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Les sœurs autorisées à utiliser les ter’angreal oniriques choisissaient d’autres destinations qu’un village fantôme en Altara. Et personne d’autre n’avait l’ombre d’une raison d’y venir. Bref, un endroit où nul ne risquait de prendre Egwene par surprise. Partout ailleurs, il pouvait y avoir des espions. Ou des souvenirs bien trop douloureux… Par exemple, elle détestait voir ce qu’était devenu Deux-Rivières depuis son départ.

En attendant Elayne, la jeune Chaire d’Amyrlin tenta de modérer son impatience. La Fille-Héritière n’étant pas une Rêveuse, elle avait besoin d’un ter’angreal. Et avant de « partir », elle voudrait sûrement dire où elle allait à Aviendha.

Pourtant, au fil des minutes, Egwene sentit sa patience fondre. En Tel’aran’rhiod, le temps s’écoulait différemment. Une heure pouvait équivaloir à quelques minutes dans le monde éveillé, et vice versa. Elayne pouvait se déplacer à la vitesse du vent et ne pas arriver très vite…

Pour se distraire, Egwene vérifia sa tenue. Une robe d’équitation grise au corsage richement brodé de fil vert et à la jupe ornée de bandes de la même couleur. Avait-elle encore pensé à l’Ajah Vert ?

Pour ses cheveux, un simple filet d’argent suffisait. Et bien sûr, l’étole de la Chaire d’Amyrlin reposait sur ses épaules. La faisant d’abord disparaître, elle lui permit de revenir – pas au prix d’un effort de volonté, simplement en ne pensant plus à l’occulter. L’étole faisait partie d’elle, désormais, et c’était la Chaire d’Amyrlin qui désirait s’entretenir avec Elayne.

La femme qui apparut enfin n’était pas la Fille-Héritière, mais Aviendha, bizarrement vêtue d’une robe de soie verte au col et aux poignets ornés de dentelle. Dans cette tenue, son bracelet d’ivoire semblait aussi mal assorti que le ter’angreal qui pendait à son cou au bout d’une lanière de cuir. Un anneau de pierre bizarrement torsadé, des points de couleur à l’intérieur…

— Où est Elayne ? demanda Egwene, très inquiète. Elle va bien ?

L’Aielle baissa les yeux sur sa tenue et sursauta. En un éclair, elle fut soudain vêtue d’une jupe ample sombre et d’un chemisier blanc. Un châle noir posé sur ses épaules, un foulard de la même couleur tenait ses cheveux roux – plus longs qu’en réalité, supposa Egwene, puisqu’ils cascadaient jusqu’à sa taille. Dans le Monde des Rêves, tout pouvait être altéré.

Autour du cou d’Aviendha, un collier d’argent se matérialisa. Composé d’un entrelacs de disques délicatement ouvragés que les Kandoriens appelaient des « flocons de neige », c’était un cadeau d’Egwene, dans un passé qui semblait très lointain.

— Elle n’a pas pu se servir du ter’angreal, dit Aviendha en désignant l’anneau toujours accroché à son cou, sous le collier. À cause des bébés… (Elle sourit et ses yeux verts brillèrent comme des émeraudes.) Elayne a un de ces fichus caractères, parfois ! Elle a jeté l’anneau par terre… et l’a piétiné.

Egwene prit une grande inspiration. Les bébés ? Il y en avait donc plus d’un ? Alors qu’Aviendha était amoureuse de Rand – Egwene en aurait mis sa main au feu – elle semblait ravie qu’Elayne soit enceinte. Mais les Aiels n’étaient pas comme tout le monde – pour rester polie.

La jeune Chaire d’Amyrlin n’aurait pas cru ça d’Elayne, cependant. Ni de Rand. Personne n’avait annoncé qu’il était le père, et on ne devait pas poser ce genre de question, mais il suffisait de savoir compter. Difficile de croire qu’Elayne ait pu coucher avec un autre homme durant la période critique.

Soudain, Egwene s’avisa qu’elle portait une lourde robe de laine et un châle plus épais que celui d’Aviendha. Une tenue typique de Deux-Rivières. Le genre qu’on mettait pour siéger au Cercle des Femmes. Par exemple quand une idiote s’était fait engrosser et ne manifestait aucune intention de se marier.

En un éclair, la robe d’équitation revint. Dans le reste du monde, rien n’était comme à Deux-Rivières. Elle avait parcouru assez de chemin pour le savoir. Sans être obligée d’aimer ça, elle devait faire avec.

— Si elle va bien, ainsi que ses bébés…

Par la Lumière ! Combien y en avait-il ? Plus d’un, ça pouvait déjà être un problème. Mais pas question de demander. Elayne devait avoir à ses côtés la meilleure sage-femme de Caemlyn. Mieux valait changer promptement de sujet.

— Tu as des nouvelles de Rand ? Ou de Nynaeve ? J’aimerais bien lui dire deux mots sur sa façon de filer avec lui…

— Rien sur aucun des deux, répondit Aviendha en ajustant son châle avec la même minutie qu’une Aes Sedai soucieuse de fuir le regard de sa dirigeante.

Son ton était-il hésitant ?

Agacée, Egwene eut un claquement de langue. Décidément, elle voyait des complots partout et commençait à soupçonner tout le monde. Rand avait voulu se cacher, tout simplement. Et Nynaeve, une Aes Sedai, était libre d’agir à sa guise. Même quand la Chaire d’Amyrlin donnait un ordre, les sœurs trouvaient moyen de n’en faire qu’à leur tête. Mais cette Chaire d’Amyrlin ne raterait pas Nynaeve al’Meara, quand elle lui mettrait la main dessus. Quant à Rand…

— Je crains que vous ayez bientôt des ennuis, dit-elle.

Sur la table, au milieu d’un plateau d’argent, une jolie bouilloire apparut en même temps que deux tasses de porcelaine. Du bec verseur montaient des volutes de vapeur. Egwene aurait pu faire apparaître des tasses pleines, mais le service appartenait au rituel, quand on offrait une infusion à quelqu’un – y compris une infusion onirique, pas plus réelle que tout le reste. Dans le Monde des Rêves, on pouvait boire des litres et mourir quand même de soif. Pourtant, l’infusion avait un goût merveilleux, et on aurait juré qu’Egwene y avait ajouté la quantité de miel requise. S’asseyant à la table, elle prit sa tasse et raconta ce qui était arrivé au Hall.

Aviendha laissa reposer sa tasse sur le bout de ses doigts et écouta sans y tremper les lèvres. Sa tenue changea encore, devenant un cadin’sor dont les couleurs se confondaient avec les ombres. Ses cheveux, nettement plus courts, disparurent sous un shoufa et un voile noir se matérialisa sous son menton. Alors que les Promises de la Lance ne portaient pas de bijoux, le bracelet d’argent resta où il était.

— Tout ça à cause de ce phare que nous avons capté, murmura-t-elle quand Egwene en eut terminé. Parce que les représentantes pensent que les créatures des Ténèbres disposent d’une nouvelle arme.

Une étrange façon de présenter les choses.

— De quoi d’autre peut-il s’agir ? demanda Egwene. Une Matriarche t’a dit quelque chose ?

Depuis beau temps, elle ne croyait plus que les Aes Sedai savaient tout. Parfois, les Matriarches détenaient des informations capables de laisser bouche bée la sœur la plus impassible.

Aviendha plissa le front. Le chemisier et la jupe revinrent, puis ce fut le retour de la robe de soie – avec le bracelet d’ivoire et le collier du Kandor. Bien entendu, l’anneau de pierre resta au bout de la lanière de cuir.

Un châle se matérialisa sur les épaules de l’Aielle. En plein hiver, dans cette pièce, on se gelait.

— Les Matriarches n’en savent pas plus que les Aes Sedai. Mais elles ont moins peur, je crois. La vie est un rêve, et tout le monde finit par se réveiller. Nous dansons avec les lances contre le Tueur de Feuilles…