Un des noms donnés au Ténébreux par les Aiels… Une bizarrerie, selon Egwene, puisqu’ils vivaient dans un désert sans arbres.
— … mais nul n’entre dans la danse avec la certitude de survivre ou de gagner. Je doute que les Matriarches puissent envisager une alliance avec les Asha’man. Est-ce avisé ? De ce que tu dis, j’ai du mal à savoir si tu es pour…
— Je ne vois pas d’autres choix, reconnut Egwene à contrecœur. Le cratère fait une lieue de large ! Cette alliance est notre seul espoir.
Aviendha sonda le fond de sa tasse.
— Et si les créatures des Ténèbres n’avaient aucune arme nouvelle ?
En un éclair, Egwene comprit ce que voulait dire son interlocutrice… et ce qu’elle faisait. Aviendha était en formation pour devenir une Matriarche. Quelle que soit sa tenue, elle était une Matriarche, ce qui expliquait sans doute la présence du châle sur ses épaules.
En Egwene, quelque chose eut envie de sourire. Son amie évoluait, s’éloignant de la Promise de la Lance au sang chaud qu’elle avait rencontrée. Mais quelque chose d’autre lui rappela que les Matriarches n’avaient pas toujours les mêmes objectifs que les Aes Sedai. Ni les mêmes valeurs, bien souvent.
Quelle tristesse… Devoir penser à Aviendha comme à une Matriarche, plus comme à une amie. Désormais, sa priorité serait ce qui était bon pour les Aiels, sans considération pour la Tour Blanche. Cela dit, la question posée restait pertinente.
— Aviendha, tôt ou tard nous devrons pactiser avec la Tour Noire. Moria a raison : les Asha’man sont trop nombreux pour qu’on puisse les apaiser tous. À supposer qu’on prenne ce risque avant l’Ultime Bataille. Un rêve m’indiquera peut-être un jour une autre voie, mais jusque-là, ça n’est pas arrivé.
Aucun rêve, jamais, ne lui avait montré quelque chose d’utile. Enfin, pas vraiment…
— Au moins, nous avons le début d’une tactique visant à contrôler les Asha’man. Parce qu’il y aura un accord, c’est inévitable. Si les représentantes arrivent à avancer au-delà de cette constatation… Que ça nous plaise ou non, il faudra vivre avec. À terme, ce sera peut-être même une bonne chose.
Aviendha sourit derrière sa tasse. Pas d’amusement… Pour une raison mystérieuse, elle semblait soulagée.
— Les Aes Sedai pensent que les hommes sont idiots, dit-elle d’un ton grave. Très souvent, c’est faux. Plus souvent que vous le croyez, en tout cas. Avec les Asha’man, soyez prudentes. Mazrim Taim n’est pas un crétin, et je le tiens pour un homme très dangereux.
— Le Hall en a conscience, lâcha Egwene, glaciale.
Pour le danger, au moins. Le crétinisme, ça restait discutable…
— Je me demande pourquoi nous parlons de ça. Ce n’est pas moi qui décide. L’important est ailleurs. Si nous engageons des pourparlers, beaucoup de sœurs comprendront que la Tour Noire n’est pas une raison de rester loin de Caemlyn. Demain ou dans une semaine, des Aes Sedai viendront voir comment se porte Elayne et où en est le siège. Ce qui reste à décider, c’est la façon de cacher les choses que nous voulons garder secrètes. J’ai quelques idées, et j’espère que tu en auras d’autres.
L’éventualité que des Aes Sedai inconnues investissent le palais inquiéta tellement Aviendha qu’elle passa de la robe de soie au cadin’sor puis à la jupe et au chemisier – avant de refaire le cycle à l’envers, sans même s’en apercevoir. Ses traits, en revanche, restèrent aussi impassibles que ceux d’une sœur. Si les Aes Sedai en visite découvraient les membres de la Famille, les sul’dam et les damane prisonnières ou le marché passé avec les Atha’an Miere, l’Aielle n’aurait aucune raison personnelle d’en faire une maladie. Mais elle redoutait les conséquences que ça aurait pour Elayne.
Penser aux femmes du Peuple de la Mer ne fit pas seulement apparaître le cadin’sor. Une rondache et trois courtes lances aielles se matérialisèrent au pied de la chaise d’Aviendha.
Y avait-il un problème particulier avec les Régentes des Vents ? Enfin, plus grave que d’habitude… Egwene s’abstint de poser la question. Si Aviendha n’y faisait pas allusion, ça signifiait qu’Elayne et elle entendaient régler seules la question. À coup sûr, si certaines informations avaient été précieuses pour Egwene, son amie ne les aurait pas gardées par-devers elle.
Vraiment ?
Avec un soupir, Egwene posa sa tasse sur la table, d’où elle se volatilisa, puis se frotta les yeux. La suspicion coulait dans ses veines, désormais. Une chance, parce que sinon, elle aurait risqué de ne pas vivre très longtemps. Cela dit, avec une amie, rien ne l’obligeait à laisser son récent naturel prendre le dessus.
— Tu es fatiguée ? demanda Aviendha. (En tenue de Matriarche, de nouveau.) Le manque de sommeil ?
— Non, je dors bien, mentit Egwene avec l’ombre d’un sourire.
Aviendha et Elayne avaient assez de soucis pour qu’elle ne les ennuie pas avec ses migraines.
— Eh bien, je ne vois pas que dire de plus, reprit Egwene en se levant. Et toi ? Pareil ? Donc, nous en avons terminé. Dis à Elayne de prendre soin d’elle, et veille sur sa santé. Et sur celle des bébés.
— Ce sera fait, dit Aviendha, de nouveau en robe de soie bleue. Toi, fais attention à ta santé. Tu demandes trop à ton corps. Dors bien et réveille-toi…
La manière aielle de dire « bonne nuit ». Sur ces mots, Aviendha disparut.
Egwene regarda longuement le siège que son amie avait occupé. Elle, en demander trop à son corps ? Pas plus que nécessaire… Puisqu’on en parlait, elle le réintégra, ce corps, et constata qu’il dormait.
Lui, peut-être, mais pas elle – en tout cas au sens classique du terme. Alors que son corps dérivait, la respiration lente et régulière, elle s’y glissa juste ce qu’il fallait pour que des rêves puissent atteindre sa conscience.
Elle aurait pu attendre de se réveiller, moment où elle notait ses songes dans un petit carnet relié de cuir caché dans un de ses coffres, sous des chemisiers fins qu’elle ne mettait jamais avant le printemps. Oui, elle aurait pu, mais observer les rêves à mesure qu’ils arrivaient lui faisait gagner du temps. Et avec un peu de chance, ça l’aiderait à les interpréter. Ceux qui n’étaient pas des fantaisies nocturnes, en tout cas…
Des « fantaisies », il n’en manquait pas ! Souvent, on y voyait Gawyn, un grand et beau jeune homme qui la prenait dans ses bras, l’entraînait dans une danse puis faisait l’amour avec elle. Une nuit, en songe, elle s’était refusée à lui. Une fois réveillée, elle avait eu honte de sa puérilité. Quelle petite dinde ! Un jour ou l’autre, elle le prendrait pour Champion, puis elle l’épouserait et elle lui ferait l’amour jusqu’à ce qu’il demande grâce.
Même dans son sommeil, cette idée la fit sourire.
D’autres rêves étaient beaucoup moins plaisants.
De la neige jusqu’à la taille, au milieu d’une forêt très dense, elle savait qu’elle devait absolument en sortir. Mais chaque fois qu’il lui semblait apercevoir la lisière des arbres, celle-ci s’éloignait en un éclair, la ramenant à son point de départ.
Ou elle poussait une très lourde meule sur le versant escarpé d’une colline… Quand elle était presque au sommet, elle glissait, s’étalait et devait regarder la grosse pierre ronde dévaler la pente – encore une fois jusqu’à son point de départ. Indomptable, Egwene recommençait, mais après chaque chute, la colline se révélait plus haute.
Egwene en savait assez sur les rêves pour déterminer d’où venaient ceux-là, même s’ils n’avaient aucun sens caché. Simplement, elle était fatiguée et accablée par la tâche qui l’attendait. C’était ainsi, il n’y avait rien à faire. Pendant ces songes « laborieux », sentant son corps se raidir, elle tentait de le détendre en relâchant ses muscles. Ce type de demi-sommeil valait à peine mieux qu’une insomnie, et même moins, si elle passait la nuit à s’agiter dans son lit.