Pour Romanda, la délégation devait être commandée par une sœur jaune. La guérison n’ayant strictement rien à voir dans cette affaire, elle fut vite réduite à prétendre que toutes les autres candidates seraient trop occupées à défendre les intérêts de leur Ajah et oublieraient ce qu’elles étaient venues faire à la Tour Noire.
À l’intérieur d’un Ajah, les représentantes se « soutenaient » en évitant de s’opposer frontalement, rien de plus. Entre les Ajah, à part sur la nécessité d’envoyer une ambassade, on n’était quasiment d’accord sur rien, et jamais à plus de deux dans les rares cas faisant exception à la règle.
La dispute concernait même le nom du groupe d’émissaires. Ambassade ? Délégation ? Sur ce thème, certaines sœurs changeaient d’avis toutes les heures. Jusqu’à Moria qui ne semblait plus très sûre de son choix…
Egwene n’était pas la seule à trouver mortellement ennuyeux ce concours d’arguments et de contre-arguments – à force de couper un cheveu en quatre, il n’en restait plus rien, et il fallait tout reprendre à partir de zéro. Les simples sœurs massées derrière les bancs commençaient à filer en douce, mais d’autres les remplaçaient, restant quelques heures avant de craquer.
Lorsque Sheriam prononça la formule rituelle libératrice – « Séparez-vous à présent dans la Lumière » –, la nuit était tombée et il ne restait plus qu’une grosse poignée de spectatrices pour tenir compagnie aux représentantes, à Egwene et à sa Gardienne. Sous le pavillon, tout le monde semblait vidé de ses forces, tel un linge drainé de son eau après un passage à l’essoreuse.
Pour quel feu d’artifice de décisions ? Eh bien, rien, à part celle de se réunir de nouveau pour débattre de ce qu’il faudrait bien un jour ou l’autre finir par décider…
Dehors, la demi-lune, plutôt pâlichonne, était piquée sur le carré de velours noir d’un ciel constellé d’étoiles. Comme de juste, on se gelait. Précédée par le nuage blanc de son souffle, Egwene s’éloigna du Hall, un sourire flottant sur ses lèvres tandis que les représentantes s’éparpillaient, certaines se disputant encore à voix basse.
Romanda et Lelaine marchaient côte à côte, mais la sœur jaune criait plus qu’elle parlait et sa collègue bleue ne ménageait pas non plus ses cordes vocales. En règle générale, les deux femmes se volaient dans les plumes dès qu’on les forçait à se côtoyer. Là, c’était la première fois qu’Egwene les voyait ensemble alors que rien ne les y obligeait.
Sans le moindre enthousiasme, Sheriam proposa d’aller chercher les rapports sur la réparation des chariots et sur les réserves de fourrage qu’Egwene lui avait demandés pour le matin. Quand la Chaire d’Amyrlin l’envoya au lit, elle ne cacha pas son soulagement. Après une rapide révérence, elle s’éloigna, les pans de son manteau serrés sur le torse.
Aucune lumière ne filtrait de la plupart des tentes. Après la tombée de la nuit, peu de sœurs veillaient, car l’huile de lampe et les bougies étaient strictement rationnées.
Pour l’heure, l’absence de décisions convenait à Egwene, mais elle ne souriait pas que pour ça. Pendant la quasi-émeute, sa migraine avait disparu comme par enchantement. Pour une fois, elle n’aurait aucun mal à s’endormir. Les soirs « normaux », Halima la soulageait, mais après ses massages, elle faisait toujours de drôles de rêves. À dire vrai, tous ses songes avaient quelque chose de sinistre, mais ceux-là encore plus. Bizarrement, elle n’en gardait aucun souvenir, sinon qu’ils étaient sombres et perturbants. Sans nul doute, c’était dû aux résidus de douleur que les doigts d’Halima ne parvenaient pas à chasser. Ça la troublait quand même, car elle avait appris à se rappeler tous ses rêves. Il le fallait…
Libérée de la migraine, ce soir, elle n’aurait aucun problème – sauf que rêver ne figurait pas en tête sur sa liste de priorités.
Comme le Hall et son « bureau », sa tente se dressait dans une petite clairière et un chemin en bois y donnait accès. Elle était à l’écart, histoire que la Chaire d’Amyrlin ait un peu d’intimité. En tout cas, c’était l’explication officielle. Peut-être vraie, désormais. Egwene al’Vere n’était plus infréquentable…
Quelque quatre pas de long sur les côtés, la tente, déjà pas bien grande, était pleine à craquer. Des coffres remplis de vêtements dans un coin, deux lits de camp, un guéridon, un brasero, une table de toilette, un miroir en pied, un tabouret et un des rares vrais fauteuils du camp. Très simple, avec quelques sculptures minimalistes, ce siège prenait trop de place, mais il était confortable – le nec plus ultra du luxe, quand elle s’y asseyait, les jambes repliées sous elle. Les rares fois où elle avait l’occasion de lire pour son plaisir…
La deuxième couche était celle d’Halima. Non sans surprise, Egwene constata que sa masseuse miracle n’était pas là. Pourtant, il y avait quelqu’un pour l’attendre.
— Mère, au petit déjeuner, tu n’as rien mangé, à part un peu de pain, dit Chesa dès qu’Egwene eut franchi le rabat.
Plus que rondelette dans sa robe grise ordinaire, la servante personnelle de la Chaire d’Amyrlin était perchée sur le tabouret. À la lueur d’une lampe, elle reprisait des bas. Plutôt jolie, Chesa n’avait pas un fil de blanc dans les cheveux. Pourtant, Egwene aurait juré qu’elle était à son service depuis une éternité, pas seulement depuis Salidar. Sans doute parce qu’elle s’autorisait toutes les libertés d’une très ancienne domestique – y compris le droit de sermonner.
— À midi, tu n’as rien avalé du tout, d’après ce qu’on m’a dit.
Chesa leva à hauteur de ses yeux un bas blanc et étudia le talon qu’elle venait de repriser.
— Et ton dîner refroidit sur le guéridon depuis au moins une heure. Personne ne me le demande, mais si on voulait mon avis, je dirais que tes maux de tête viennent de la sous-alimentation. Tu es bien trop maigre.
Sur ces mots, Chesa posa le bas sur sa boîte à couture, se leva et alla prendre le manteau d’Egwene. Une occasion de s’écrier que celle-ci était gelée jusqu’aux os. Selon elle, c’était une autre cause de migraine. Les Aes Sedai feignaient d’ignorer le froid et la chaleur, mais leur corps souffrait quand même. Bien s’habiller, il n’y avait pas mieux. Et porter du rouge, parce que c’était plus chaud, tout le monde savait ça. Manger ne faisait pas de mal non plus. Le ventre vide, on avait encore plus froid. Egwene avait-elle jamais vu Chesa frissonner ?
— Merci, maman, railla la jeune Chaire d’Amyrlin, ce qui lui valut des ricanements – et un regard outragé.
Malgré les licences qu’elle multipliait, Chesa était pointilleuse sur les convenances – peut-être pas fidèle à la lettre, mais loyale à l’esprit – au point de faire passer Aledrin pour une joyeuse luronne.
— Je n’ai pas de migraine ce soir, grâce à ton infusion.
Ce n’était peut-être pas un mensonge. Si amère qu’elle fût, la décoction passait pour un délice, comparée à l’interminable session du Hall.
— Je n’ai pas très faim… Un petit pain me suffira.
Bien entendu, ça ne put pas être aussi simple que ça. Entre une maîtresse et sa servante, la relation n’était jamais simple. Les deux partageaient tout, et la domestique, au fil du temps, découvrait les faiblesses et les défauts de son employeuse. Vis-à-vis d’une servante, on n’avait jamais d’intimité.
En aidant Egwene à se déshabiller, Chesa marmonna entre ses dents. Pour finir, elle lui fit enfiler une robe de chambre – rouge, bien entendu – ornée de dentelle du Murandy et brodée de motifs floraux. Un cadeau d’Anaiya.
Pour ne pas la vexer, Egwene permit à Chesa de retirer le torchon qui couvrait le plateau de nourriture.