cercles deviendront plus forts – peut-être assez pour neutraliser la nouvelle arme des Rejetés. Ainsi, nous aurons fait d’une pierre deux coups. Ou tué deux lièvres d’une seule flèche… Mais en guise de lièvres, nous sommes face à des lions, et si nous ne faisons rien, ce sont eux qui nous tueront. C’est aussi simple que ça.

Le silence retomba – si on oubliait Sheriam, recroquevillée sur elle-même, qui continuait à sangloter.

— Nous pouvons peut-être renforcer assez les cercles pour résister aux Rejetés, dit calmement Romanda avant d’exhaler un profond soupir. (Un jeu de scène qui donnait plus de poids à ses propos que des cris et des gesticulations.) Et contrôler les Asha’man par la même occasion… Un verbe un peu trop léger, je trouve…

— Quand on se noie, fit Moria, elle aussi très sereine, on se raccroche au premier morceau de bois flotté venu, même si on n’est pas sûre qu’il suffira. Les eaux ne se sont pas encore refermées sur nos têtes, Romanda, mais nous sombrons. Oui, nous sombrons.

De nouveau, le silence régna, n’étaient les pleurnicheries de Sheriam. Avait-elle perdu tout contrôle de ses nerfs ? Cela dit, parmi les représentantes, toutes étaient sinistres, y compris Moria, Malind ou Escaralde. L’avenir n’avait rien de plaisant…

Le teint verdâtre, Delana semblait sur le point de vomir – un excès dont Sheriam, au moins, s’était abstenue.

Egwene se leva – juste le temps de poser la question requise. Même devant des motions hors du commun, le protocole devait être respecté. Surtout, peut-être…

— Qui veut parler contre cette motion ?

Les représentantes ayant toutes repris leurs esprits, plusieurs firent mine de se lever, mais Magla les devança et elles se rassirent sans manifester de mécontentement. Si le protocole reprenait le dessus, il y avait de l’espoir…

Faiselle parla après Magla, puis ce fut le tour de Varilin, suivie par Saroiya et enfin par Takima. La limitation du temps de parole ne jouant pas, toutes s’exprimèrent longuement, Varilin et Saroiya s’approchant dangereusement de la durée proscrite même lors de débats ouverts.

Des interventions ferventes et d’une rare éloquence. Pour siéger au Hall, ce talent était indispensable. Pourtant, il devint vite évident que ces sœurs se paraphrasaient les unes les autres, sans jamais rien apporter de nouveau.

Les Rejetés et leur nouvelle arme furent passés sous silence. La Tour Noire et les Asha’man, voilà l’obsession de ces représentantes ! Selon elles, la Tour Noire était un chancre sur la face du monde – une infection aussi menaçante que l’Ultime Bataille. Le nom seul – une insulte lancée à la Tour Blanche – se référait directement aux Ténèbres. Et les « soi-disant » Asha’man – aucune oratrice ne les mentionnait sans ces deux mots – n’étaient que de vulgaires mâles capables de canaliser.

Dans l’ancienne langue, Asha’man signifiait « gardien » ou « protecteur ». Ces hommes n’avaient rien à voir avec ça. Condamnés à devenir fous si le saidin ne les tuait pas, voilà ce qu’ils étaient ! Des aliénés qui maniaient le Pouvoir…

De Magla à Takima, les oratrices insistèrent sur cette abomination sans nom. Trois mille ans d’horreur et avant ça, la Dislocation du Monde. Oui, des hommes de ce genre avaient disloqué le monde, détruit l’Âge des Légendes et semé partout la désolation. Et c’était avec ça que les Aes Sedai devraient s’allier ? Si les rebelles le faisaient, elles deviendraient la honte de toutes les nations, et ce ne serait que justice. Il ne fallait pas que ça arrive !

Quand Takima se rassit, tirant sur son châle pour qu’il recouvre ses bras, un sourire satisfait flottait sur ses lèvres. En unissant leurs efforts, ses alliées et elle venaient de faire passer les Asha’man pour des monstres plus redoutables que les Rejetés et plus destructeurs que l’Ultime Bataille. Les égaux du Ténébreux, peut-être…

Egwene ayant posé la question rituelle, c’était à elle de relancer les débats.

— Qui est en faveur de cette motion ? demanda-t-elle, restant debout juste le temps de dire ces quelques mots.

Le silence qui suivit battit tous les records. Si Sheriam ne sanglotait plus, elle avait encore quelques hoquets, et ils retentissaient comme des roulements de tonnerre sous le pavillon silencieux.

Le sourire de Takima tourna au vinaigre lorsque Janya se leva en réponse à la question de la Chaire d’Amyrlin.

— Un petit morceau de bois flotté, c’est toujours mieux que rien, quand on se noie. Je préfère agir que m’en remettre à l’espoir et sombrer comme une pierre.