Janya était connue pour prendre la parole quand on s’y attendait le moins.
Quand Samalin se leva juste après Malind, cela déclencha une réaction en chaîne. Salita, Berana et Aledrin l’imitèrent, vite suivies par Kwamesa.
Sept représentantes pour… Alors que le temps semblait passer au ralenti, Egwene s’avisa qu’elle se mordait la lèvre inférieure, et elle cessa aussitôt, priant pour que personne ne l’ait remarqué. Avec un peu de chance, elle ne se serait pas fait saigner… De toute façon, personne ne la regardait, car la tension était à son comble.
Romanda foudroya des yeux Salita, qui continua à regarder droit devant elle, le teint grisâtre et les lèvres tremblantes. Incapable de cacher sa peur, elle ne baisserait pas les bras pour autant.
Romanda hocha la tête puis… se leva. Ainsi, elle aussi violait les coutumes ?
— Parfois, dit-elle en dévisageant Lelaine, il faut se résoudre à faire des choses dont on préférerait se passer.
Lelaine soutint sans ciller le regard de son éternelle rivale jaune. Le visage figé comme s’il était en porcelaine, elle redressa lentement le menton. Puis elle se leva à son tour, avec un regard impatient pour Lyrelle, qui se hâta de l’imiter.
Personne ne parla. L’affaire était entendue…
Enfin, presque… Pour attirer l’attention de Sheriam, Egwene se racla la gorge. La suite était l’affaire de la Gardienne. Mais la « pleureuse » continuait à s’essuyer les yeux tout en balayant les bancs du regard – comme si elle comptait les représentantes debout et refusait de croire ce qu’elle voyait.
Egwene toussotant de plus en plus fort, la Gardienne aux yeux verts sursauta et se tourna enfin vers elle. Même là, il lui fallut un temps fou pour se souvenir de ce que lui dictait son devoir.
— Le petit consensus étant atteint, dit-elle d’une voix tremblante, nous tenterons de passer un accord avec… avec la Tour Noire.
Inspirant profondément, Sheriam se redressa et parut retrouver de sa superbe. Revenue sur un terrain familier, elle semblait aller mieux.
— Au nom de l’unité, je demande le grand consensus…
Un appel vibrant et puissant. Même lorsque le petit consensus suffisait, l’unanimité était toujours préférable, et on s’efforçait de l’obtenir. Pour ça, il fallait parfois des jours et des nuits de débat, mais on ne renonçait pas avant qu’il soit absolument évident que des dissensions subsisteraient.
Un appel puissant et vibrant qui eut un écho dans le cœur de bien des sœurs. Se levant comme une marionnette dont on tire les fils, Delana regarda autour d’elle, désorientée.
— Je ne me lèverai pas pour ça, lâcha Takima, oublieuse de tout protocole. Quoi que l’on dise, et même si les débats durent jusqu’à la fin des temps, je ne changerai pas d’avis.
Personne d’autre ne se leva. Faiselle s’agita sur son banc, comme si elle allait le faire, mais elle en resta là. La réaction la plus marquée…
Alors que Saroiya se mordait les doigts, l’air horrifiée, Varilin affichait l’expression hagarde d’une femme qui vient de recevoir un coup de marteau entre les deux yeux. Agrippant le bord de son banc, Magla regardait obstinément le sol, à ses pieds. Consciente du regard noir que Romanda rivait sur sa nuque, elle haussa les épaules en guise de réponse.
La position de Takima aurait dû mettre un terme à la session. Quand une représentante déclarait qu’elle ne se lèverait sous aucun prétexte, à quoi bon chercher le grand consensus ?
Pourtant, Egwene décida d’y aller elle aussi de son coup de canif au protocole.
— Une des représentantes est-elle prête à renoncer à son siège pour protester ? demanda-t-elle.
Des petits cris retentirent dans l’assistance. La Chaire d’Amyrlin, elle, retint son souffle. Cette affaire pouvait détruire la rébellion. Mais si ça devait arriver, eh bien, que ce soit sur-le-champ !
Saroiya jeta un regard noir à Egwene mais ne broncha pas plus que les autres.
— Dans ce cas, la motion est adoptée. Mais pas question de nous précipiter. Il faudra du temps pour choisir des émissaires et décider de ce qu’elles diront à la Tour Noire.
Un délai suffisant pour qu’Egwene mette en place quelques pare-feu… La Lumière lui en soit témoin, tout ça n’aurait rien d’un jeu d’enfant.
— Pour commencer, qui a des noms à proposer pour la composition de notre… ambassade ?
20
Dans la nuit
Longtemps avant la fin de la session, et malgré le manteau plié sur lequel elle siégeait, Egwene eut le sentiment que ses fesses engourdies ne reviendraient plus jamais à la vie. Après avoir enduré d’interminables discours, elle aurait souhaité que ses oreilles s’engourdissent aussi.
Contrainte de rester debout, Sheriam sautait d’un pied sur l’autre comme si elle rêvait d’une chaise – ou de s’asseoir sur le tapis de sol.
Egwene aurait pu se retirer, se libérant et libérant sa Gardienne. Rien n’obligeait la Chaire d’Amyrlin à rester, et ses interventions, dans le meilleur des cas, étaient écoutées avec une politesse distraite. Ensuite, le Hall repartait dans la direction qu’il avait choisie.
Cette affaire n’ayant rien à voir avec la guerre contre Elaida – et pas davantage avec le mors que les représentantes portaient aux dents –, le Hall ne la laisserait pas s’emparer des rênes. Du coup, elle aurait pu s’en aller à tout moment, après les incontournables politesses d’usage, mais elle craignait d’être confrontée, dès son réveil, à un plan tordu déjà mis en application avant qu’elle ait pu en prendre connaissance.
En tout cas, c’était ce qu’elle avait craint au début…
Les oratrices les plus prolixes ne furent pas une surprise pour la jeune Chaire d’Amyrlin. Magla, Saroiya, Takima, Faiselle et Varilin, chacune très énervée quand une autre représentante osait s’exprimer. En apparence, elles acceptaient la décision du Hall, puisqu’elles n’avaient pas d’autre option, à part démissionner. Si âpre que fût la bataille pour obtenir le grand consensus, quand une décision était prise, tout le monde était censé y adhérer, ou au minimum, ne pas faire obstruction. Le hic était là. En quoi consistait exactement une obstruction ? Dans la « bande des cinq », aucune sœur ne s’opposait à une Aes Sedai de son Ajah, bien entendu. Mais les quatre autres s’en donnaient à cœur joie – les cinq même, quand la représentante qui s’exprimait était une sœur bleue.
Après chaque intervention, une des cinq prenait la parole pour démontrer que les arguments de l’oratrice étaient absolument faux et risquaient de conduire à un désastre.
Cela dit, Egwene ne releva aucun signe évident de collusion. Les cinq se regardaient avec méfiance, comme toutes les autres représentantes, et chacune ne comptait que sur elle-même pour exposer son point de vue.
Dans cette atmosphère, presque rien de ce qui se disait n’aboutissait à un résultat concret. Les représentantes divergeaient sur le nombre d’émissaires à envoyer à la Tour Noire, et sur la répartition des places par Ajah. Idem sur le moment où la délégation devrait partir, la liste des conditions et la marge de manœuvre des négociatrices. Lors de pourparlers si délicats, la moindre erreur pouvait provoquer une catastrophe. Pour ne rien arranger, chaque Ajah, sauf le jaune, se considérait comme le plus qualifié pour diriger la mission.
Alors que Kwamesa soulignait que l’objectif était de signer un traité – la spécialité de l’Ajah Gris –, Escaralde, prêchant pour l’Ajah Marron, insistait sur l’importance des connaissances historiques face à une situation si extraordinaire. Berana, en bonne sœur blanche, implorait les autres de ne pas perdre de vue que la logique et la rationalité, en de telles circonstances, valaient de l’or. Négocier avec les Asha’man éveillerait bien des passions, et sans une bonne dose de froideur, le désastre était quasiment acquis d’avance !