Les lentilles n’étaient plus qu’une masse gelée dans leur bol, mais un petit tissage arrangea les choses. Dès la première cuillerée, Egwene découvrit qu’elle avait de l’appétit, tout compte fait. Elle mangea tout, dévorant ensuite un bon morceau de fromage bleu, des olives à la peau ratatinée et deux petits pains – même si elle dut en retirer les charançons.
Ne voulant pas s’endormir trop vite, elle ne but qu’un gobelet de vin aux épices – qu’elle dut réchauffer aussi, et qui se révéla un peu amer.
Chesa rayonna d’approbation. À croire que sa maîtresse avait nettoyé le plateau. Baissant les yeux sur le bol vide et la coupe où il ne restait que des noyaux d’olives, Egwene dut admettre que c’était le cas.
Quand sa maîtresse se fut glissée sous les deux couvertures et le dessus-de-lit de sa couche, Chesa s’empara du plateau, mais elle ne sortit pas tout de suite.
— Tu veux que je revienne, mère ? Si ça te reprenait… Eh bien, cette maudite femme doit être en galante compagnie, sinon elle serait là. Si je te refaisais de l’infusion ? J’ai acheté les herbes à un colporteur. Selon lui, il n’y a rien de mieux contre les maux de tête. Contre les rhumatismes et les coliques, aussi…
— Chesa, tu crois vraiment qu’Halima est une fille facile ?
Bien au chaud, Egwene somnolait déjà. C’était son objectif, mais pas si vite. Les migraines, les rhumatismes et les coliques ? Nynaeve serait morte de rire en entendant ça. Le « remède », ce soir, avait peut-être bien été les criailleries des représentantes.
— Halima aime séduire, c’est évident, mais je doute que ça aille plus loin.
Chesa ne répondit pas tout de suite.
— Mère, elle me rend nerveuse… Quelque chose cloche à son sujet. Je le sens dès que je la vois. Comme si quelqu’un se glissait derrière moi, ou m’épiait pendant que je prends un bain. (Elle eut un rire forcé.) Je ne sais pas comment décrire ça. C’est gênant, voilà tout.
Egwene soupira et se recroquevilla sous ses couvertures.
— Bonne nuit, Chesa.
Avec le Pouvoir, elle éteignit la lampe, plongeant la tente dans les ténèbres.
— Va dormir dans ton lit, à présent.
Si elle revenait, Halima détesterait trouver le sien occupé. Avait-elle vraiment cassé le bras d’un homme ? Le type avait dû la provoquer, dans ce cas…
Ce soir, Egwene désirait faire des rêves dont elle se souviendrait. Mais avant, elle voulait se plonger dans une tout autre sorte de songe, et pour ça, elle ne devait pas s’endormir comme une masse.
Par bonheur, elle n’avait pas besoin d’un des ter’angreal que le Hall gardait jalousement. Dans son état de fatigue, plonger dans une légère transe ne serait pas difficile, et…
… Détachée de son corps, elle flottait dans un océan d’obscurité, n’étaient les points lumineux qui tourbillonnaient autour d’elle, plus brillants que des étoiles dans un ciel nocturne dégagé. Plus nombreux, aussi…
Les rêves de tous les gens du monde – non, des mondes, ceux qui étaient comme ceux qui seraient, des univers si étranges qu’elle ne pouvait même pas commencer à les comprendre. Tous ces rêves, visibles dans l’espace à la fois exigu et infini qui séparait le monde éveillé de Tel’aran’rhiod…
Egwene reconnaissait au premier coup d’œil certains de ces rêves. Ils se ressemblaient tous ; pourtant, elle les distinguait les uns des autres, comme le visage des différentes Aes Sedai.
Certains songes, elle les évitait… Ceux de Rand étaient toujours protégés par un bouclier, et il risquait d’être averti si elle tentait de s’y introduire. Et de toute façon, la défense l’empêcherait de voir quoi que ce soit.
À partir des rêves d’une personne, impossible de la localiser dans l’espace. Deux points lumineux qui se touchaient presque pouvaient appartenir à des rêveurs séparés par des centaines de lieues.
Comme toujours, les rêves de Gawyn l’attirèrent, mais elle résista. Ces songes-là étaient dangereux, essentiellement parce qu’elle brûlait d’envie d’y entrer et de n’en plus jamais sortir.
Les rêves de Nynaeve la firent hésiter. Combien elle aurait aimé instiller la crainte de la Lumière chez cette femme ! Mais l’ancienne Sage-Dame avait jusque-là réussi à l’ignorer, et elle ne s’abaisserait pas à l’attirer dans le Monde des Rêves contre sa volonté. Le genre de vilenie qui ne rebutait pas les Rejetés… Cela dit, la tentation était forte.
Bougeant sans se déplacer, Egwene se mit en quête d’un point lumineux bien particulier. Deux, en réalité, car chacun ferait l’affaire. Autour d’elle, les rêves passaient à toute vitesse, mais ce ne serait pas un problème. Si une de ses deux cibles au moins était déjà endormie… Si tard, comment pouvait-il en être autrement ?
Très vaguement consciente du corps qu’elle avait laissé derrière elle, Egwene le sentit se rouler en boule sous les couvertures.
Soudain, elle repéra la luciole qu’elle cherchait. Comme attiré par un aimant, le point lumineux fondit sur elle, la lointaine étoile devenant une lune puis un mur scintillant et pulsant qui emplit son champ de vision. Consciente des complications que ça pouvait entraîner, même avec cette rêveuse, elle ne toucha pas la surface brillante. De toute façon, il aurait été plus que gênant de s’introduire accidentellement dans les rêves d’autrui. Projetant sa volonté vers la bulle onirique, elle parla à voix basse, pour ne pas être entendue comme si elle criait.
Sans corps et sans bouche, elle parla :
— Elayne, c’est Egwene. Retrouve-moi à l’endroit habituel.
Le mur scintillant disparut. Elayne s’était réveillée, mais elle se souviendrait et saurait que la voix ne faisait pas partie d’un songe.
Egwene se déplaça latéralement – ou était-ce plutôt comme achever un pas après s’être arrêtée au milieu ? On aurait pu croire les deux. Quoi qu’il en soit, elle bougea, et…
… se retrouva dans une petite pièce vide à l’exception d’une table en bois et de trois sièges à dossier droit. Par les deux fenêtres, elle vit qu’il faisait nuit dehors. Pourtant, une étrange lumière brillait, différente de celle des rayons de lune ou d’une lampe… ou même du jour. Venue de nulle part, cette lueur existait, tout simplement. Et elle suffisait amplement pour qu’on voie la petite pièce tristounette. Sur les lambris, de la vermine grouillait et les vitres cassées des fenêtres laissaient passer des flocons qui venaient s’écraser sur le sol jonché de brindilles et de feuilles mortes. Alors que la table et les sièges restaient stables, la neige disparaissait chaque fois qu’Egwene levait les yeux puis les rebaissait. Quant aux brindilles et aux feuilles, elles changeaient de place, comme si un vent taquin s’amusait avec elles.
Ces phénomènes n’inquiétèrent pas Egwene, tout comme le sentiment d’être épiée par des yeux invisibles. Rien de tout ça n’était réel, mais les choses se présentaient ainsi dans le Monde des Rêves. Un reflet de la réalité, certes, mais onirique, donc où tout pouvait se mélanger.
En Tel’aran’rhiod, la sensation de vide était omniprésente. Dans cette pièce, c’était encore pire, puisqu’elle était bel et bien abandonnée dans le monde éveillé. Quelques mois plus tôt, dans ce qui avait été jadis une auberge et qu’on appelait désormais la Petite Tour, ce réduit était le bureau de la Chaire d’Amyrlin. Quant au village de Salidar, arraché à la forêt environnante, il était le fief de la résistance contre Elaida.
Si elle était sortie, Egwene aurait vu des arbustes percer la neige au milieu des rues qui avaient pourtant été déboisées au prix d’efforts inhumains. Via un portail, des sœurs allaient encore à Salidar pour inspecter les pigeonniers, histoire qu’un messager ailé envoyé par un de leurs espions ne tombe pas entre de mauvaises mains. Mais elles agissaient ainsi uniquement dans le monde éveillé. En Tel’aran’rhiod, il n’y avait rien à trouver dans les pigeonniers, parce que les animaux domestiques n’y avaient pas de reflet. De plus, rien de ce qu’on faisait ici n’affectait le monde réel.